Préface à
La Musique intérieure

Cher Monsieur1, pour donner un sens à l’Excuse préliminaire dont un livre pareil ne saurait se passer, il me faut bien vous dire comment vous sont tombés des nues tant de vers de toute cadence ! Mais je vous prie de ne pas traiter en mémoire justificatif ce mémorial pur et simple, qui, sans prétendre à légitimer des chansons, ni soutenir le moins du monde leur droit à la vie, essaye de vous en expliquer la naissance. Telle chose arriva, l’aventure d’un homme pourra servir à d’autres. Ceux qui n’en feront rien me pardonneront-ils de me raconter sans mesure ? Aidez-moi à le souhaiter, presque à l’espérer.

I
Le Secret

S’il m’était offert de revivre l’une de mes heures passées, je n’hésiterais pas à choisir ma petite enfance. Aussi loin que j’y peux descendre, seul désormais, sans le secours des mémoires qui sont éteintes, je vois de longs jours filés d’or que l’hiver même éclaire d’un soleil luysant, cler et beau2 que nul printemps ne me ramène. Des saveurs, des parfums, des contacts de toutes les choses se dégage l’esprit de la surabondance accordé au jeune désir. L’événement et le souhait, la réalité et le rêve se tiennent et se suivent par des liens délicats qui ne rompent jamais ; tout a son sens, son lustre. Ah ! comme dit le Grec optimiste, il était bon et doux de voir la lumière ! Pour l’amertume que cette douceur recouvre, elle compte pour rien quand elle est bien cachée : je dois dire qu’elle le fut supérieurement pendant ces années de délices.

Un mot dira tout : mes yeux s’ouvrent, et le monde visible verse en se révélant je ne sais quelle fête de surprise enchantée. Quelquefois, et je le vois bien, mes bons parents me raillent pour l’impatiente avidité de ma joie, mais à d’autres moments cela fait dire à leur tendresse que « le petit est intelligent ». Pas du tout. Il veut vivre, s’emparer, s’assurer d’une multitude de biens. Il est tout yeux, tout âme pour les astres, la mer, les prairies, les jardins, les vignes et les blés, un peu ivre de tout ce que lui manifestent la terre et le ciel.

Mais, de ces douces félicités du regard, il n’y en a pas une que je puisse revoir ni me rappeler en silence. Même aujourd’hui, elles reviennent comme elles m’arrivèrent, précédées et suivies d’une mélodie continue ; chacun des mouvements que je surprends ou j’imagine sur le palier supérieur où marchent les grandes personnes affecte aussi les apparences d’un chœur perpétuel soutenu de concerts qui ne s’arrêtent pas. Autant l’avouer tout de suite : je rêve de la vie comme d’une salle de bal, et n’ai pas souvenir d’une seule minute où ma joie et ma peine aient cessé de dépendre de la rumeur chantante qui se noue, se dénoue, autour de mon berceau ou de mon petit lit.

Tout à fait différent en ceci de ma mère, grande liseuse, mais qui fredonnait à peine, mon père était véritablement possédé de la danse et du chant. Il m’avait annoncé l’arrivée de mon jeune frère en chantant et en dansant. Mon frère aîné étant mort avant ma naissance, j’avais les mœurs du fils unique et regardais d’un œil jaloux le petit rival nouveau-né : que de caresses maternelles perdues pour moi ! Mon père me prenait la main. — Allons, viens, disait-il, nous sommes les hommes ! Si je traînais un peu, il me faisait sauter et rire au moyen d’une vieille petite chanson que j’ai retrouvée depuis dans l’Itinéraire3 (les demoiselles Pengali, filles de notre consul à Zéa, la chantèrent en grec pour M. de Chateaubriand).

