1902

Mademoiselle de Coigny 1

Une fois encore notre éminent collaborateur M. Edmond Biré2 m’excusera de dire quelques notes en marge d’un livre d’histoire. Je le prie de considérer que les Mémoires d’Aimée de Coigny ne s’échappent pas absolument au cercle des études de politique générale et de la littérature philosophique. Sont-ce donc de simples mémoires, au sens très particulier que ce mot a pris parmi nous ? C’est plutôt un mémoire sur la manière dont la restauration de la Monarchie très chrétienne fut préparée entre une dame très païenne et un ancien évêque assermenté et marié. Et celui qui nous communique cette pièce curieuse, n’est autre que M. Étienne Lamy3, le premier des orateurs et le plus éloquent des catholiques républicains et qui eut affaire à nous à diverses reprises.

Le sens politique de sa publication n’a pas été sans causer un peu d’embarras à M. Étienne Lamy. Mais, s’il a joliment esquivé la haute leçon que dégage la relation d’Aimée de Coigny, il s’est rattrapé sur ses chapitres de psychologie amoureuse. Cet homme grave, candidat à l’Académie française, s’en est donné. En tout bien tout honneur, cela va sans dire. M. Lamy s’est interdit de rien écrire, de rien penser qui ne fut convenable, mais dans cette limite, il ne s’est privé d’aucune satisfaction. Les mots pointus, les mots galants et parfois même un peu gaillards pleuvent en cent cinquante pages solennelles, pressées, comme étranglées et congestionnées. Un tour plus libre eût peut-être mieux convenu à la biographie de cette libertine. Telle quelle, elle est établie avec beaucoup d’art. M. Étienne Lamy, qui a doctement parlé des devoirs féminins et des droits féminins, a sans doute tenu à faire voir combien sa morale se fondait sur la science approfondie et l’expérience certaine. Il écrit d’Aimée de Coigny : « Le charme même de son corps était fait de pensée. » Voilà ce qui est d’un connaisseur, mais tout le reste de son étude montre ce connaisseur effarouché, et comme effrayé.

I.

Combien Mademoiselle de Coigny fut aimable, et surtout combien elle aima, c’est ce qu’il importe de dire, avant que d’arriver à l’examen de son curieux rôle historique.

Anne-Françoise-Aimée de Franquetot de Coigny était née à Paris, rue Saint-Nicaise, le 12 octobre 1769. Ayant perdu sa mère à l’âge de six ans, elle fut élevée au château de Vigny par « la maîtresse de son père », une princesse de Rohan-Guéménée 4. On l’avait mariée, à l’âge de quinze ans, au duc de Fleury, d’un mois plus jeune qu’elle. Elle était fine et vive, cultivée et presque érudite, au point de savoir le latin et de se complaire au commerce des deux antiquités. En bref, comme dans la Cantilène de sainte Eulalie, elle avait un beau corps et un plus bel esprit5. Mais ce n’était pas une sainte. Pour ses débuts, elle enleva Lauzun à sa cousine, la marquise de Coigny, « à la femme dont Marie-Antoinette disait : je suis la reine de Versailles, mais c’est elle qui est la reine, de Paris. » La légèreté du beau Lauzun ne tarda pas de terrifier la petite fille, qui alla promener jusqu’à Rome son désespoir. Elle y rencontra sa consolation. Lauzun touchait à la quarantaine. Lord Malmesbury n’avait que vingt-quatre ans. Il était aussi agréable et passionné qu’il était jeune. Il plut donc, et elle le suivit jusqu’en Angleterre. Entre temps, elle se faisait séparer légalement du duc de Fleury et, sans grande vergogne plus tard même pour des raisons qui ne lui font guère d’honneur, elle s’évertuait à maintenir ses premiers liens avec Lauzun. Celui-ci, devenu le général Biron, avait alors d’autres projets, dont le moins urgent n’était pas de défendre sa tête.

Malmesbury s’était lassé. Mademoiselle de Coigny était rentrée en France. Quoique son divorce l’eût mise au nombre des bénéficiaires de la Révolution, elle fut arrêtée et emprisonnée comme tout le monde, sous Robespierre. Son séjour à la prison de Saint-Lazare dura du 26 ventôse au 13 vendémiaire 1794 6. M. Étienne Lamy prend en pitié le Grand Dictionnaire Larousse qui veut qu’André Chénier ait été le successeur du duc de Fleury, de Lauzun et de Malmesbury. Je ne reprocherai au docte biographe que la vivacité de ses dénégations. Il me semble bien difficile de trouver un caractère « misérablement banal » à la rencontre d’une femme exquise et d’un grand poète. Les hommages qu’elle avait reçus jusque-là, ceux qu’elle accueillit par la suite valaient-ils celui de l’auteur de la Jeune Captive7 ?

