Sur la correspondance Maurras-Penon

Tony Kunter a rédigé et nous a aimablement transmis pour publication une note de lecture intitulée Maurras épistolier autour de la correspondance Maurras-Penon publiée récemment par les éditions Privat.

Le lecteur aura entre ses mains les lettres les plus intimes et les plus véridiques de celui que l’on voit devenir sous nos yeux l’une des figures incontournables de la scène intellectuelle parisienne, ce qui lui vaudra de suivre Maurice Barrès dans les Trente ans de vie française d’Albert Thibaudet. On demeure d’ailleurs confondu par la pique adressée par ce dernier au sujet des rapports entre le sourd de Martigues et son « maître », prémonitoire au regard de la parution de Dieu et le Roi : « M. Maurras assure que l’anarchisme de son enfance remontait jusqu’à nier la géométrie : on n’y va jamais de main morte dans le Midi. […] Il appartint à Mgr Penon — qui a bien mérité pour cela l’évêché de Moulins — de mettre un frein à ce petit sauvage ». (…)

C’est un jeune Martégal en train de passer le baccalauréat écrivant à son professeur que nous découvrons au tout début du volume si bien que le montage photographique de la première de couverture prend des accents particuliers : on y voit un Maurras vieillissant, devenu Immortel, regardant au loin un portrait de Jean-Baptiste Penon, souvenir d’un passé révolu, et témoignage d’une reconnaissance pour son « maître » qui n’hésitait pas à intriguer pour le recommander auprès des grandes signatures parisiennes de la Belle Époque…

Dieu et le Roi

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Axel Tisserand, qui a déjà publié les Lettres des Jeux Olympiques chez Garnier-Flammarion, publie chez Privat sous le titre Dieu et le Roi la correspondance de Charles Maurras avec l’abbé Penon entre 1883 et 1928.

Sans doute d’autres avant Axel Tisserand avaient exploré ce fonds, Victor Nguyen en particulier, mais c’est la première publication de cette correspondance.

Voici la présentation qu’en fait l’éditeur :

L’abbé Penon, un Provençal devenu évêque de Moulins, a été le précepteur puis le directeur de conscience du jeune Charles Maurras. Une amitié s’est nouée entre les deux hommes, qui n’a pris fin qu’à la mort de Penon en 1928. Il en reste une correspondance inédite, d’un intérêt considérable, près d’un demi siècle de l’histoire politique et intellectuelle de la Troisième République défilant sous nos yeux. Les principaux épisodes, Affaire Dreyfus, Séparation, fondation de l’Action française, Première Guerre mondiale, Bloc national et Cartel des gauches, occupation de la Ruhr, condamnation de l’Action française par Pie XI… sont abordés avec une liberté de ton absolue, aucun des deux hommes n’écrivant pour la publication. Si l’on se souvient que Maurras a été le plus important penseur de la droite française depuis Joseph de Maistre, et que les relations conflictuelles entre la République et l’Église catholique ont été une donnée essentielle de la vie nationale depuis la Révolution, on mesure mieux l’apport de ce document sans précédent, conservé jusqu’à ce jour dans la famille de Maurras.

Théodore Aubanel

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Cette description — elle est bien sous-titrée ainsi — de Théodore Aubanel est parue en juillet-août 1889 dans la Revue indépendante. Si ce texte passe souvent pour la première œuvre de Maurras, c’est qu’il est le premier à avoir été tiré à part en volume.

Ce Théodore Aubanel valut auparavant à Maurras un prix du Ministère de l’instruction publique qui avait, sur les instances des Félibres de Paris, organisé un concours ayant pour thème « Éloge d’Aubanel ».

Dans une lettre du 16 mai 1888 à son ami René de Saint-Pons, Maurras annonce son succès :