Ah ! vous dirai-je maman,
Ce qui cause mon tourment…

Tels ont été mes premiers pas dans les jardins et dans les vergers de Martigues, grâce à l’humeur ingénieuse et gaie que me montrait mon père. De condition modeste et de profession sédentaire, il formait un type accompli du petit fonctionnaire très appliqué à des devoirs que l’amour du bien public ennoblit, mais non moins passionné pour les livres, les arts et tous les autres jeux et délassements de l’esprit. Il avait couru la France, visité Londres, revu souvent Paris, rapporté les idées générales qui stimulaient encore son désir de se cultiver. J’ai été surpris de vérifier dans ce qui me reste de sa correspondance à quel point lui étaient présents son Racine, son La Fontaine, son Voltaire ! Le sens du plaisir et le goût d’apprendre se rencontraient en lui au point de se confondre. J’étudie toujours, disait-il. Si je dois à ma mère ce que j’ai de sérieux et de volonté, je tiens de lui le goût de voir et de savoir et en général ce qui se rapporte au sentir. La passion des petits vers me vient aussi de lui. Il en rimait à l’occasion pour fêtes, anniversaires ou mariages. J’ai retrouvé six strophes délicates et tendres composées pour ma mère au moment de leurs fiançailles. Il avait cinquante-trois ans.

Sa vivacité naturelle, unie à la passion de la vie de société, recouvrait certain fond grave, même triste, du caractère, et lui imprimait ce tour aimable, enjoué, que l’on voyait seul. Il n’était pas né dans notre petite ville. Bien avant qu’il s’y mariât, le pays lui avait plu par l’accent généreux de vitalité souriante que, jadis, les Provençaux de la Renaissance ont beaucoup remarqué dans ce modeste centre de jeux et de travaux, de musique et de poésie, enfoncé et perdu dans la solitude palustre. Un murmure de fête heureuse ne s’en est jamais évanoui tout à fait.

Était-ce que mon père voulût me le transmettre comme un hôte fidèle et un fils adoptif pieux, était-ce seulement qu’il suivît sa nature, sa chanson ne s’arrêtait pas. Le sacré, le profane, tout ce qui se module à l’église ou à l’opéra, français, latin ou provençal, ou méli-mélo des trois langues, il sait tout, n’oublie rien, et, du même esprit libéral qui donne aux pauvres et rend service aux passants, il confie ce mouvement d’une âme sonore à l’oreille de son enfant émerveillé. De vieux sang provençal, noueux comme nos chênes, sensible et ondoyant comme nos tamaris, l’antiquité l’eût reconnu pour un véritable Ligure, peuple si musicien qu’il avait donné son nom à la Muse. Que de petits et de grands airs, rencontrés par la suite m’ont fait penser à lui qui me les chanta le premier ! Le temps lui a manqué pour entreprendre l’éducation qu’il rêvait et la pousser méthodiquement dans toutes ses voies, mais je conserve l’enchantement et le charme de son rythme incarné m’appelant, m’attirant vers les hauteurs mystérieuses qu’il me faudrait atteindre au fur et à mesure que je saurais grandir.

Cette impression ne faisait qu’un avec l’ample douceur de la tendre lumière dont je me sentis enveloppé aussi longtemps qu’il fut là, c’est-à-dire pendant mes six premières années. Tout ce que l’on m’a dit de la vigueur de son esprit, tout ce que me redisent de la gravité latine de son visage quatre ou cinq portraits conservés n’y pourra vraiment rien, non pas même le souvenir direct de ce que j’appelais sa « figure du bureau », car cette image un peu durcie ne me revient qu’éclairée et comme dorée d’un sourire et d’une cadence dont la forme s’accorde avec celle qui a flotté tout au fond des pensées de mon jeune frère, orphelin au berceau, qui ne manquait pas de répondre à qui lui demandait ce qu’il se rappelait de son pauvre père : — Il me chantait et il me dansait.

