Le déferlement du n’importe quoi

par Philippe le 24 juillet 2010

Ne pas vérifier ses sources, se tromper et ne pas se donner la peine de rectifier, considérer que toute erreur que l’on commet soi-même est vénielle par définition, tels semblent bien être les canons du journalisme contemporain. Le vrai et le faux se valent, et une préférence systématique va au n’importe quoi.

Le goût de la vérité (Inscriptions sur nos ruines) Et si rien ne distingue au fond le vrai du faux, la réprobation ne doit pas tant toucher celui qui a proféré une énormité que le mauvais coucheur qui l’a dénoncée. Quel attardé, quel fâcheux, en effet, que celui qui s’obstine à exiger l’exactitude et à vitupérer l’inexactitude, alors que seule compte, selon les cas, l’émotion suscitée ou l’indi­gnation brandie !

Généralement, nos modernes râleurs attribuent ces défauts à l’air du temps, ce temps frelaté que nous vivons, alors que jadis la bonne éducation, le scrupule et la probité intellectuelle étaient de mise. Ah, qu’elle était chérie et recherchée, la Vérité, au doux temps d’autrefois…

Fort bien, mais jusqu’où faut-il remonter dans l’Histoire pour trouver des hommes intègres et des ouvrages cent fois sur le métier repassés ?

Dans un article publié sous l’occupation, dans Candide, le 26 mai 1943, Maurras nous suggère qu’il faut en tous cas remonter beaucoup plus loin en arrière. En effet, pour ce qu’il voit en ces heures tragiques, la situation semble en tous points comparable à ce que nous connaissons aujourd’hui : le n’importe quoi est à la mode, le n’importe quoi s’impose partout. Qu’il soit question de philosophie ou d’histoire, des mythes absurdes et infondés naissent, mutent et se multiplient, enfin s’imposent, tel un cancer de la pensée, ne laissant à la vérité des faits aucune chance de se faire entendre.

Et il ne suffit pas d’en appeler à la rigueur et au bon sens. Car le penchant général pour la facilité du n’importe quoi est encouragé, porté, stimulé par l’esprit démocratique ; il n’y a intrinsèquement ni vrai ni faux, tout se vaut, et ce sont des majorités changeantes et capricieuses qui décident. Mais Maurras ne va pas plus loin dans ce court article qui n’est qu’un simple divertissement d’écriture, à la Juvénal ; L’Avenir de l’Intelligence a été achevé quarante ans auparavant, et restera sans suite.

Que nous reste-t-il, dès lors, des prescriptions finales de L’Avenir de l’Intelligence ? Le « vrai seul » cher à Sainte-Beuve a été submergé par le déferlement de ce n’importe quoi qui aura tué la critique littéraire, privant d’oxygène le genre où le jeune Maurras fit ses premières armes. Maurras qui lui-même en est l’une des principales victimes ; s’il est un auteur dont on dit n’importe quoi, de nos jours, c’est bien lui !

Réponse à un lecteur de L’Huma

par Nicolas le 18 juillet 2010

L’Action française quotidienne commence à paraître le 21 mars 1908. Outre le premier article du premier numéro, article collectif traitant du nationalisme intégral et co-signé par ceux qui seront les principales figures du journal, Maurras signe le 22 une revue de presse sous son pseudonyme bien connu de Criton. Même chose le lendemain 23. Nous numériserons à l’occasion l’une ou l’autre de ces revues de presse pour en donner une idée, sans doute ferons nous de même pour celles qui parlent d’événements ou d’écrits plus particulièrement remarquables ou histo­riques, ou encore pour celles qui développent des vues originales, mais leur masse même, leur caractère souvent très circonstanciel et le fait que parfois la plupart des lignes n’y sont pas de Maurras lui-même mais des publications dont il fait la revue en diminuent l’intérêt.

Il faut donc attendre le 24 mars 1908 pour trouver un article signé « Charles Maurras » dans L’Action française quotidienne, premier d’une très longue liste.