M. Étienne Lamy répond à cela tout d’abord qu’André Chénier avait été converti à la plus austère vertu par les crimes de la Terreur. Il rappelle (sans les citer), les cris de rage que lui inspira la stupide résignation des victimes :

Ici-même, en ces parcs où la mort nous fait paître,
     Où la hache nous tire au sort,
Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes,
     Caquetage, intrigue des sots.
On y chante, on y joue, on y lève des jupes,
     On y fait chansons et bons mots…

C’est bien mal connaître un poète, cher Monsieur Lamy, que de l’élever au-dessus des faiblesses dont il s’improvise censeur. Qu’il fût « d’âme tragique » ou bien plutôt d’âme iambique à certains jours de sa prison, cela nétablit point qu’il eût été, à d’autres heures, incapable d’idylle ; son poème de la Jeune Captive témoigne au reste du contraire. Il n’avait pas changé de dieux, de foi, de rite, ni d’autel ; sa Muse contractée et sombre n’avait pas encore effeuillé toutes ses roses, et de tous ses poèmes il n’y eu a peut-être point d’autant fleuri que cette Captive ; chaque vers y respire le plus tendre amour de la vie, selon l’idée que s’en était faite l’antique.

Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les amours des baisers, les muses des concerts ;
     Je ne veux pas mourir encore !

Je viens de relire la pièce, précisément à la lueur des renseignements biographiques recueillis sur son héroïsme, et, s’il est vrai que le poète, comme son génie le voulait, a généralisé et sublimé la belle image, s’il a vraiment traduit à propos d’une jeune femme en péril le symbole de toute Jeunesse moribonde et repris avec plus de grâce et moins de vigueur la magnifique question de Lucrèce,

… Quare mors immatura vagatur 8 ?

si enfin l’âme du poème se trouve condensée dans l’évocation délicieuse qui tient la seconde partie de la sixième strophe

Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin
Je n’ai vu luire encore que les feux du matin,
Je veux achever ma journée.

cependant, et quelque degré d’élévation qu’ait atteint ici André Chénier, les traits d’Aimée restent sensibles, nets, déchiffrables. On aime à se représenter que la belle érudite se soit bien écrié comme le redit le poète :

Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort.

N’aurait-elle pas fait cette profession de foi mot pour mot ? Elle suivait l’enseignement d’Épicure, peut-être même d’Aristippe, plutôt que celui de Zénon 9. Mais sa volupté délicate donnait et recevait d’autres bonheurs que les vulgaires, auxquels M. Lamy note d’ailleurs qu’elle excella. « Tant de beauté qu’on lui eût permis d’être sotte, et tant d’esprit qu’on lui eût pardonné d’être laide ! »

« La grâce », dit Chénier, de son côté,

La grâce décorait son front et ses discours.

et selon M. Lamy cette sirène tint du Protée. « Il y avait en elle trop de femmes pour qu’on se défendit contre toutes : qui résistait à l’une cédait à l’autre, voilà le secret de l’empire exercé par elle et par celles qui lui ressemblent. » C’est l’avis du poète, qui a senti ce charme impérieux et, si j’ose ainsi dire, ce poids d’une chaîne de fleurs :

Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d’elle.

Il était effrayé du lâche sommeil que distillaient ces beaux yeux : signe qu’il s’y était bien pris.

Reste à savoir l’accueil qui put lui être fait. Là encore, M. Étienne Lamy est plein d’objections. Il rejette comme invraisemblable toute faveur accordée à un poète qui était, on nous le rappelle, d’une laideur insigne : « De stature massive, de taille épaisse, il avait cet aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants, mais qui, hors de l’action, parait lourdeur. Ses yeux étaient vifs, mais petits, les boucles de sa chevelure avaient été abondantes, mais, à trente-deux ans, crâne était déjà à nu. » « Une femme de ses amis a dit qu’il était à la fois très laid et très séduisant, » mais, ajoute le biographe, « c’est un mauvais début de séduction que la laideur. » On verra plus tard que Garat dut à son éloquence de faire oublier le même défaut. Pourquoi mademoiselle de Coigny qui aima longtemps « ce petit homme à l’air chafouin » aurait-elle nécessairement dédaigné le poète qui n’était pas plus laid que Garat et qui fut bien plus éloquent ? Je ne tiens pas du tout à ce qu’elle ait eu un caprice pour Chénier en échange de ses beaux vers (car pourquoi pas alors pour Suvée 10 qui fit son portrait ?) : mais les raisons de M. Étienne Lamy n’ajoutent rien au simple non que peuvent dire les personnes à qui l’idée de cette liaison ne plaît guère.