Dans le grand deuil, les voix de la maison ne se taisent pas. Dès la belle saison que nous passons à Roquevaire, je retrouve mon vieux Marius emballeur de son état et notre fermier à ses heures. Je ne le quitte pas. Il me mène partout. Nous suivons dans les champs les jeunes cueilleuses de câpres qui ramassent leurs dots en récoltant le bouton vert. Nous dansons pieds nus dans la cuve où les vendangeuses répandent leurs grappes de toute couleur. Après les festins de moissons où ma mère m’envoie pour répondre aux invitations des voisins, quand, sur l’aire odorante, j’ai fini de conter mon histoire romaine ou mon histoire sainte aux vieux paysans épanouis, c’est Marius qui me ramène et nos pas sont scandés, comme l’était la danse, par le chant vigoureux que sa voix élargit dans la direction des étoiles. S’il s’assoit pour tresser les oignions et les aulx sur la terre ameublie de nos bosquets de Saint-Estève ou, dans son échauguette obscure, pour clouer en cadence les cassetins de figues sèches, parsemées d’immortelles et de sombres lauriers, Marius continue son inextinguible chanson. Je n’en perds pas une syllabe, et le demi-siècle écoulé n’a pas éteint la vibration des roulades de la romance qu’il a rapportée de Toulouse où il a été voltigeur :

Enfants de la même chaumière !

La voix qui lui répond est plus ancienne encore. C’est notre vieille bonne, celle qui m’a reçu dans son tablier, comme elle dit, le jour de ma naissance, et qui, ce jour-là, comme tous les autres, fit avouer à l’auditoire résigné que « Sophie est en chant ». Le chant ne cessait guère que lorsqu’il lui fallait écouter la lecture d’une recette de cuisine : alors elle chaussait de grandes lunettes de fer sous lesquelles son œil rapide rayonnait un magnifique esprit d’illettrée qui happait et conservait tout. Partie à quinze ans de ses montagnes du Diois, elle est venue jusqu’à la Mer de pays en pays, de condition en condition, et en route elle a ramassé tout ce qui se dit et se chante. Je l’ai recueilli de sa bouche. Si je connais quelque chose de ma Provence, je le dois presque tout entier à Sophie. Elle en sait plus long que tous mes bouquins. Son répertoire est inépuisable. Quand il n’y en a plus, elle mêle et invente. J’entends encore un pot-pourri sur les variations de la température :

Il tombe de la neizou4

Cela finissait par une ritournelle de ce Cantique de la Passion descendu de l’orgue de l’église à l’orgue de la rue, et qui scandait la ronde autour des feux de Carnaval :

Adiéu paure, adiéu paure,
Adieu, pauvre Carmentrant !

Cela m’a été bien utile vingt ans plus tard. Sans ce vieux souvenir, quel air juste eussé-je adapté à la Complainte de Laforgue :

Tu t’en vas et tu nous laisses
Tu nous quitte et tu t’en vas…?5

Une fille plus jeune nous gardait dans les mois d’été. Comme elle avait pour père un républicain forcené, victime du Deux décembre, je ne tardai point à connaître quelques-uns des couplets qui couraient le pays depuis la Guerre et la Commune :

Bismarck si tu continues…

et surtout les chants politiques inspirés de la résistance à l’Ordre moral :

À bas les Philippistes
Et les Bonapartistes !
À bas la Royauté
Vive la Liberté !

Mais ces fureurs n’empêchaient point ma douce Émilie de m’instruire d’autres paroles qui ouvraient les portes du rêve :

Ma sandelle est morte
Ze n’ai plus de feu,
Ouvre-moi ta porte
Pour l’amour de Dieu

Émilie soupirait, chantant et mimant avec grâce :

Madame à sa tour monte…

Ou, plus passionnément :

— Mon paze, mon beau paze
Quel’ nouvelle apportez ?