Il s’agit, sous le titre « Le Bien de tous », de la réponse à une lettre, peut-être fictive, qui aurait été envoyée à l’A. F. dès le 21 mars par un lecteur de L’Humanité : occasion de dire clairement que la dimension sociale n’est pas oubliée par la nouvelle publication royaliste, mais qu’elle ne saurait se suffire à elle-même et que c’est dans le cadre national et royal que cette préoccupation sociale prend son sens.

Une imprécision corrigée

par Nicolas le 13 juillet 2010

On ne peut pas tout savoir ! Faut-il s’en plaindre ou s’en réjouir ?

Toujours heureux de corriger une erreur ou une imprécision, nous devons donc remercier M. Henry D. qui, meilleur connaisseur de l’œuvre de Plutarque que nous ne le sommes, nous a donné la référence de la mention faite par Maurras d’une apostrophe parlementaire de Jaurès à Alexandre Ribot. La citation n’est pas faite très littéralement et souffre de quelque imprécision. Heureux temps où l’on savait ces textes au point de partager les mêmes erreurs sur leur détail sans même les corriger pour se les envoyer à la tête depuis la tribune de la Chambre des députés…

Nous corrigeons donc notre note numéro 6 à l’article sur Alexandre Ribot du 15 janvier 1923.

Chroniques du bombardement de Paris

par Philippe le 4 juillet 2010

Canon du bombardement de ParisLe mois de novembre 1923 marque sans doute l’apogée, puis le point de retournement de la puissance française vis-à-vis de l’Allemagne, et, corrélativement, de la concordance entre les idées de l’Action française et la politique étrangère du gouvernement de la Troisième république.

La Ruhr est occupée par les troupes françaises depuis le 11 janvier 1923. Après quelques mois de « résistance passive », l’Allemagne qui met fin à cette posture le 23 septembre semble s’enfoncer dans le désordre. Semaine après semaine, l’hyperinflation y ruine les rentiers et les épargnants, alors que le pouvoir central contrôle de moins en moins le pays. Après une courte période de fierté et d’union nationales autour du gouvernement de la république de Weimar, des lézardes profondes apparaissent. Un nationaliste nommé Adolf Hitler mène la surenchère en Bavière, où son jeune mouvement devient de plus en plus puissant.

À Paris, le président du Conseil Raymond Poincaré tient bon, exige de l’Allemagne le payement des réparations prévues par le traité de Versailles, sans discussion ni moratoire. Dès lors, l’occupation française dans la Ruhr se fait de plus en plus coercitive et confiscatoire. N’est-ce pas ce que Maurras réclame avec insistance depuis la signature du « mauvais traité » ?

Cependant cette situation est fragile et Maurras le sent bien. À Berlin, Gustav Streseman qui est arrivé au pouvoir le 13 août reprend peu à peu la maîtrise des événements. Il attise subtilement les dissensions entre les Alliés ; en effet les Anglo-Saxons désapprouvent l’intransigeance française, car un économiste nommé John Manyard Keynes est devenu célèbre en expliquant qu’une Allemagne ruinée ne remboursera rien à personne, et surtout qu’un étranglement de l’économie allemande ferait gravement souffrir les entreprises britanniques dont elle est le principal marché. En France, le parti des pacifistes est redevenu puissant, les opposants à la politique de fermeté se font de plus en plus entendre, et la forme républicaine de l’État rend celui-ci dépendant des caprices de l’opinion…

Aussi Maurras déploie-t-il toute son énergie pour dénoncer les sirènes d’une fausse paix qui laisserait l’Allemagne redevenir dangereuse, comme la Prusse sut le faire après Iéna. Cinq ans déjà ont passé depuis l’armistice, et le souvenir des atrocités de la guerre commence à s’estomper. Et s’il est naturel que les populations oublient peu à peu, car il faut bien vivre, il revient à l’État, selon Maurras, d’être le « conservatoire des griefs » et de tenir le grand livre du ressentiment national.

