Verlaine, le cinquième maître ?

Paul Verlaine meurt le 8 janvier 1896, dans sa 52e année, pré­maturément usé par une vie d’auto-destruction qu’il avait déli­bérément choisie. Il laisse une œuvre foisonnante, sur laquelle beaucoup a déjà été écrit de son vivant. Chacun considère alors que c’est un des plus grands de tous les temps qui s’en va. Mais que subsiste-t-il aujourd’hui de ce monument incon­tournable de la poésie française et des innombrables études qui lui ont été consacrées ?

Peu de chose, sauf pour les spécialistes, derrière le parfum de scandale, d’homo­sexualité et d’absinthe sous lequel il est commode et bien pensant de le réduire. Grand génie, parce que poète maudit, selon sa propre expression, et rien que pour cela, c’est un peu court pour inciter le lecteur à partir à sa découverte. Court mais tellement simple ! Cela évite toute autre explication.

Car Verlaine, en plus de trente années de production littéraire, a changé plusieurs fois d’école. À chaque fois, il théorise son engagement, et lui donne toutes les ressources de son art. Or que nous évoquent aujourd’hui ces querelles, si vives alors, entre romantiques tardifs, parnassiens, réalistes, décadents ou autres symbolistes ? Il y faut un bon guide, un traducteur !

C’est justement ce que Maurras s’est attaché à faire dans un article publié le 1er janvier 1895 par la Revue encyclopédique. Le jeune Martégal (il n’a pas encore 27 ans), qui a lu et disséqué tout Verlaine, décèle dans les derniers écrits de l’ancien décadent un retour vers le classicisme, qu’il salue et met en perspective, en ne donnant à la vie vagabonde de Verlaine que la place nécessaire pour comprendre l’œuvre, mais jamais davantage.

Cet article, unique pour comprendre Verlaine en son époque, sera repris en 1913 dans le recueil Charles Maurras et la critique des Lettres, préfacé par Henri Clouard, puis en 1923 dans Poètes, un fascicule consacré à Charles Maurras par la revue Le Divan, enfin à titre posthume dans Maîtres et Témoins de ma vie d’esprit et dans les Œuvres capitales.

Plus près de nous, Olivier Bivort a réuni en 1997 sous le titre Paul Verlaine, mémoire de la critique, les principaux articles consacrés au poète de son vivant. L’analyse de Maurras y figure, fidèlement, mais on sent chez l’auteur du recueil une certaine réticence. Comment un Maurras, grand zélateur de l’ordre et de la hiérarchie pourrait-il réellement apprécier un Verlaine, expression ultime d’une sensibilité fugace et débridée ? Ou est-ce plus trivialement pour des raisons de positionnement politique ? Pour relativiser l’appréciation de Maurras, Olivier Bivort cite un extrait d’un autre texte, celui que Maurras fera paraître dans la revue La Plume du 1er février 1896 :

Paul Verlaine laisse un grand nom ; mais je ne sais s’il laisse une œuvre.

Il y a même « pire » dans ce qui suit :

Il ne lui est jamais arrivé de soutenir rien de parfait…

Mais tout cela est secondaire, dérisoire. Entre la mort de Verlaine et l’article de La Plume, sur 22 jours du mois de janvier 1896, Maurras aura écrit pas moins de quatre autres articles récapitulatifs sur Verlaine, un dans Le Soleil, deux dans La Gazette de France et un dans la Revue encyclopédique. C’est l’ensemble qu’il faut considérer. Par ailleurs, l’article de La Plume avait un autre objet : désigner celui qui succèdera à Verlaine au titre honorifique de Prince des Poètes. Maurras y défend Moréas, et toute son argumentation tend vers ce but. Mais c’est Stéphane Mallarmé qui sera choisi.

Un autre universitaire spécialiste de Verlaine, Jacques Robichez (1914-1999), semble aller dans le même sens. Venant de quelqu’un qui s’est longtemps déclaré maurrassien, le jugement vaut d’être versé au dossier. Dans sa communication au troisième colloque Maurras d’Aix en Provence (1974), Robichez analyse les contributions de Maurras à la Revue encyclopédique, entre 1892 et 1900. Soulignant que cette publication est globalement orientée au centre gauche, il lui semble déceler dans les articles de Maurras des connivences, des indulgences, qui, écrit-il, ne se reproduiront pas par la suite. Et il cite, comme bénéficiaires de ces indulgences, Clemenceau, Rimbaud et Verlaine, ainsi que « le premier Léon Daudet, celui des Kamtchatkas et du Voyage de Shakespeare ».