Ainsi de la cuisine à la rue, au jardin, était guetté, reçu, accueilli, conservé tout ce qui courait ou rôdait, refrains nouveaux, refrains vieux et antiques : tout m’était bon, j’y mettais la seule condition que parole et musique fussent, l’une et l’autre, bien claires. C’est de ces jours lointains qu’émergent en moi, pêle-mêle, le psaume provençal des pèlerins de la Sainte-Terre, partis chaussés de neuf, rapportant des souliers perdus, mais s’étant régalés de fèves fraîches, de saucisson et de jambon « à la barbe du vieux Cambon », le cantique des Pénitents blancs qui vont devant et des pénitents bleus qui vont derrière, l’absurde récitatif de l’oiseau de mer dont la mère est morte et que les prêtres vont enterrer, l’Alleluia pour les maçons et tous les autres corps de métier, puis cette vive et jolie ronde à laquelle Mistral adaptera plus tard les paroles sublimes du Chant des Aïeux : « Isabeau — tes mollets — sont pleins de sciure — Isabeau — tes mollets — de sable sont pleins. » À ces modulations populaires s’embrouillent naturellement quelques bribes de La Muette de Portici6 ou de madame Angot7 : mais de façon ou d’autre, voilà l’excitation et l’amusement préférés ! De saison en saison, je me sens devenir un être dans le genre de Marius, qui ne parle, ne marche, ne boit, ne mange ni ne dort qu’aux brillantes mesures de l’orchestre invisible qui lui fait cortège partout.

Mais s’il n’est pas de joie plus vive, il n’en est pas de plus secrète. Le langage parlé m’avait plu en raison de tous ses parce que suspendus à tous ses pourquoi : qu’il me rendait bavard ! Au contraire, le chant, l’humble chant naturel, celui qui ne jaillit que pour faire naître son inexplicable mélange d’ébriété fugace et d’équilibre satisfait, le chant, par le mystère de sa douceur peut-être, me tenait farouche et muet. — La voix fausse ? — Parbleu ! Mais l’oreille était juste, et je ne me contentais pas de garder précieusement pour moi les airs entendus, j’enfermais mon ravissement comme s’il eût souffert d’une inavouable pudeur.

Un jour du mois de Marie que nous nous amusions sur le cours, une petite fille qui était mon aînée d’un an ou deux et que l’on appelait, je crois, Dorothée, Thérèse ou Élisabeth, mais en tout cas, Tisthée, nous fit une distribution de lilas en fleur et de branches vertes qui devaient venir de l’église. Nous ayant rangés sur deux files, comme à la procession, elle commanda de chanter : Je suis chrétien, c’est là ma gloire. Une à une, timidement et puis à l’unisson, les voix obéissantes d’une dizaine de petits garçons s’élevèrent. Je me taisais. Il me paraissait suffisant de goûter à ce doux accord et d’admirer le juste mouvement des petites robes et des petites jambes dans le pas mesuré que prit notre colonne d’enfants musiciens. Tisthée s’en aperçut. Elle fondit sur moi, la griffe en l’air : — À toi ! Et toi ? Tu ne chantes pas ? — Moi, non. — Pourquoi ? — Je ne veux pas… — Tu ne veux pas chanter Je suis chrétien ?… — Je ne veux pas. Pas, pas… — Eh bien, alors, nous autres, nous ne te voulons pas… Et la petite fanatique me chassa en disant bien haut que, lorsqu’ils seraient grands, ses jeunes compagnons sauraient toute chose, mais, pour n’avoir pas voulu chanter le cantique, le seul Charles ne saurait rien.

De cette esplanade du cours à la petite maison natale, située sur le quai, je rentrai seul, pensif, le cœur un peu gros. La malédiction me préoccupait. Quand je l’eus contée, non sans peine, ma mère, à ma surprise, ne fit pas les gros yeux, mais elle sourit à demi. Il était fâcheux, me dit-elle, d’avoir laissé voir son mauvais caractère en refusant de chanter… Je suis chrétien était un très joli cantique, il serait bon de le savoir. Néanmoins, la petite Tisthée avait exagéré : un enfant qui travaille bien, et surtout s’il est sage, peut devenir aussi savant que les autres sans avoir chanté tous leurs airs… Elle dit. Je sautai de joie, car la sentence était entendue au sens large. Je gardai l’habitude d’éviter de chanter, de me plaire follement à toute chanson et de n’en rien laisser percer.

