« Tuer comme un chien » le ministre de l’Intérieur

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Si les ministres de l’Intérieur sont facilement accusés d’instrumentaliser certaines forces politiques marginales contre les bons citoyens, d’utiliser la police de manière politique, de favoriser en tout les voyous contre les honnêtes gens ou encore d’être l’incarnation du parti de l’Étranger, il est plus rare qu’un journaliste menace publiquement par voie de presse de faire tuer le ministre de l’Intérieur pour le châtier de toutes ces noirceurs.

Il n’y a guère qu’un seul cas : celui de Maurras menaçant Abraham Schrameck le 9 juin 1925, dans cet article qui ne porte que le titre de rubrique « La politique », mais que les contemporains eurent tôt fait de baptiser « Lettre à Schrameck ».

Deux lettres en fait : l’une au préfet de police, plus précise quant aux reproches faits par Maurras après divers incidents graves et plusieurs assassinats ; l’autre qui recherche plus proprement la responsabilité politique d’Abraham Schrameck, alors ministre de l’Intérieur.

Et, comme voici vos menaces, monsieur Abraham Schrameck, comme vous vous préparez à livrer un grand peuple au couteau et aux balles de vos complices, voici les réponses promises. Nous répondons que nous vous tuerons comme un chien.

Au-delà de quelques formules comme celle-ci reprises sans cesse depuis 90 ans pour mettre en exergue la violence du propos, on gagne à relire ce texte, aussi célèbre que méconnu — nous avons vu récemment un article où il était donné pour l’exemple même de la violence de l’Action française dans les années 30, ce qui pour parler d’un texte de 1925 est une sorte de record d’inexactitude.

Maurras expose les raisons qui, après une longue montée de la tension dans la rue comme dans les colonnes des journaux, le conduisent à s’en prendre directement à Abraham Schrameck : la liste des morts célèbres comme Philippe Daudet ou Marius Plateau, et celle des morts moins connus dont L’Action française égrenait les noms à chaque manifestation où la police laissait agir des militants communistes armés : ainsi l’on a par exemple complètement oublié Edmond Marchal, Edgard Tillet, Edmond Trullet et Maurice Ricaud, assassinés par un commando communiste rue Damrémont en avril 1925 sans que les attaquants soient inquiétés — l’un d’entre eux sera même embauché au siège de L’Humanité après son forfait, en manière de récompense.

Violence toute relative et uniquement verbale de la part de Maurras, donc. Mais violence efficace : les assassinats cesseront, la police ne désarmera plus les manifestants patriotes en laissant leurs armes aux contre-manifestants communistes.

Quelles conséquences pour Maurras lui-même ? aucune. Entendons-nous : il y aura procès, bataille judiciaire pour obtenir un jugement devant une cour d’assises que le ministère refusait, condamnation, appel… au point que les circonstances précédant et suivant ces deux lettres rempliront un volume ultérieur entier, bien intitulé, lui, La Lettre à Schrameck. Et au final ? une condamnation à un an de prison, mais avec sursis.