Tel est le thème de sa conclusion de l’ouvrage Les Nuits d’épreuve ou la Mémoire de l’État. Maurras y réunit ses articles du printemps 1918 sur les bombardements de Paris, épisodes dont le rappel devrait suffire à obvier le risque d’un retour triomphant du pacifisme, et leur adjoint une préface et un épilogue où transparaissent toutes ses inquiétudes :

Cette chronique de nos deuils, de nos ruines, de nos justes indignations motive et fortifie aussi clairement que possible l’amertume des déconvenues de la France depuis l’armistice et surtout depuis le traité.

Quelque chose a manqué, sans conteste possible, pendant cette guerre et depuis cette paix. Et cette chose, c’est l’État.

Nous nous sommes défendus. Dans la carence de l’État, nous n’avons su ni ce que nous voulions, ni ce qu’il nous fallait au terme de la défense victorieuse.

Maintenant nous exploitons juridiquement et péniblement ce mauvais traité. Cela se fait depuis quelques mois, depuis l’entrée dans la Ruhr, le moins mal possible ; une action tardive répare difficilement un ensemble d’omissions précipitées. La pression directe de nos nécessités financières a seule obtenu cet effort.

Nous n’avons eu ni politique de la guerre ni politique de la paix. Rien n’a été dirigé de haut, envisagé de loin, élevé de nos profondeurs. Tout le monde en convient. Il faudrait convenir de nous reconstruire un État.

Deux éditions se suivent, en décembre 1923 et janvier 1924, et le texte sera repris en 1932 dans le recueil Heures immortelles.

Mais, pendant les dernières semaines de 1923, le vent tourne. D’abord en Allemagne : Hitler tente de prendre le pouvoir le 8 novembre, échoue, et Streseman peut raffermir sa position. Puis, le 20 novembre, l’État allemand annule sa dette intérieure et un nouveau mark met fin à l’hyperinflation. L’économie peut repartir…

Et en France, le 24 décembre, un tribunal acquitte Germaine Berton, qui pourtant revendique haut et fort l’assassinat de Marius Plateau. Par ce geste symbolique, c’est tout le pays légal républicain, qu’il soit judiciaire, policier ou politique, mais aussi intellectuel, universitaire, social ou économique, qui signifie son désir de solder les comptes de la Grande Guerre et son aspiration à réintégrer l’Allemagne dans le concert des « nations démocratiques ». Le reste s’ensuit : le 11 mai 1924, c’est la victoire du cartel des Gauches, puis en août le ralliement au plan Dawes qui ramène les réparations allemandes à la portion congrue. Le retrait de la Ruhr est décidé quelques mois plus tard, sans contreparties.

Le parallèle est saisissant : l’anarchiste Germaine Berton est relaxée en raison de son pacifisme, alors que peu après, Adolf Hitler, lors du procès de son coup d’État manqué, bénéficiera de la mansuétude de ses juges en raison de son patriotisme.

Aujourd’hui, plus personne ne se souvient que Paris fut bombardé au printemps 1918. Les manuels d’histoire sont unanimes à qualifier l’occupation de la Ruhr d’erreur politique et de désastre économique. Il nous reste, pour comprendre cette époque autrement que par sa caricature, à lire et à méditer le texte de Maurras : tout ça, pour ça !

TitreDédicace

Par où Kant se décante

par Philippe le 25 juin 2010

Bataille de Chemulpo

Le 9 février 1904, dans la rade de Chemulpo (aujourd’hui Incheon, en Corée du Sud), la flotte japonaise attaque les deux navires de guerre russes qui s’y trouvent, et ceux-ci se sabordent après avoir été durement touchés. La guerre entre les deux pays ne sera pourtant formellement déclarée que le lendemain. Donc, en regard des lois internationales, cette agression relève de la piraterie. Mais elle vient également rappeler au monde que les traités ne sont que papier, et que quand ils ne reflètent pas les vrais rapports de force, ceux-ci reprennent vite le dessus, avec brutalité si besoin est.

Trois jours plus tard, le 12 février, l’Europe célèbre le centenaire de la mort de Kant, l’homme qui justement voyait dans le développement de la « juridicisation » des relations internationales la clef d’une paix perpétuelle.