Bibi aussi a eu son petit laurier, premier prix du ministre de l’Instruction Publique. J’avais eu le temps de griffonner cette étude les trois derniers jours d’avril. Le 30 avril, j’avais tout à recopier car c’était l’indéchiffrabilité même. À 8 heures 1/2 du matin, j’ai mis la plume au poing. Dîner à midi. Demi-heure déambulatoire au Luxembourg et nouvel affolement devant mon bureau, et la plume de courir jusqu’à 8 heures. Encore avais-je à recopier toute la Vénus d’Arles en provençal et en français et je doutais de l’orthographe de certains mots. Il fallut aller à la Bibliothèque Sainte-Geneviève compulser Lou Tresor et pendant ce temps, ma mère, au logis, achevait la copie. À 9 heures je prenais l’omnibus Bastille-Grenelle. À 10 heures je tapais chez le portier du président des Félibres, lequel (pas le portier) était en soirée. Et quand aura-t-il ce paquet, alors ? Pas avant demain matin… (Horripilement, la limite du concours était à minuit !) Et alors, de ma voix la plus pathétique : « Ô portier de mon cœur, mets ceci sous le paillasson de Monsieur Sextius Michel, en rentrant il heurtera là contre et, s’il se casse le nez, l’organe endommagé sera un document pour attester le dépôt du document à l’heure due. » Le portier adouci par cette perspective (voir son bourgeois bifurqué, quant au nez) prit mon manuscrit et me certifia qu’ainsi il ferait. J’ignore où en est le nez de Monsieur Sextius Michel mais mon factum est arrivé à temps puisqu’on l’a lauré. Ces bons félibres qui n’ont pas le moindre abonnement à L’Observateur français et ne soupçonnent pas la réalité objective de l’Instruction Publique, imaginaient que Maurras était une créature fantastique imaginée par un bonhomme connu en velléité d’incognito. Ils m’ont unanimisé premier prix. respecte-moi ! Et il paraît, d’après Fournier, que l’honnête jury a fait un beau vacarme quand on est arrivé à la fin : Théodore Aubanel en cagoule de flagellant agenouillé devant la Vénus d’Arles…

Dans une lettre au même en date du 4 juin :

Ce que j’ai reçu de congratulations ! Ce que j’ai répondu de nigauderies sur des cartons carrés ! (…) Et je voulais causer à plume débridée car de tout cet arrivage de Provence, ce sont tes lignes, celles de Signoret et celles de l’abbé Penon qui m’ont fait le plus de plaisir ! (…) Je veux te dire encore ce qui m’a le plus plus dans l’honneur dont on m’a couvert ! Mon étude a scandalisé une partie du jury… Le prix d’honneur lui a été décerné unanimement, mais quelques-uns refusèrent de donner leur vote si le rapporteur ne s’engageait pas à insérer dans son factum des réserves sur les licences incorrectes du style. Or, ces réservistes étaient tous des bourgeois. Le rapporteur, un jeune poète, Gayda, relit mon étude, puis refuse net de faire les réserves demandées, donne ses raisons à une séance suivante et tous les « littérateurs » se rangent à son avis. Eh bien ce scandale-là, la conscience d’avoir été discuté, le plaisir d’avoir horripilé des commis de ministères et des professeurs, toutes ces choses me sont mille fois plus précieuses que le prix lui-même car elles me laissent espérer que je finirai par donner une empreinte personnelle à ma façon d’écrire. Or, des réalités sublunaires, il n’y a que celle-là qui soit digne d’envie. Qu’en penses-tu ? (…) Et la lettre de Mistral ? Car j’ai reçu une lettre de Mistral pour deux articles parus dans L’Observateur français à propos du Pain du péché. Aubanel me porte bonheur. pour ne pas te faire concevoir des idées trop hautes de ce billet, je t’envoie un morceau d’Observateur français où mes collaborateurs ont voulu le publier. (…) « Excellente, Monsieur, votre étude sur Malandran, c’est-à-dire sur Aubanel, que vous jugez en homme étonnamment au courant. Merci pour le grand félibre mort et triomphant dans la mort et merci pour la cause. Veuillez, à l’occasion, nous aider à sauver notre âme : … Amo de moun païs, Tu que dardaies, manifesto, E dins sa lango e dins sa gesto… Vous êtes bien aimable de m’avoir fait lire ces pages viriles et profondes. Je vous salue de bon cœur. F. MISTRAL Maillane le 18 mai 1888. »

Quelques jours plus tard, Maurras écrivait à un autre correspondant :

Imprimerai-je mon Aubanel ? Le directeur de l’Instruction Publique m’offre d’insérer mon étude et de me la tirer gratis au nombre d’exemplaires que je voudrais. Mais il paye trop mal. J’aimerais mieux une grande revue où l’on pourrait me rendre le même service et en me rémunérant davantage. Car je deviens très positif. Puis, cette étude sur Aubanel est écrite dans un style trop rutilant et trop voulûment incorrect pour passer dans ce paisible bouillon Duval de l’Université. Enfin, je ne sais pas du tout ce que cela vaut, l’ayant livré dans le coup de feu de la composition ; ceci arrivera, je n’aurai pas le cœur de l’imprimer tel quel et je n’ai pas l’énergie nécessaire à un remaniement. Je l’ai bien vu pour mes félibres entêtés. Là je n’avais qu’à couper. Deux ou trois soirs de suite, à la requête du bon sens et de ma mère ligués, j’avais fait comparaître mon manuscrit, et puis zut…

Le tirage à part de cinquante exemplaires fut finalement réalisé en 1889, à la Nouvelle Librairie Parisienne-Albert Savine, après la publication en revue. Presque tous les exemplaires furent dédicacés et offerts par Maurras.