Sa meilleure raison, qui n’en est pas une du reste pour la double maîtresse de Lauzun et de Malmesbury, vient de ce que mademoiselle de Coigny rencontra dans la prison de Saint-Lazare le sieur Mouret de Montrond 11 qui y avait été écroué le même jour qu’elle. Si Chénier figura auprès d’elle la poésie, Montrond fut le sens pratique. Au lieu de forger des églogues à la prisonnière, il s’efforça de la faire sortir de prison, ce qui arriva deux mois après le 9 thermidor. Fût-ce reconnaissance ou admiration pour cet habile homme, qui ajoutait les avantages du savoir-faire à ceux de la jeunesse et de la beauté ? Ayant couronné son amour, il lui fit avancer également sa fortune. Elle finit par l’épouser. L’ancienne grande dame prit le nom d’un aventurier de petite noblesse, se déclassant pour l’installer dans une des premières familles du pays. Leur union qui dura sept ans ne fut pas très heureuse. Le sang-froid et la sécheresse de Montrond finirent, semble-t-il, par inspirer un grand dégoût à la pauvre femme. Il lui suffit de voir fleurir une espérance neuve : elle divorça de nouveau.

Son premier mari l’avait ruinée, à moitié, Montrond, qui jouait, dévora un troisième quart. Il lui restait, vers 1802, le château et le parc de Mareuil. « Le petit homme à l’air chafouin » les lui fondit : Maillia Garat 12, membre du tribunal, parlait avec l’emphase et la chaleur de son métier. Il donnait l’idée d’une âme grande et enthousiaste et promettait ainsi d’autres joies que celles de tromper, de médire et de se défier. De plus Garat n’était pas libre. Il fallait le prendre à Mme de Condorcet. Il fallait l’obliger, en outre à rompre avec elle. C’était assurément plus que le nécessaire pour décider Aimée, qui était née guerrière et ne détestait pas d’unir la rapine à l’amour. Ce vilain tribun fut idolâtré et, chose curieuse, c’est lui qui parait s’être le plus puissamment établi dans ce cœur de femme. Huit billets de sa mâle écriture que détient M. Gabriel Hanotaux ne laissent point de doute, assure-t-on, sur la vivacité du lien physique qui la soumit durant six ans. Ils vécurent ensemble. Trompée, ruinée, même un peu battue, la triste esclave, toujours belle, ne songeait plus à la Liberté ni à la Nation : que lui faisaient les phrases rondes du marchand de paroles ? C’était à l’homme qu’elle s’attachait de tout son âme. Il en bâillait. « C’est elle, dit M. Étienne Lamy, qui s’obstina à le retenir ; quand il fut parti, à le reprendre ; quand il eut disparu, à le pleurer. »

Que ce deuil, le dernier, ait été porté dans la solitude ou qu’on l’ait égayé de nouvelles expériences, rien de certain n’est digne d’être retenu jusqu’à l’apparition du marquis de Boisgelin 13, vers 1811 ou 1812. On peut dire de ce dernier ami, ami parfait, qu’il fut le seul ; pour la première fois peut-être dans la vie d’Aimée, il sut mettre d’accord la passion et l’honneur, l’amour et l’estime. Elle se vit adorée, mais aussi comprise et chérie. « Mon âme, dit-elle, réunie à celle d’une noble créature se sentait relevée et mise à sa place. J’étais devancée et soutenue dans une voie où notre guide était l’honneur. » Pendant que Napoléon faisait la campagne de Dresde, ils passèrent trois mois, en deux fois, au château de Vigny que lui prêta la princesse Charles de Rohan et dans lequel s’était écoulée son enfance. Son esprit arrivé au point d’achèvement qui nous fait connaître la vie, son cœur mûri, les meurtrissures mêmes,les mélancolies de l’épreuve, une beauté intacte, un charme accru sans cesse sonnaient ensemble, on peut le dire, l’heure parfaite du beau jour. On en comprendra mieux la puissance, héroïque, lorsqu’on aura lu cette page qu elle a jetée, en parenthèse négligente à la mémoire de son dernier séjour à Vigny :

Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m’a fait éprouver le séjour à Vigny. C’est le seul endroit où l’on ait conserve mémoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me crois à l’abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon existence avec le passé, et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à Vigny tout ce qui pour moi compose le passé et j’acquiers la certitude d’avoir été aussi entourée d’intérêt doux dans mon enfance et de quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle, où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, voilà les petits fossés que je trouvais si grands, et le saule que mon père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas ! sa maîtresse, à la distance d’une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit qu’elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur ! Ah ! mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant et la douce idée de sentir encore son cœur battre embellissait pour moi un avenir où il n’est plus !

Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s’est écoulée, qui ont reçu sous leur ombre protectrice nos parents, le duc Fleury, un moment même M. de Montrond, après un espace de dix-huit années, je les revoyais, j’étais sous leur abri ! j’habitais cette même chambre verte où les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard ! Eux seuls n’ont point changé ! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient traversé intactes cet espace de temps nommé révolution qui a attaqué, dispersé toutes les nobles races et leur descendance. Les rossignols de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours ; moi j’ai la même chambre et le vieux Holland et sa femme habitent le même pavillon.

Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie. Quelle émotion me saisit en montant ces vieux escaliers en vis ? Pourquoi la vue de ces meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande et triste chambre à coucher fait-elle couler les larmes de mes yeux ? Ô existence ! Tu n’attaches que par le passé, et lu n’intéresses que par l’avenir ! Le moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs dont il sera peut-être un jour l’objet !

Je ne crois pas être la dupe de la beauté de ce langage. Ou je me trompe de beaucoup ou voilà un accent d’une telle mélancolie qu’elle donne une haute mesure de l’intelligence et de la passion, l’une et l’autre sublimes, qu’enveloppait cette âme et que développa fort inégalement une inconstante et rude vie. Le souvenir de l’intérêt doux qui avait entouré son enfance, celui des espérances qui avaient suivi sa jeunesse témoignent de la force et de la finesse du sentiment chez mademoiselle de Coigny. Mais, de là jusqu’à sa rencontre avec M. de Boisgelin, elle fut toujours seule au monde. Nulle foi, aucune espérance que dans son plus ou moins d’agilité et de bonheur à s’accrocher aux ressources de la fortune ! Elle ne crut jamais à rien, non pas même à l’Amour imaginé comme un droit ou comme un devoir. Mais il était le seul bien qu’elle désirât. Elle avait la religion de Chénier, de Molière et de La Fontaine, la même que Lucrèce et que Démocrite. Cette religion ne conteste pas la bonté des fruits de la vie, mais connaît qu’ils sont rares et brefs. Brevis hic est fructus homullis14, devait-elle dire avec le poète : « Le ciel lui paraissait plus vide encore que la terre » observe M. Étienne Lamy, « et Dieu fut absent de sa mort comme de sa vie ». Ses désespoir, ses rêves, ses amours étaient donc de terribles parties dans lesquelles il fallait qu’elle s’engageât tout entière, et toute autre retraite lui étant coupée à jamais. C’est ce qui donne à la rapide tragédie de sa vie une intensité d’intérêt et d’émotion incomparable. Si elle paraît bien par la langue et le style une brillante élève de Chateaubriand, de Mme de Staël et de Rousseau, elle passe ces spiritualistes, ces chrétiens toujours consolés, par la frénésie, par la nudité, par la pureté du sentiment, même impur. — Ô monde, ô vie, ô songe, ô amour ! chantent ses soupirs : me voici tout entière. Si vous ne me rendez rien de ce que je donne, je demeure vide à jamais !

Telle quelle, je la préfère à Mme de Gasparin, et ce doit être aussi le sentiment de M. Étienne Lamy, qui, par contenance, s’en cache. Mais il nous raconte une triste histoire. À l’entendre, les trois ou quatre dernières années d’Aimée de Coigny 15 auraient été sombres. Moins heureuse qu’Hélène et que Ninon 16, elle aurait survécu quelques saisons, fort peu nombreuses, mais trop longues encore, à son charme. M. de Boisgelin se serait détourné non d’elle, certes, mais de l’amante qui lui avait dédié sa dernière fleur. La dévotion, le souci de mieux tenir sa place à la cour, des remords, des scrupules seraient nés, dans le cœur de ce preux chevalier à la première ride de son amie. M. Lamy s’avance trop en ajoutant qu’Aimée commença d’être malheureuse. Cessa-t-elle d’aimer et de voir celui qu’elle aimait ? Lui-même a remarqué l’inflexion vraiment tendre de ce Mémoire politique, où « les caresses des mots » ne peuvent se cacher dans la première ligne. « Dans un espace de près de trente années, dit-elle, je ne mets de prix à me rappeler avec détail que les trois ou quatre dont les événements se sont trouvés en accord avec les vœux que M. de Boisgelin et moi nous formions pour notre pays ». N’est-ce pas que la phrase se peut traduire et entendre au moins de deux façons ? L’amitié qui survécut à leur grand amour dut garder ce ton d’équivoque. Le souvenir qui était entre eux, cette grande Restauration du trône et de l’autel, devait sanctifier aux yeux du pénitent chrétien ce que ses souvenirs lui peignaient d’illicite, tandis qu’Aimée devait se complaire secrètement à la belle suite classique de son dernier amour, commencé par toutes les folies qui conviennent entre deux esprits qui se plaisent et paré, au déclin, de l’incomparable service qu’ils rendirent à la plus grande des réalités naturelles, la déesse de la Patrie.

II.