Voici donc tracée l’hypothèse : pour brillante et éclairante qu’elle soit, l’étude de Maurras sur Verlaine publiée en Janvier 1895 n’est qu’une étude alimentaire, adaptée à la couleur politique de la revue qui l’accueille, comme le jeune journaliste Maurras en a produit des quantités, pour vivre. Et ni la qualité de la documentation, ni la finesse de l’analyse, ne préjugent d’un sentiment favorable au fond.

Fort bien. Mais pourquoi donc alors, au soir de sa vie, Maurras inclut-il Verlaine dans la courte liste des Maîtres et Témoins de sa « vie d’esprit » ? Il faut lire la préface qu’il a préparée pour cet ouvrage qui ne sera jamais achevé :

Celui qui recueille et raconte les souvenirs d’une longue vie doit se demander d’abord :

— Que m’est-il arrivé d’extraordinaire ?

Mais rien n’arrive d’ordinaire. Tout est merveille dans la vie, à commencer par la vie même.

Ce que j’ai à en dire ne peut tendre qu’à ranimer quelques hautes figures dont l’existence a été mêlée à la mienne, au point de l’influencer ou même de l’orienter.

Mes routes du passé ont été dorées de ces flammes supérieures ; le peu qui me reste à couvrir peut en être éclairé encore et amélioré.

Barrès, Mistral, France, Verlaine, Moréas, les autres ! Les grands esprits, les nobles âmes, les beaux chanteurs !

Il faut dire de tous : ils ont vécu, ils ont tenu.

Cependant ils sont morts, et cette mort n’est pas un moindre sujet de merveille. Comment ce qui est peut-il arrêter d’être ?

L’expérience arrive bien à nous convaincre du terme universel, mais la raison n’y comprend rien. Bien plus encore que pour ceux dont l’affection nous manque à jamais, la mort est inintelligible quant à ceux qui furent nos protecteurs réguliers, qu’ils aient pourvu à notre pensée ou conduit notre vie. Ils étaient là, ces pôles, fidèles. Ils n’y sont plus. Comment ?

Essayons de les ramener des lieux inférieurs de l’invraisemblable sommeil, et tâchons de restituer, pour une espèce de présence, leur bienveillance et leur bienfait.

Comme leurs livres durent, c’est de leur personne, de leur esprit, de leur goût, que je parlerai.

L’origine de ce livre remonte au mois d’avril 1932. Nous sommes alors loin de la mort de Verlaine ! Maurras prononce une série de conférences, une sur chacun des cinq « Maîtres » précités ; des extraits de textes paraîtront dans la Revue universelle, et l’ensemble devra être réuni en un livre où il n’est pas encore question de « vie d’esprit » mais de « vie littéraire ». Ceci explique que parmi les Maîtres ne figure pas Frédéric Amouretti ; et la qualité de Témoin explique l’absence des « grands esprits » disparus avant l’entrée de Maurras en journalisme, d’Auguste Comte à Renan en passant par Le Play et Sainte-Beuve. Seul Taine est en porte-à-faux ; le tout jeune Maurras a bien rencontré le très vieux Taine, mais une seule fois, ce qui ne suffit pas à en faire un « Témoin ».

Mais Verlaine est aussi à la limite ! Maurras ne l’a guère fréquenté, et pendant le court intervalle où le premier était encore vivant et le second déjà tenant la plume, ils ont eu quelques échanges plutôt aigres-doux. Cependant il fait partie, dès 1932, du choix de Maurras, aux côtés de deux autres poètes, d’Anatole France qui est à la fois poète et prosateur, et de Barrès.

Et que dire des mérites de ces cinq « Maîtres » ! Ces « protecteurs réguliers » ont « conduit notre vie », ils ont « doré les routes de notre passé de leurs flammes supérieures », excusez du peu ! Maurras se pose ici en débiteur ; et ce qu’il affirme devoir à Verlaine est incommensurable !

D’ailleurs, dans le texte de La Plume, Maurras évoque déjà, pour succéder à Verlaine, l’hypothèse Anatole France, l’hypothèse Mistral, pour finalement leur préférer Moréas… Quatre des cinq sont là.

Quand Maurras meurt, en 1952, seuls les chapitres sur Barrès et Mistral sont rédigés. Et la « vie littéraire » est devenue « vie d’esprit ». Henri Massis se charge de publier l’ouvrage quand même, et remplit le chapitre Verlaine avec l’article de 1895 et l’un des deux articles publiés en janvier 1896 dans La Gazette de France. Maurras n’aura pas eu le temps de s’expliquer sur son choix de Verlaine dans la « cour des cinq grands ». Il reste que ce choix a bien été fait.