L’engagement politique et la peine de mort

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Dans un article d’actualité publié le 12 octobre 1909, veille de l’exécution de l’anarchiste catalan Francesco Ferrer, Charles Maurras se livre à une réflexion morale sur la responsabilité du penseur politique vis-à-vis des violences que ses paroles ou ses écrits auront pu contribuer à provoquer, et par delà, l’invite à regarder la mort comme un risque pleinement accepté :

Mourir pour une idée ne peut pas être un mal

écrit-il en conclusion. Maurras percevait vraisemblablement l’« Affaire Ferrer » comme un écho, une réplique, de l’« Affaire » tout court : que de similitudes, en effet ! Mais il avait aussi dans l’esprit l’évocation des journées de juin 1848 et de la Commune.

Cette fois, les émeutes et le procès se tiennent à Barcelone. Quel parti prendra le roi Alphonse XIII ? Clémence, ou rigueur ? Dans toutes les capitales d’Europe, et même aux États-Unis, le parti des droits de l’homme est mobilisé, les libelles circulent, le héros est proclamé innocent, prêt à revêtir ses habits de martyr. Voilà une situation bien actuelle. Maurras, qui a connu Ferrer parmi ses adversaires irréductibles, car celui-ci a passé l’essentiel de sa vie militante à Paris, est néanmoins prêt à lui accorder sa sympathie, à condition qu’il joue le jeu et accepte la mort comme le terme normal de son combat.

Attitude difficile à tenir de nos jours ; mais l’était-elle bien davantage il y a un siècle ? Maurras stigmatise la toute-puissance de la sensibilité et de l’émotion parmi ses contemporains ; n’aurions-nous donc rien inventé depuis ?

Maurras aura vécu ensuite la guerre d’Espagne, les procès de Moscou, les fusillés de la Résistance et de l’épuration, et son propre procès. Après lui, la peine de mort a été abolie, ravalée au rang de cruauté archaïque et incongrue. Et l’oublié Ferrer reste, pour quelques nostalgiques, l’innocente victime de la répression aveugle, le bon éducateur qui ne voulait faire que le Bien autour de lui. Sic transit…

Le Préface à La Musique intérieure

xx : légend : L’urne fleurie figurant sur la couverture des éditions postérieures aux Cahiers verts.

La publication de La Musique intérieure et l’écriture de sa préface, qui constitue l’un des textes majeurs de Maurras, sont intimement liées aux relations que celui-ci entretint avec Daniel Halévy.

Célèbre historien et critique, spécialiste de Proudhon et de Péguy, issu de la grande bourgeoisie parisienne, Daniel Halévy fut au moment de l’Affaire un ardent dreyfusard. C’est dire que ni son milieu ni ses sympathies ne le portaient spontanément vers son contemporain Charles Maurras (il naquit quatre ans après Maurras, et lui survécut dix ans).

Cependant, au fil des années et malgré ce lourd contentieux, les deux hommes se rapprochèrent et en vinrent souvent à se côtoyer. Fondée sur une estime réciproque, leur amitié restera littéraire, voire spirituelle, mais n’ira pas jusqu’à l’accord politique. Il en fut de même pour son aîné Anatole France, auquel Maurras vouait une admiration sans faille ; il ne voulut jamais faire état avec lui de leurs profonds désaccords politiques, pour ne pas mettre en péril leur amitié littéraire.

En 1923, Daniel Halévy qui dirige chez Grasset la collection des Cahiers verts, propose à Maurras de réunir son œuvre poétique dans un même recueil et lui demande de rédiger une préface à cette fin. Maurras accepte le principe mais tarde à répondre, prétextant à chaque rappel qu’il consacre tout son temps et son énergie au journalisme et à l’action politique.

Ceci était vrai, indiscutablement. Cependant le manque de temps n’a certainement été pour Maurras qu’un prétexte, tant il lui est souvent arrivé de rédiger d’une traite, l’espace d’une nuit sans sommeil, des textes aussi longs que complexes. S’il s’est fait attendre, c’est qu’il ne se sentait pas prêt ; c’est que la trame de son raisonnement n’était pas stabilisée dans son esprit, qu’il hésitait sans cesse sur la direction à privilégier.

Maurras raconte combien sa production poétique avait pu être abondante, et qu’un jour que l’on peut situer entre 1892 et 1895, il décida de la détruire tant il ne s’y reconnaissait plus.

Maurras eut par ailleurs une abondante activité de critique littéraire. Il abandonne celle-ci en 1908 au moment où il « entre en politique comme on entre en religion ». Cela fait deux ruptures sur lesquelles, implicitement, Daniel Halévy exige de lui qu’il revienne, ou du moins qu’il s’explique. On comprend que Maurras ait pris le temps de la réflexion.