Devenu homme, et puis vieil homme8, et changé médiocrement, la belle musique religieuse a pu me secouer de la tête aux pieds ; par la suite, on a pu me chanter, de très près9, des mélodies plus riches, plus libres, plus ardentes, plus compliquées ; l’implacable fidélité de mon souvenir auditif peut me permettre de reconstituer, point par point et nuance à nuance, tout ce que j’ai perçu des airs populaires de France et de Provence, le Chansonnier du Félibrige tout entier, le « J’ai perdu » d’Orphée10 ou « l’Amour, l’Amour » de Carmen, ou certaine Prière d’Elsa11 : toujours cette effusion de bonheur et de joie a commencé par me sembler beaucoup trop pénétrante pour être avouée clairement ; la douceur de son flot semblait heurter quelque défense de rocher, comme le seuil d’une volonté réticente, jalouse de le refouler ou de le couvrir. Plutôt que de trahir les délices de ma défaite, mon premier mouvement pour la tenir cachée eût été de la contester, de la nier même. Était-ce horreur de rien laisser voir d’un fond de nature essentiel ? Ou la vibration trop puissante menait-elle trop près de la source des larmes vers ces défaillances de cœur déjà estimées un peu « filles » par mes six ans de petit garçon sourcilleux ? L’excès de l’émotion m’inspirait-il la vague crainte de me laisser efféminer, comme autrefois les Grecs par la flûte lydienne ? Mais ils ne boudaient pas à la lyre, je boudais à l’orgue comme au piano. Tant il est vrai que ces explications ne règlent pas tout !

J’incline donc à demander s’il n’y eut point ici comme l’obscur avis des préparatifs du destin. Une crise de déception violente approchait avec le moment où j’allais avoir à faire mon deuil de la carrière de voyages et de batailles sur la mer que le souvenir de plusieurs des miens m’avait fait caresser dès l’enfance. Qui sait si, en organisant le silence et presque la honte sur toutes ces extases où me plongeait le mystère de la musique, d’instinctives prudences, de vigilantes charités ne tendaient pas à m’épargner un surcroît d’affreuse amertume ? Il était vraiment temps d’éloigner de mon cœur jusqu’à la pensée d’une ambition musicale ; j’étais en train de perdre avec le véhicule organique du son tout moyen de me développer en ce sens.

II
Initiation

Heureusement, rien de pareil n’aura gêné en moi le libre cours de la poésie. Je la connus d’aussi bonne heure que le chant. Je parle de la poésie sérieuse, celle du grand vers tragique, élégiaque ou lyrique, soumise à l’artifice fondamental de la rime, à ces douceurs du rythme qui me bouleversaient.

Deux des sœurs de ma mère me remplissaient d’admiration pour la beauté et la majesté de leur taille. L’aînée surtout par la grâce de son visage me ravissait. Mais ni l’une ni l’autre ne savait comme leur cadette, ma marraine, petite et qui boitait, me retenir indéfiniment attentif : il lui suffisait de se mettre à déclamer une pièce étonnante intitulée Pigeon vole,

La lune m’entendra, la lune est une femme
Qui cherche quelque chose et qui parcourt les cieux.

Quand l’homme est endormi la lune solitaire
Sème les champs de l’air de magiques couleurs
C’est la reine des nuits, c’est le dieu du mystère
Qui fait parler le soir les arbres et les fleurs.

« Avez-vous vu s’ouvrir un buisson de belles de nuit ? Avez-vous vu perler les premières étoiles ? » Je ne puis comparer qu’à ces éclosions naturelles l’effet magique du Nocturne en simili-lamartinien sur l’éveil de mon imagination consciente. J’ai retrouvé, il y a peu, le texte complet de Pigeon vole recopié sans nom d’auteur dans un beau cahier vert un peu plus foncé que celui de la collection où doivent paraître ces pages. Le poème que je crois pouvoir imputer à madame Anaïs Segalas12 y figure à la suite d’une chronologie en alexandrins mnémoniques. Mais, bien avant la découverte et sans secours de mnémonie, ces grands vers avaient continué leur vie dans mon souvenir : ils n’ont guère bougé des profondeurs auxquelles les avait confiés le débit mélancolique et grandiloquent de ma tante Félicité.