Maurras ne manque pas de rapprocher les deux événements, et publie le 18 février 1904, dans la Gazette de France, un article vivement anti-kantien qui sera repris en 1916 dans le recueil Quand les Français ne s’aimaient pas sous le titre « À Chemulpo, ou le centenaire de Kant ».

En 2004, la renommée de Kant en France était réduite à bien peu de chose, par rapport à la situation que Maurras décrivait un siècle plus tôt. Le bicentenaire de sa mort est passé totalement inaperçu de ce côté-ci du Rhin. Le gouvernement fédéral allemand avait bien souhaité en faire son affaire, en forçant du même coup les Russes à ouvrir des négociations sur le statut de Kaliningrad. Ce fut peine perdue. Le Vert Joschka Fischer, alors ministre des Affaires étrangères, se contenta d’un discours où il qualifiait Kant de « fondateur de notre modernité » ; sans doute aurait-il pu, dans l’ex-Königsberg, traduire mot à mot les platitudes prononcées à Paris deux ans plus tôt pour le bicentenaire de la naissance de Victor Hugo. Ces deux-là n’auront eu que deux ans de vie commune ici bas, mais les caricatures de vision prophétique du monde qu’on leur attribue à l’un et à l’autre ne se distinguent guère.

Kant est-il oublié parce que ses idées ont triomphé ? C’est ce que beaucoup pourraient penser, tant l’emprise du droit et des engagements réciproques semble désormais régir le monde et réglementer l’usage de la force… jusqu’au jour du prochain Chemulpo !

Deux jours avant la guerre

par Nicolas le 10 juin 2010

L’événement qui fut le détonateur de la guerre de 1914, l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, a parfois masqué les causes profondes de la guerre. Souvent, il a aussi fait oublier la chronologie précise des événements qui du 28 juin au 3 août conduiront à la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France.

Durant tout ce long mois de juillet 1914 revenaient en mémoire les événements précédents qui avaient seulement menacé la paix, comme l’affaire Schnaebelé ou l’épisode de la canonnière Panther. L’incertitude domina longtemps et encore le premier août, date de l’article intitulé Le Moral que nous vous proposons aujourd’hui, Maurras prend quelques précautions de journaliste qui cherche à se garantir contre le retournement possible des événements.

La mort tragique de Jaurès semblera un coup de théâtre fait pour démentir les derniers espoirs, même si l’on peut douter que sa survie aurait changé grand chose à l’implacable marche des alliances. Cette mort sur laquelle nous reviendrons prochainement est connue dans la soirée du 31, alors sans doute que l’article de Maurras est déjà écrit et composé pour le lendemain. C’est du moins ce que semble indiquer l’article qui relate les circonstances de la mort de Jaurès sur la même page que notre article et nie que l’assassin Raoul Villain soit un membre de l’Action française, comme la rumeur en courait à tort — il avait en revanche été militant du Sillon de Marc Sangnier.

À quoi pense donc Maurras dans cet entre-deux où tout a déjà été dit de la guerre possible, mais où l’on veut encore se raccrocher aux derniers espoirs ténus de paix ou espérer un sursis qui permettrait une meilleure préparation ?

Il songe, dans un article où certains accents sont presque intimistes, à son propre sort et au handicap qui lui interdit de mettre ses actes en conformité avec ses déclarations en prenant sa part sinon aux combats, du moins à l’effort militaire de l’arrière où il aurait dû, selon son âge, être mobilisé. Il songe aussi aux membres de l’Action française qui partiront, veut voir en eux les mieux armés moralement des patriotes, et il se souvient sans doute, sans les rappeler explicitement, de ses propres prévisions funestes de l’été 1913 sur les « cinq cent mille jeunes Français couchés froids et sanglants sur leur terre mal défendue ». On sait que le nombre des victimes dépassera de manière inimaginable pour l’époque ce chiffre de cinq cent mille, et que parmi eux l’Action française versera un tribut de sang dont elle ne se remettra jamais tout à fait.