Au sortir de la Grande Guerre, Maurras a passé les 50 ans. Il n’avait encore jamais écrit sur lui, sur son enfance, son parcours, ses sources d’inspiration. Mais avoir vu disparaître l’un après l’autre tant de ses compagnons d’armes l’amène à regarder derrière lui, et insensiblement à admettre qu’il est entré dans la phase déclinante de sa vie. Il laisse inachevée l’Ode sur la Bataille de la Marne, et se remet à écrire des vers pour lui-même. La disparition de sa mère en novembre 1922 semble avoir été une date charnière ; brusquement, le voilà submergé par son propre passé.

Progressivement, l’activité poétique prendra pour lui une place essentielle, celle du jardin secret, souvent codé voire crypté, où il exprimera ses doutes et ses rêveries, ce qui lui permettra de conserver dans son expression politique cette permanence, cette obstination et cette rigueur dans laquelle certains pourront voir pointer le dogmatisme, voire la sclérose. Sa surdité et son caractère entier l’accompagneront dans ce dédoublement.

Daniel Halévy a-t-il pressenti tout cela dès 1923 ? Ce n’est pas impossible. Déjà dans Le Mystère d’Ulysse, Maurras s’était livré à nu, pour qui savait le décrypter, dans ses doutes, face à la tentation, face au sombre visage de l’échec. Tout en lui néanmoins continuait d’incarner la confiance, la poursuite de l’effort, l’exigence du combat.

Daniel Halévy devra attendre deux ans. Lorsque le texte si souvent promis et si souvent retardé arrive enfin, il comprend aussitôt qu’il ne s’agit pas d’une banale préface, mais d’une œuvre majeure en elle-même. Maurras y parle longuement de lui-même, et c’est la première fois qu’il le fait explicitement. Il y reviendra ensuite, de façon récurrente, jusqu’à sa mort. Il détaille d’autre part sa théorie de l’expression poétique. À 55 ans, il ne s’était encore jamais aventuré dans cet exercice, bien qu’ayant abondamment traité, dans son œuvre critique antérieure, de tous les poètes de son temps et de la plupart de ceux des temps antérieurs.

cinquante-deuxième numéro des Cahiers verts, le cinquième de l’année 1925, La Musique Intérieure qui réunit, derrière la préface, une quarantaine de poèmes, connaîtra dès la parution un vif succès, et les éditions succéderont aux éditions. C’est l’un des tous derniers gros tirages d’ouvrages de poésie, avant que le genre ne disparaisse quasi complètement des étalages des libraires.

Divers extraits de la préface de La Musique Intérieure seront repris dans le Tome IV des Œuvres capitales, sous le titre L’Art poétique, après fusion avec des éléments de la préface de La Balance Intérieure, un texte écrit en 1944 bien que le recueil lui-même n’ait été publié qu’en 1952.

L’Homme-Roi

Certes Louis XIV ou l’homme-roi sent un peu son texte de circonstance : c’était d’abord un article publié dans Candide en 1938, devenu livre d’art en 1939, et l’on y constate une idéalisation de la monarchie qui n’est pas tant la marque de Maurras que celle de son écriture journalistique. Il le reconnaît lui-même comme une triste nécessité dans la préface à la Musique intérieure :

Cela traîne plus qu’un remords, l’amer regret de ne pouvoir tout dire, si l’on ne veut se résigner à ne dire qu’un peu, conduit tout droit à dire mal, ce qui est trop souvent mon cas. Au reste, l’action a sa loi. Elle appelle, elle souffle, elle impose même ces enchevêtrements, ces répétitions, ces à peu près qui sont les maladies de la prose rapide : quand la formule tend au but, quand l’oreille et l’esprit sont éveillés au point sensible, peu importe le sacrifice d’élégance, il est jugé plus que payé.

Aussi sur quelques points secondaires, ce portrait idéal de Louis XIV et de son règne est trop flatteur : on sait que Mme de Maintenon n’a pas été la parfaite désintéressée que dit Maurras, qu’elle a aussi été la femme d’un parti et sans doute plus que Louise de La Vallière ; ou que le Testament de Louis XIV comportait, à côté des éléments que cite Maurras, une remise en cause du principe de succession sur lequel Saint-Simon n’a pas écrit que des barbouillages.

Mais l’essentiel est sans doute plus ici dans le mouvement même de la pensée de Maurras que dans l’éclairage flatteur de son sujet. Ce qu’il vise, citant Goethe, ce n’est pas tant la personne historique particulière de Louis XIV que « la fonction générique de l’homme-roi » et la manière dont le roi-soleil la représente de manière exemplaire.