D’après M. Lamy, cette jeune captive s’était toujours pliée aux sentiments politiques de ses amis. Libérale et constitutionnelle avec Lauzun qui devait servir la Révolution, elle devint aristocrate avec lord Malmesbury, ralliée avec M. de Montrond, opposante et frondeuse avec Mailla Garat : le commerce d’un Boisgelin devait la conduire à la monarchie légitime. Je ne sais ce qu’il y a de vrai dans ce jugement un peu ironique, et je me demande si chacune des opinions successives professées par mademoiselle de Coigny ne fut point précédée d’une lutte piquante, légère, mais approfondie comme celle dont les mémoires nous donnent idée. Elle ne dût se rendre sans combat ni aux arguments de Lauzun, ni aux raisons de Malmesbury, ni aux déclamations de Mailla Garat. Elle a accordé tour à tour à chacun de ses favoris le plaisir délicat de la convaincre et de la fixer pour un temps, dans le voisinage de leur pensée.

Les fines objections d’une intelligence de femme, si elle est cultivée et forte, ressemblent merveilleusement aux objections du sens-commun. J’ose dire, contre l’opinion satirique, qu’elles incarnent à merveille le sens-commun, si l’on entend bien par ce mot une synthèse et la plus juste des idées reçues, idées presque toujours négatives qui constituent le fond immobile et résistant de l’esprit public. Un novateur qui se propose d’émouvoir ou de déplacer et de changer cet esprit ne peut mieux prendre connaissance de l’état de l’opinion qu’auprès d’une femme informée, curieuse et, comme elles aiment à se dire, sans parti pris. À ce point de vue, le dialogue de Bruno de Boisgelin, qui veut faire la monarchie, et de son amie qui s’en moque, mais qui est fort intéressée par tout ce qui agite Bruno, forme un ouvrage d’un grand sens. Mademoiselle de Coigny y révèle son esprit solide, modéré et sûr. Elle voit d’abord immédiatement ce qui est tout prochain. Il faut que son ami la pousse et même qu’il la presse un peu pour qu’elle s’élève au-dessus de ces solutions « pratiques » qui, à toutes époques, sont données pour les vraisemblables, mais qui ne se réalisent presque jamais dans le jeu concret de l’histoire.

En 1812, l’idée de la chute de l’Empereur était tenue encore pour assez chimérique. Pourtant les analyses de M. de Boisgelin étaient si précises et si fortes que son amie n’y put tenir. — Eh bien, lui dit-elle, il ne faut plus le garder pour maître ; renonçons à lui et même à l’Empire. — Retournons en royaume, poursuit Boisgelin, fier de l’avantage… Mais l’idée d’une royauté parait d’abord fort surranée à la jeune femme. « Qu’à cela ne tienne ! Je veux, dit Boisgelin, quelque chose de savamment combiné, de fort de neuf ».

— En conséquence, j’opine pour rétablir la France en royaume et pour appeler Monsieur frère du feu roi Louis XVI sur le trône.

Mademoiselle de Coigny prenait cette opinion pour une plaisanterie, pour un « sophisme insoutenable ». Boisgelin tenait bon. Il développait sa Théorie de la France. Quand on n’a ni troupes à soulever, ni bandes populaires à diriger, la théorie est encore le meilleur moyen de faire de l’action, puisqu’elle la prépare en en choisissant le terrain. Bruno de Boisgelin s’appliquait donc à théoriser clairement pour endoctriner sa maîtresse…

Aucun Empire n’est possible. Eh ! bien, dit Aimée, puisqu’il faut unir la liberté et l’ordre… — Arrêtez,dit Bruno, pas de République, pas de président, pas de Congrès ; ces institutions ne valent rien pour la situation de la France. — Et Napoléon II ? Une régence ?… Bruno démontre l’impossible :

Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider à appeler monsieur le duc d’Orléans 17 !

Quand une fois j’eus dit ces paroles, étonnée du chemin que j’avais fait j’ajoutai :

— Eh bien trouvez-vous que je vous cède assez. Êtes-vous content ?

— Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille des rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le repos… (Il faudrait lire ce qui suit.)

Nouveau retour d’Aimée. Elle a le sentiment de la France nouvelle. Elle a peur des émigrés et, comme on devait le dire plus tard, des ultras. Voilà pourquoi elle répète le nom de « monsieur le duc d Orléans » avec qui elle avait d’ailleurs été élevée.

— Mon Dieu ! lui dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal !

Et très bon royaliste, encore qu’un peu teinté d’idées libérales, Bruno développe quelle politique réparatrice et tolérante poursuivrait de nécessité le comte de Provence. D’ailleurs, c’est encore sous la royauté légitime que le gouvernement le plus personnel se ressent le moins des défauts de la personne du roi (page 184, presque textuel). Voilà tout autre prétendant que Louis XVIII devenu un usurpateur aux beaux yeux mademoiselle de Coigny :

— Vous avez raison : ou Bonaparte ou le frère de Louis XVI. Eh bien, donc, vive le Roi, puisque vous le voulez. Mon Dieu, que ce premier cri va étonner. On dit qu’il n’y a que le premier pas qui coûte : le premier mot à dire sur ce texte-là est bien autrement difficile… Allons vive le Roi !