Je pouvais bien avoir quatre ans. À cette heure où j’écris, ai-je plus ? ai-je moins ? voici les syllabes chantantes qu’on égrène comme il me plaît. J’écoute, et redemande : — Pigeon vole, marraine, dis ? Puis, attachant un œil stupide sur la rainure du parquet, je rumine ce que j’écoute avec un intérêt qui n’a d’égal que l’attention de mon petit chien blanc, le nommé Fidèle, qui ouvre des yeux tendres en remuant la queue. L’animal n’a de goût que pour l’alexandrin romantique. Quand, soucieuse de varier nos plaisirs, ma marraine prend le fablier et me fait faire la grosse voix pour imiter le loup : Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Fidèle s’enfuit en hurlant.

Et, moi qui ai besoin de savoir clairement ce que chanter veut dire, voilà que je me livre à la grâce des vers sans me soucier beaucoup de leur sens. Ma jeune marraine, attentive aux liaisons grammaticales, m’avait fait prononcer le lou-pet-l’agneau : une rêverie nonchalante évoqua peu à peu un loup qui se serait appelé Pélagneau. Telle fut tout d’abord l’insensibilité mallarméenne de mon cœur à tout ce qui n’était point la poésie pure. Henri Ghéon13 en sera triste, Albert Thibaudet14 réjoui. Mettons-les d’accord en disant que tel est le délicieux engourdissement que la langue des dieux insuffle à de jeunes cervelles dont on a cru remarquer la précocité.

Croyez-moi, même au prix de contre-sens de ce calibre, marraines, nourrices, mamans ne diront jamais trop de vers dorés aux enfants quand ils sont encore tout petits. La correction, la mise au point viendront à l’heure, et les erreurs grossières s’en iront quand il le faudra : quelque chose de bon, de doux et d’utile sera gagné.

Principalement, les belles personnes seront bonnes et sages de mêler de leur mieux l’accompagnement de la poésie au sillage de feu que leur splendeur nous laisse. Je n’oublierai jamais la visite que nous fîmes, mon père et moi, à une jeune institutrice adjointe, nouvellement promue, que l’inspecteur d’académie avait beaucoup recommandée à mes parents. Mademoiselle Elise, souffrante et alitée, nous reçut dans sa chambre où elle était soignée par sa mère. Sur le seuil, je dus m’arrêter, le cœur suspendu. Qu’elle était belle ! Je ne vis tout d’abord que les cheveux châtain très foncé et tendant au noir absolu qui s’épandaient sur l’oreiller en ondes, boucles et anneaux d’une inépuisable magnificence. Elle m’appela, m’embrassa et, tandis que mon père l’écoutait et l’interrogeait, elle me souriait et jouait avec moi. Paroles et sourires la faisaient étinceler tout entière. Je m’accoutumai peu à peu. Bientôt, du front uni comme un croissant de marbre à la bouche décolorée dont la forme parfaite rendait la pâleur plus touchante, je me permis un long regard d’admiration, si fervent que j’aurais joint les mains de bonheur ! Alors, elle prit garde de ne pas nous laisser partir que je n’eusse dit une fable et, comme j’en savais beaucoup, au premier signe de mon père, La Cigale et la Fourmi, Le Chêne et le Roseau succédèrent au Lou-Pélagneau. L’obscur désir de plaire secondait la politesse et la volonté d’obéir. Pour récompense, ma nouvelle amie me reprit dans ses bras et, m’ayant fait asseoir près d’elle, proposa de m’apprendre quelque chose d’encore plus joli que mes Fables, ce qui me parut osé ou chanceux, bien que je fusse disposé à la croire les yeux fermés. Elle commença gravement :

À qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ?
Pour qui ces torches qu’on excite ?15

Bien qu’une douce voix vibrante fit valoir le nombre enchanté, ce ne fut pas tout à fait clair aux premières rimes. Peu à peu l’histoire se dégagea, le sujet m’apparut, je vis s’élever le bûcher, briller le feu du sacrifice, j’entendis passer le grand cri de la Pucelle dont les cheveux épars ne ressemblaient que trop à ceux que ma main caressait :