Aménités, Amitiés, Fiertés Françaises

par Philippe le 1 juin 2010

Inscriptions sur nos ruinesPar quel paradoxe se fait-il que la France soit enviée par le monde entier et si volontiers dénigrée par ses ressortissants ? Comment se fait-il qu’un pays à ce point jalousé par ses voisins, que les Dieux auraient si outrageusement privilégié le jour où ils ont répandu richesses et faveurs à la surface du monde, reçoive aussi peu de considération de la part de ceux qui partagent le privilège d’y vivre ? Pourquoi ces diables de Français vont-ils si volontiers chercher leurs modèles ailleurs, là où l’herbe serait plus verte, les lois plus justes, la société plus moderne, les libertés mieux garanties ?

Maurras s’est maintes fois posé la question… et lorsqu’il publie, pendant la Grande Guerre, le recueil Quand les Français ne s’aimaient pas, c’est à cela qu’il pense. Mais le public ne le comprend pas ainsi. Le contresens est général ; on a lu « Quand les Français se disputaient, étaient divisés, perdaient leur temps et leur énergie à des querelles intestines », là où Maurras écrivait : « Quand les Français, réunis pour le pire dans une même détestation d’eux-mêmes, s’accordent à n’encenser que ce qui vient de l’étranger ».

Le 9 octobre 1941, alors que la seconde guerre devient à son tour mondiale, il reprend la même interrogation, dans un article publié par le journal Candide sous un titre qui fait écho au précédent : « Français, aimons-nous nous-mêmes ». On retrouvera cet article en 1949 dans le recueil Inscriptions sur nos Ruines paru aux éditions de la Girouette.

Pour ne pas heurter la censure, a fortiori en zone occupée, Maurras y adopte un ton très intemporel qui le rend étrangement contemporain. Si l’on en excepte quelques phrases qui évoquent le contexte de l’époque, le lecteur français d’aujourd’hui pourra croire qu’il lit une libre tribune parue le matin même dans son journal favori. Il est vrai que le sujet abordé est au cœur de ce « débat sur l’identité nationale » que le gouvernement français porte depuis plusieurs mois (le site qui lui est consacré a été ouvert le 2 novembre 2009).

Or, nulle part dans tout ce que nous avons jusqu’ici numérisé de Maurras, et cela commence à faire une masse considérable, nous n’avons trouvé les mots « identité nationale ».

Abstraction faite de ce que les mots souvent passent de mode, changent de sens ou cèdent leur place à un remplaçant venu d’ailleurs, ceci n’est pas sans signification. Pendant plus d’un demi-siècle, Maurras qui fut le théoricien du « nationalisme intégral » n’aurait-il jamais été confronté à ces questions omniprésentes aujourd’hui, « Qui est français ? » ou « Qu’est-ce qu’être Français ? ».

Mais si, bien entendu ! Ce fut pour lui un thème de prédilection, une source continuelle de polémiques et d’indignations. Simplement, les mots « identité nationale » n’avaient aucun sens pour lui. Ils n’ont surtout aucun sens en regard, tant des attendus que des fins, de la nature même de son combat :

Le combat qu’il soutint fut pour une Patrie,
Pour des Rois, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel…

La France existe, s’impose à nos esprits, héritage vivant à faire fructifier et à transmettre, et cela suffit ; le cœur et la raison l’entendent, la petite patrie (Martigues, puis la Provence) s’y insère, l’universel (la Méditerranée, la beauté, l’esprit classique) la prolongent, et nous ne sommes ni dans le débat, ni dans la volonté populaire, ni dans le consensus démocratique :

… la France des Bourbons, de Mesdames Marie,
Jeanne d’Arc et Thérèse et Monsieur Saint-Michel.

Notre Paris jamais ne rompit avec Rome,
Rome d’Athènes en fleur a récolté le fruit ;
Beauté, raison, vertu, tous les bonheurs de l’homme…

Dès lors « être Français » devient extrêmement simple. Encore faut-il que ces Français comprennent la chance qui est la leur, et reconnaissent à la France toutes les aménités dont elle leur fait un don gracieux.

Moderne, utilisé dans le jargon des urbanistes, le mot aménité aurait pu être utilisé par Maurras, certainement pas le mot identité. Le terme qui en revanche revient constamment sous sa plume dès qu’il faut donner consistance à l’attachement patriotique est amitié, mot devenu de nos jours désuet, voire inconvenant.