Ici, la grande page, la page qu’il faut lire et méditer, parce qu elle renseignera les esprits empêtrés de métaphysique historique sur la vraie génération des événements. Cette page révélera que le mot impossible qui jadis n’était pas français, est du moins celui qu’il ne faut point prononcer dans le calcul de la politique à venir. Le réalisme véritable ne consiste pas à plier ses idées du salut public sur la pâle supputation de chances tous les jours déjouées, tous les jours démenties, mais à préparer énergiquement, par tous moyens grands ou petits, ce que l’on considère comme une unique condition du salut public.

Oui, l’on était en 1812. Napoléon régnait. Les armées impériales couvraient l’Europe. Un homme causait avec sa maîtresse. Il venait de la rallier à la cause qui lui tenait à cœur. Elle vient de répéter le cri « le Vive le Roi ! »

M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l’air rayonnant. Je lui ris au nez en songeant au temps qu’il lui avait fallu pour acquérir à son parti une jeune personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les liens qui l’attachaient à l’ancienne bonne compagnie, n’en ayant jamais voulu former d’autres et étant restée seule au monde ou à peu près.

— Vous avez fait là, lui dis-je une belle conquête de parti. C’est comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin pris d’assaut un château-fort, abandonné au milieu d’un désert.

— Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là nous sera utile ; j’en nomme M. de Talleyrand commandant, et je suis bien trompé si l’ennemi commun, succombant par la propre folie, le pays ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand.

Mademoiselle de Coigny connaissait Talleyrand !

Voilà de ces petits détails qui renversent les rapports des choses humaines et qui font sentir à quel point, en politique, plus encore que dans les autres sciences de la nature, il n’y a point de proportion entre un effet et ses causes immédiates. Tout y est concours, conjoncture, brusque mise en rapport de réactifs d’une imprévisible énergie.

Voyant Talleyrand chaque jour, avançant de plus en plus dans son intimité, on peut concevoir que mademoiselle de Coigny recommença, avec plus de finesse, la même Campagne brillante qu’avait menée contre elle-même Bruno de Boisgelin. Pendant ce temps, les événements, à leur ordinaire et selon le rythme inégal qui leur est propre, se précipitaient ou stagnaient. La retraite de Russie étonna un instant et fut oubliée. Nous oublions bien l’affaire Dreyfus et ses leçons ! Aimée, pour se distraire, fait des croquis à coups de griffe (le mot est de M. Lamy) d’après l’entourage mâle et femelle de l’ancien évêque d’Autun. Elle se moque des rêveurs de constitutions. « Vouloir faire une bonne chose toute seule et sans précédent, c’est rêver bien et faire le mal », dit-elle en une phrase qui ne pourra manquer de plaire à l’auteur de l’Étape. Elle juge entre temps l’éloquence des bulletins de la Grande Armée, un « jargon moitié soldatesque et moitié rhéteur qu’on appelait son style ». Un peu plus tard, elle apprécie avec dureté mais justesse les coûteuses merveilles de 1814 :

Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale dont la France était l’enjeu fut admirablement bien jouée par l’Empereur, et si tous tes habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur destructeur, pas un militaire, dit-on, n’a le droit de le critiquer. Comme athlète, il est tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est à couvert, sa vie comme homme a été conservée, il n’y a eu que notre pays et nous de perdu. On n’a donc aucun reproche à lui faire, tels sont les raisonnements de certaines gens.

— Il y a longtemps que vous n’avez été voir M. de Talleyrand, dit un jour Boisgelin à son intelligente élève. Elle fit donc trois ou quatre visites coup sur coup. Le vieux catéchumène la fit passer par l’itinéraire qu’elle savait : Napoléon II, le duc d’Orléans.

— Pourquoi pas le frère de Louis XVI ? dit-elle enfin.

Il ne donnait pas de réponse. Talleyrand aimait attendre l’événement, pour se donner le mérite de l’avoir fait. « Comme l’événement que je voulais avait besoin d’être fait, et qu’il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de Talleyrand m’était insupportable. »

Enfin, résonna le mot décisif :

— Madame de Coigny, je veux bien du roi, moi mais…

Elle ne lui laissa point achever son mais, car elle lui sauta au cou. L’ex-évêque ne demanda que de stipuler sa propre sûreté, ce qui fut accordé sans peine, et, dans la vacance du pouvoir, qui ne tarda point, Talleyrand osa tenter la Restauration.