Ah! pleure fille infortunée
Ta jeunesse va se flétrir
Dans sa fleur trop tôt moissonnée !
Adieu, beau ciel, il faut mourir.16

J’écoutais, je suivais, essayant de redire, l’esprit perdu, le cœur serré. Mademoiselle Élise poursuivit son succès : elle fit apporter le livre de classe qui contenait ces vers et m’en fit présent, « pour quand je saurais lire ». J’ai gardé longtemps le petit cartonnage rosâtre et l’ai perdu à grand regret, mais le meilleur demeurait en moi pour toujours : la vue et la pensée de la jeunesse endolorie et radieuse, le doux son de la voix que soulevaient pour la briser les enthousiasmes de la pitié, le ton d’autorité de la belle maîtresse d’école adolescente ajoutait aux célestes inflexions de la poésie. Si Casimir Delavigne eut le plus grand profit de cette journée, le mien n’était pas méprisable quand, mon livre à la main, je sautai à bas de ce lit, le cœur victorieux ployant sous la dépouille et gonflé du trésor. La moins bien partagée fut la pauvre Mademoiselle Élise. Que n’étais-je né peintre, statuaire ou moins médiocre poète ! Cette beauté couchée dans la grâce abattue de sa force dolente ouvrant les horizons d’un lyrisme nouveau au petit garçon fasciné méritait de partir pour l’une de ces maisons du ciel des étoiles d’où les noms de mortelles ne redescendent plus. Du moins, que son fantôme évanoui retrouve l’hommage malhabile de ma reconnaissance, tel que je me permis de le lui adresser sans mot dire, un peu moins de quarante ans plus tard, lorsque, dans un coin d’évêché, devenue vieille et non flétrie, mais un peu tournée en dévote, elle se fit reconnaître tant bien que mal à de longues paupières demi-baissées sur les beaux yeux que la vie n’avait pas éteints !

L’initiation aux poètes ne fut pas ralentie par le grand deuil qui coupe en deux les paysages de mon enfance. Je devais approcher de l’âge de raison quand M. le curé-doyen17, alors tout jeune prêtre et qui fait aujourd’hui le plus bel évêque de France, chargea monsieur l’abbé (on nommait ainsi nos vicaires) de nous prévenir que, mon tour arrivant de réciter au maître-autel l’acte de consécration des enfants de mon âge, il allait falloir m’apprendre pour ce jour-là l’Hymne de l’enfant à son réveil18 :

Ô père qu’adore mon père
Toi qu’on ne nomme qu’à genoux

Mais le volume qu’apportait monsieur l’abbé ressemblait à un catéchisme de quatre sous. Comme si elle eût compris mon dégoût secret, ma mère alla choisir entre les livres de mon pauvre père l’in-octavo original imprimé sur papier glacé par Furne et Pagnerre et vêtu d’une demi-reliure violette. C’est à même les Harmonies que fut ainsi apprise la première leçon. Bien que déjà fort en lecture, on me lisait, je suivais et je répétais. Mon goût avait un peu changé : le plaisir de l’élan et de la mesure se doublait de la fière joie de comprendre jusqu’à la fin. La pièce n’est pas des plus belles de Lamartine mais les vers coulent bien d’accord sur les déclivités de l’esprit et du cœur. Un seul mot accrocha :

La chèvre s’attache au cytise…19

Jusque-là, je rangeais sous le nom général de bouquet des collines ces tigelles que nos paysans nomment aubour ou sanjanet. Lorsque l’on m’eût fait voir et toucher des brins de cytise, je sus vite mon Hymne et le récitai sans broncher, quoique, à la vérité, un peu vite, me fut-il dit.