Enfin, pour terminer ce survol lexical, il est un mot rare chez Maurras qui apparaît à une place centrale dans l’article d’aujourd’hui, c’est la fierté, la fierté française (et non nationale) qui vient faire écho à nos contemporaines « marches pour la fierté »…

Deux points donnent à ce texte de Maurras une dimension quasiment prémonitoire. D’une part, il fait l’éloge de la fierté sans fioritures ni raisonnements qui se cultive dans les chantiers de jeunesse, comme s’il pressentait que c’est précisément là que se forge l’énergie qui permettra à la France de rebondir après la Libération. De même, dans sa défense de la langue, Maurras semble être l’inspirateur de la loi 101 du Québec !

Couverture Almanach AF 1935Qu’on nous permette deux citations préalables, assez connues au demeurant :

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures [...] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures. (Jules Ferry, devant l’Assemblée nationale, le 28 juillet 1885.)

et :

Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation. (Léon Blum, discours devant l’Assemblée nationale sur le budget des colonies, 9 juillet 1925.)

Les deux citations que l’on vient de lire, difficilement attribuables à un nazisme anticipé ou à une quelconque extrême droite puisqu’elles viennent de deux des icônes pieuses de la gauche française, ne sont pas là par esprit de provocation.

Ou pas seulement.

Elles disent surtout combien ces conceptions raciales étaient largement partagées jusque dans l’entre-deux-guerres, combien la question des « races » y était abordée avec une liberté d’esprit et de parole que nous ne connaissons plus, l’antiracisme — ou plutôt son utilisation idéologique — s’étant depuis mué en l’un des sous-bassements moraux inquestionnables de la République.

Ces citations disent aussi combien faire grief de ce vocabulaire à Maurras serait un anachronisme au mieux un peu bête et plein d’une sensiblerie qui n’existait alors pas, au pire franchement malhonnête.

Maurras aborde donc la question des colonies et des rapports des races, comparant en particulier la colonisation anglo-saxonne et la colonisation française, dans cette conférence de 1934 dont l’Almanach de l’Action française pour l’année 1935 donne un compte-rendu assez long. Bien qu’il parle à l’occasion de l’orateur à la troisième personne ce texte est bien signé Charles Maurras et figure bien sous son nom dans la table de l’ouvrage, soit qu’il ait été trop long pour être publié in extenso, soit qu’il n’en ait pas existé de version intégrale et que Maurras l’ait reconstitué après coup sans prendre la peine de refaire par écrit toute sa conférence, se bornant aux points les plus saillants.

Louis XIV

par Nicolas le 8 mai 2010

Louis XIV, portrait équestre par MignardOn a souvent pu faire de Maurras un théoricien de la monarchie, en l’absence même d’une vaste synthèse sur le sujet, tant les textes paraissent abondants qui donnent cette théorie par bribes ou par pans plus ou moins étendus, qu’il n’y aurait ensuite qu’à relier entre eux par ce que l’on n’appelait pas encore des copiés-collés quand l’entreprise fut commencée, du vivant même du Maître.

Reste que cette manière de procéder, pour être utile et même irremplaçable, ne s’en fait pas moins au prix d’une certaine distorsion.

Certains textes sont utiles pour contrebalancer ce qu’elle a de systématique, de trop ordonné et parfois d’un système artificiel opposé aux intentions de Maurras lui-même. Ainsi ce texte sur Louis XIV tiré de l’Almanach de l’Action française pour l’année 1936 : loin des réflexions institutionnelles ou de théorie politique au sens habituel d’une réflexion sur les pouvoirs et leur organisation, elle part de la figure de Louis XIV, figure il faut bien le dire un peu rebattue, et le texte qui s’ouvre sur une évocation des mensonges de l’instruction républicaine muée en propagande grossière n’évite pas la difficulté : face au Louis XIV grotesquement travesti d’un maréchal des logis mal embouché, on attend le Louis XIV en image naïve et édifiante d’une certaine tradition royaliste.