On me demandera s’il n’est pas vraisemblable que Talleyrand eût conçu la même tentative sans l’intervention de M. de Boisgelin et de la maîtresse de celui-ci : un tel projet n’était-il pas dans l’air du temps ? dans la force des choses ? Je n’aime pas beaucoup cet air du temps, et je ne sais pas ce que c’est que la force des choses. Dégageons nos pensées de tout fatalisme mystique. En 1814, plusieurs solutions étaient possibles ; si la meilleure prévalut, c’est en partie grâce à l’adresse de Talleyrand. Mais rien ne prouve que Talleyrand s’y fût rallié sans les instances et les assurances précieuses dont il était l’objet de la part le Mlle de Coigny et du marquis de Boisgelin. Les praticiens tels que Talleyrand excellent à exécuter un bon projet. Ils en ont rarement le premier éclair. Habitués à chercher le moyen le plus facile, il leur arrive de rechercher ainsi (ce qui est tout différent) le but le plus voisin, et non le plus utile ; ces réalistes, en ce cas, deviennent de grands misérables ou de profonds malheureux. En transmettant à Talleyrand la haute doctrine qu’elle tenait de son ami, la jeune femme proposa au politique un ouvrage enfin digne de son talent.

Il est permis de préférer sans doute à l’amusant détail de cette intrigue bien moderne, la poétique aventure de Jeanne d’Arc. Ainsi notre quinzième siècle est-il préférable au dix-neuvième. Mais, presque autant que les chevauchées de la vierge sage, combien les démarches de la folle amoureuse nous renseignent sur le courant naturel des événements de ce monde ! Les graves personnages qui hochent la tête en parlant de nos chimères irréalisables et qui se laissent berner si cruellement par les entrepreneurs de la politique électorale, ces pauvres gens réduits bientôt à l’inaction seront sages de méditer l’intéressant Mémoire d’Aimée de Coigny. Bien ne fait mieux sentir l’insignifiance du nombre et la valeur presque absolue d’un petit groupe de volontés fermes, éclairées, bien liées et décidées à tout, dès qu’une occasion favorable se présentera.

Je dédie la leçon à M. Étienne Lamy, qui fut le chef du ralliement avant d’être l’éditeur d’Aimée de Coigny. Mais je la dédie également à nos amis de l’Action française, de l’Avant-garde royaliste de M. Bacconnier et je regrette infiniment que l’existence si peu édifiante de l’héroïne ne me permette pas de m’enhardir jusqu’à offrir la même dédicace au Comité des dames royalistes dont on vient de nous annoncer l’institution. Dans l’écoulement infini des circonstances humaines, ne perdons pas de vue qu’un seul être, bien situé et bien muni, peut valoir tout d’un coup plusieurs millions d’autres êtres. C’est toute la moralité de ces commentaires interminables.

Charles Maurras.

Notes

  1. Ce texte a paru dans La Gazette de France du 14 juillet 1902. C’est ce texte qui sera assez considérablement modifié par Maurras pour en faire Mademoiselle Monk, dans L’Avenir de l’intelligence en 1905. Précisons que l'on trouve sur Gallica les Mémoires d'Aimée de Coigny édités par Étienne Lamy. (N. D. É.) 

  2. Edmond Biré (1829–1907), avocat, écrivain, critique littéraire tenait alors dans la Gazette de France la rubrique historique. Maurras y tenait la rubrique philosophique et politique. Les empiètements réciproques étaient aussi fréquents qu'inévitables. (N. D. É.) 

  3. Étienne Lamy (1845–1919), avocat, journaliste et député du Jura. Élu à l'Académie en 1905, il en deviendra le perpétuel en 1913. Il était dès les années 1870, bien avant même le Ralliement, l'une des figures du catholicisme républicain. Il venait de réunir en 1901 quatre études assez convenues, pour ne pas dire compassées, sur la place de la femme dans la société sous le titre La Femme de demain.(N. D. É.) 

  4. Les Rohan-Guéménée, à force de multiplier les fêtes somptueuses, de dépenser sans compter et d’emprunter à tout-va, se retrouvèrent en faillite en 1782. Le château de Vigny, près de Pontoise, est le dernier domaine dans lequel ils durent se replier après avoir cédé tout le reste à leurs créanciers. (N. D. É.) 

  5. La Cantilène de sainte Eulalie, texte du neuvième siècle dont Maurras cite ici le deuxième vers. (N. D. É.) 

  6. C’est-à-dire du 16 mars au 4 octobre 1794. (N. D. É.) 

  7. La Jeune Captive ne fut publiée que le 20 nivôse de l’an III (9 janvier 1795), dans La Décade philosophique, littéraire et artistique, avec la note suivante :

    André Chénier fut massacré le 7 thermidor avec le malheureux Roucher et vingt autres prisonniers de Lazare, convaincu comme eux d’être auteurs ou complices de la conspiration des prisons. Les amis des sciences et des lettres joindront le nom de cette victime de la tyrannie de nos anthropophages, avec les noms de Lavoisier, de Bailly et de Condorcet.

    (N. D. É.) 