Le prodigieux génie de Verlaine y suffit sans doute, même si Maurras eut sans doute préféré que ce génie s’exprimât différemment. Quant à la vie de Verlaine, rien a priori ne la rapproche de celle de Maurras ; et cependant… dans les sombres retours que Maurras fait sur les échecs dont sa propre vie est jalonnée, que ce soit dans ses poèmes ou dans ses fictions, la triste conduite suicidaire de Verlaine ne lui a peut-être pas parue si étrangère, si lointaine. S’il n’y a, objectivement, rien de commun dans les biographies des deux hommes, peut-être trouvera-t-on plus que des connivences entre le pauvre Lélian et Denys Talon !

Jeunes et Vieux

Curieux article que ce « Jeunes et Vieux » de l’automne 1942. Pour quelle raison Maurras éprouve-t-il, en pleine guerre, le besoin de redire que le fil des générations ne saurait être coupé, qu’il ne faut pas dresser les unes contre les autres les générations qui font les forces vives du pays ?

Nous sommes alors à l’extrême avancée des troupes allemandes au sud du front russe : elles ont atteint la mer Noire, se rapprochent de Grozny, le Don est passé, Rostov prise depuis l’été 1942. Elles viennent de capturer la majeure partie de Stalingrad, les soviétiques attendent leurs renforts et ne tiennent plus que dans un réduit, résistance presque sans espoir aux yeux de l’Europe et de la France occupée. La contre-attaque russe sera lancée le 19 novembre, notre article est paru dans le Candide daté du 18 novembre et était sans doute écrit depuis quelques jours au moins. Mais ce contexte historique une fois tracé, on peut interpréter ce Jeunes et Vieux de plusieurs manières.

Écartons les plus malveillants qui auraient tôt fait de dresser le portrait — faux — d’un Maurras presque nazi : comment celui que les occupants eux-mêmes décrivent comme l’un des principaux résistants à leur propagande pro-allemande saluerait-il d’enthousiasme les succès allemands en célébrant un nouvel ordre européen sous les espèces de générations françaises réconciliées ?

On peut cependant imaginer sans invraisemblance un Maurras qui prendrait acte des succès allemands et qui aurait le souci que la France s’insère au mieux dans le nouvel ordre européen dominé par l’Allemagne, ordre nouveau que chacun croit alors voir se dessiner sous ses yeux. Il s’agirait donc d’un discours somme toute convenu, compassé diront certains, sur les nécessités de l’union nationale dans les périls, et ce discours prendrait ici la forme particulière du refus d’un conflit des générations. Un tel réalisme politique serait d’ailleurs dans la tradition de l’Action française, on ne compte plus les textes où Maurras a célébré ce pragmatisme inspiré des capétiens.

S’en tenir là, ce serait oublier que ce pragmatisme et ce réalisme politique n’ont jamais été célébrés pour eux mêmes, dans les nuées pour prendre un terme maurassien. Si les capétiens furent réalistes et pragmatiques, c’était en vue d’un but obstinément continué, immuable dans les détours mêmes qu’il empruntait : la constitution d’un état national, sa durée et son relèvement quand il paraissait vaincu.

Le but de Maurras quand il écrit cet article s’éclaire alors : il s’agit de retrouver dans le contexte de 1942 les conditions d’une France forte et assurée de son avenir autant qu’il est possible dans ces temps troublés, et parmi ces conditions il y a effectivement la solidité des liens entre les générations plutôt que leur vain combat. C’est dans cette mesure là que Maurras a pu soutenir, jusque dans la presse dite collaborationniste, certains aspects de la politique de la Révolution nationale : non par maréchalisme fanatique, encore moins par passion pour la collaboration avec l’occupant.

Ce sera encore, de manière plus sombre car les circonstances auront changé, le propos de La Figue-Palme en 1943, parue elle aussi dans Candide et reprise elle aussi après-guerre dans Inscriptions sur nos ruines.

Le détail et l’essentiel

En passant

Le journal L’Intransigeant organisa en 1909 un concours auprès de ses lecteurs : il s’agissait de désigner « le plus beau vers français ». Il reçut plus de six mille réponses. Dans un court billet paru dans L’Action française du 11 mai 1909, et repris en 1933 dans le Dictionnaire politique et critique, Maurras s’élève contre le principe de cette consultation qui participe selon lui d’une mode perverse où l’essentiel cède la primauté au détail. Or le génie classique n’est pas dans le détail, mais dans la composition, et isoler, disséquer, trop analyser, c’est mutiler et trahir, c’est quitter le point d’observation idéal d’où l’on peut embrasser toute l’œuvre et en saisir tout le sens. On retrouve ici, en quelques mots simples, les griefs qu’en d’autres articles plus argumentés Maurras a pu faire à Marcel Schwob ou à Ferdinand Brunetière.