Il n’en est rien : si les grandeurs du règne sont évoquées, passage obligé, ce n’est pas pour nourir une image pieuse ou fondre une statue équestre là où l’adversaire crayonnait une caricature. C’est pour évoquer l’utilité toujours présente du grand siècle et du grand Roi, en comparant la guerre de Succession d’Espagne et la guerre espagnole de Napoléon. Éprouvantes l’une comme l’autre, désatreuses même à bien des égards, mais la première « fertile » et la deuxième « stérile » écrit Maurras.

Ainsi l’excellence de Louis XIV, celle des conceptions royales à ce moment clef de notre histoire, ne se mesure ni à l’aune d’une image idéalisée ou caricaturée, ni à celle de conceptions politiques — soyons plus clairs : de conceptions idéologiques — dont procéderaient ces images contraires. Mais à l’aune de ce qui dure dans le temps et y perdure dans son excellence ou son utilité. « La guerre d’Espagne de 1709 nous soutenait encore en 1914. (…) Son [Louis XIV] art, son goût, son génie portent conseil, leçon, exemple, par les enseignes qui furent propres à sa grandeur : cette grandeur qui fait les délices et l’orgueil des élites du genre humain parce que son principe n’est pas de briller dans le temps, mais de lutter et de tenir énergiquement contre lui. »

Cela écrit peu avant que ne s’ouvre une troisième guerre d’Espagne dont on avait déjà pressenti des signes inquiétants en 1935. Les élections de février 36 allaient tout précipiter, on sait que ne pas avoir à garder notre frontière pyrénéenne n’aura été d’aucun secours face à l’impréparation, aux erreurs et aux impuissances républicaines de l’été 40.

Le grand homme de Saint-Omer

par Philippe le 1 mai 2010

Alexandre RibotPolytechnicien, cinq fois président du conseil, académicien au fauteuil 16 qui sera plus tard celui de Charles Maurras, cumulant tour à tour honneurs, mandats, fonctions et distinctions, Alexandre Ribot fut pendant trente ans un personnage incon­tournable de la troisième République.

Quel souvenir aura-t-il laissé ? Peu de chose à vrai dire, car son positionnement de républicain modéré, oscillant entre le centre et le centre droit, ne le conduisit jamais à être au premier rang des grands bouleversements politiques de cette période. On garde la mémoire des instigateurs, des meneurs, comme Jules Ferry, Clemenceau, Waldeck-Rousseau ou Jean Jaurès, non celle des opposants qui finissent toujours peu ou prou par se retrouver minoritaires et se rallier.

Peu de chose également car les talents d’Alexandre Ribot furent surtout oratoires, et ne laissèrent donc guère de traces. Peu de chose, enfin, parce que son action diplomatique en faveur de l’alliance russe et de l’alliance anglaise, bien que déterminante en son temps, ne survécut pas au séisme de 1914. En conséquence, plus personne aujourd’hui ne sait qui fut Alexandre Ribot, sauf peut-être les habitants de Saint-Omer, sa ville de naissance dont il fut député, puis sénateur, pendant plus de quarante ans.

Maurras qualifia plusieurs fois son action et son personnage de « funeste ». Et lorsque Ribot meurt, le bilan de sa vie politique que dresse Maurras dans L’Action française du 15 janvier 1923 n’est guère flatteur. Un seul point, il est vrai crucial, est mis à son actif : celui d’avoir déjoué, en septembre 1917, un projet de paix séparée avec l’Allemagne, auquel Briand était prêt à donner suite.

Quelques jours après cette publication, Marius Plateau était assassiné. Et quelques semaines plus tard, après un vote disputé, l’Académie française accueillit en son sein Charles-Célestin-Auguste Jonnart, au détriment de Charles Maurras. Or Jonnart, outre qu’il n’avait jamais rien écrit, est natif de Saint Omer et fut en quelque sorte le protégé d’Alexandre Ribot…

La notice nécrologique d’Alexandre Ribot fut reprise en 1928 dans le recueil Les Princes des Nuées.