  8. Au livre V du De rerum natura, vers 221. C’est une suite d’interrogations sur la cruauté de la nature :

    Praetera genus horriferum natura ferarum
    Humanae genti infestum terraque marique
    Cur alit atque auget ? Cur anni tempora morbos ?
    Adportant ? Quare mors immatura vagatur ?

    c’est à dire : « Pourquoi la nature accepte-t-elle que se multiplient, sur terre et dans la mer, toutes ces espèces malfaisantes et cruelles, ennemies du genre humain ? Pourquoi chaque saison qui vient apporte ses maladies ? Comment souffrir que la mort fauche la jeunesse en sa fleur ? » (N. D. É.) 

  9. Aristippe, dont on dit traditionnellement, non sans raccourci, qu’il voyait le souverain bien dans le plaisir, est opposé ici à Zénon de Citium, pris comme figure emblématique du stoïcisme. (N. D. É.) 

  10. Joseph-Benoît Suvée, 1743–1807. Membre de l’académie royale de peinture en 1780, Suvée obtint l’année suivante le grand prix de Rome, pour lequel il fut préféré à David. Il fut interné à Saint-Lazare le 18 prairial (6 juin) et y peignit, quelques jours plus tard, un célèbre portrait d’André Chénier. (N. D. É.) 

  11. Ce n’est pas le cas, mais Maurras l’ignorait peut-être. Lamy fait se rencontrer Aimée de Coigny et Montrond à la prison, du moins n'évoque-t-il jamais une rencontre antérieure. Montrond était un ami du duc de Fleury et avait rencontré la duchesse bien avant 1789. Militaire à Nancy comme le duc, ils étaient tous deux joueurs acharnés et le plus souvent malchanceux, se prêtant l’un à l’autre des sommes qu’ils n’avaient plus. Rapidement ils devinrent les victimes des usuriers de la ville. Après la faillite des Rohan, le démon du jeu… Aimée de Coigny aura ainsi été un témoin rapproché, et une victime directe, du suicide collectif tant financier que moral qui fut celui d’une partie de la haute noblesse avant la Révolution. Elle retrouva Montrond lors de son séjour à Londres après les massacres de septembre 1792. Après y avoir accouché d’un enfant semble-t-il mort-né, elle rentra avec Montrond en France en novembre. Les deux amants s’installèrent alors au château de Mareuil, puis furent arrêtés et emprisonnés. (N. D. É.) 

  12. Dans la constitution de l’an VIII, le Tribunat prend la place du conseil des Cinq-Cents. Les Garat étaient une famille basque unie par l’esprit de clan, dont plusieurs représentants firent une carrière politique. On a dit de Mailla, brillant orateur et habile politicien manœuvrier :

    Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat ?
    Parce que ce petit homme a un oncle au Sénat.

    (N. D. É.) 

  13. Bruno de Boisgelin, 1767–1827, ancien officier devenu pair de France sous la Restauration. (N. D. É.) 

  14. Au livre III du De rerum natura, de Lucrèce, vers 914 :

    Hoc etiam faciunt ubi discubuere, tenentque
    Pocula saepe homines, et inumbrant ora coronis,
    Ex animo ut dicant : « brevis hic est fructus homullis ;
    Jam fuerit, neque post umquam revocare licebit ».

    C’est à dire : « D’autres encore, une fois étendus à table la coupe à la main, et le front ombragé de couronnes, se plaisent à dire d’un ton convaincu : brève est pour les pauvres hommes la jouissance de ces biens ; bientôt ils auront passé et jamais nous ne pourrons plus les rappeler. »

    Maurras commet ici un contresens : Lucrèce, en bon épicurien, critique immédiatement à la suite ces considérations, qui entretiennent la crainte de la mort : « Comme si dans la mort le premier mal à craindre pour les malheureux devait être d’être brûlés et desséchés par une soif ardente ou de sentir peser sur soi le regret de quelque autre chose. Nul en effet ne se prend à regretter sa personne et la vie lorsque l’esprit et le corps reposent également assoupis. Or il ne tient qu’à nous qu’il en soit ainsi du sommeil éternel, et aucun regret de nous-mêmes ne vient nous y affliger. » À la décharge de Maurras, dont la vision de l’épicurisme dépendait beaucoup de son éducation chrétienne — et on sait que l’Église lui préféra toujours violemment le stoïcisme —, la vision que nous avons de l’épicurisme s’est depuis beaucoup précisée et détachée des raccourcis malveillants qui le réduiraient à la célébration d’un hédonisme fugace. (N. D. É.) 

  15. Le texte dans la Gazette de France porte ici « Aimée de Vigny » par erreur. Nous rétablissons. (N. D. É.) 

  16. Hélène de Sparte, d’après l’Odyssée, et Ninon de Lenclos sont connues pour avoir vécu jusqu’à un âge très avancé en conservant toute leur étincelante beauté. (N. D. É.) 

  17. Lauzun avait été au début de 1789, avec Choderlos de Laclos, l’un des chefs du « parti des Orléans ». Aimée de Coigny avait alors fait la connaissance du futur Philippe-Égalité et de ses fils. Elle était restée depuis en relations avec le futur Louis-Philippe. (N. D. É.)