J’avoue que ces vers pleins de grâce me laissaient un plaisir mêlé. Ils m’avertissaient un peu trop que le poète balançait son urne embaumée pour une main d’enfant comme moi. Comme tous les enfants, je n’aimais bien que ce qui pouvait convenir aux grandes personnes. Mais, depuis quelque temps, je savais où trouver et où respirer un extrait de poésie vraie, pure d’affectation, libre de bégaiement ; je connaissais des vers qui, valant ceux des Harmonies pour la douceur des mots, les passaient par la force et l’intérêt du sens. On ne me les avait pas donnés à apprendre, il suffisait de les recueillir de temps à autre sur les lèvres de ma mère, à qui je n’osais pas les redemander comme ceux de ma petite marraine, mais ils revenaient si souvent que je les sus vite :

… Ô mon souverain Roi
Me voici donc tremblante et seule devant toi…20

Quand elle se voyait entendue, ma mère ajoutait pour m’amuser qu’elle avait joué dans Esther au pensionnat. Elle avait fait Aman, avec une longue barbe sous le menton : « Nous riions, nous riions… Quand on est jeune fille !… » Elle me nommait ses amies, dont je connaissais quelques-unes, qui faisaient Mardochée, Assuérus, ou la jeune reine. À tous ces gracieux souvenirs, je préférais une reprise du texte sacré :

À ces vains ornements je préfère la cendre
Et n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre.21

C’était dans notre cher jardin fermé de Saint-Estève, où tant de vie et de bonheur tint en si peu de place ! Il y a longtemps que nous avons quitté, vendu ce petit paradis, mais rien n’en chassera le murmure des récitations éloquentes, qui souvent commençaient dès que la première hirondelle se mettait à tourner de son vol d’âme en peine sur le ciel à demi éteint. Accoudés sur le banc de pierre qui fait face à la maisonnette du paysan, nous laissions la veillée se prolonger dans la nuit noire jusqu’à ce que la voix du rossignol partie des tilleuls et des arbousiers emportât comme une aile au pays de mes songes, cette prière des prières où ce qui m’échappait était, sûrement, le plus beau.

Esther ne connut de rivale que le matin de mon arrivée au collège catholique d’Aix. M. l’Économe m’avait remis, entre autres livres de classe, un certain petit Choix de lectures si parfaitement « graduées » qu’il se terminait par le texte complet d’Athalie. Depuis que la dramaturgie de Berquin22 m’avait enchanté, toute page de dialogue me tirait à elle comme un aimant : quel bonheur, une comédie ! Mon Choix fut ouvert par la fin, je m’enfonçai dans la comédie inconnue et, la cloche ayant sonné la fin de l’étude, je ne pus m’arracher au secret du grand prêtre, au destin de la reine impie, et menai tout ce monde dans la cour de récréation. Tant d’application inquiéta un de mes nouveaux camarades, le seul dont je fusse connu. Il accourut, ne put me tirer de mon livre et s’en fut raconter que j’aurais tous les prix… Ainsi continuai-je à lire en paix jusqu’au coup de théâtre :

Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi
… Seigneur, le temple est vide et n’a plus d’ennemis
L’étranger est en fuite et le Juif est soumis !23

Dénouement heureux, légitime et légitimiste, comme le dénouement de ma chère Odyssée ! Mais je n’avais vu l’Odyssée qu’à travers l’excellente traductrice Dacier24. Ici, pures, libres, sans voiles, la pensée, la mesure usaient d’un prestige direct pour remuer mes puissances mystérieuses. Celui qui met un frein à la fureur des flots… Je crains Dieu, cher Abner…25 Quelle joie ! quelle sécurité dans la joie ! Adieu, pudeur, scrupules de la vague et profonde sensation musicale ! La première, depuis que je vis et je sens, cette journée d’octobre 1876 m’introduit à la satisfaction de tout ce que je peux rouler d’idées claires. La poésie parfaite, affranchissant du trouble qu’elle a créé, en retient le plaisir, et mes curiosités portent en couronne ma joie.

Vous vous rappelez Fénelon : « J’ai vu un jeune Prince, à huit ans, saisi de douleur à la vue du péril du petit Joas, je l’ai vu impatient sur ce que le grand-prêtre cachait à Joas, son nom et sa naissance. »26 La réaction est celle de tout jeune cœur bien placé.

III
L'Erreur de jeunesse

Comme tout le monde au collège, j’eus bientôt mon cahier de poésies : Le Crucifix, Fantômes, Le Lac, Louis XVII, les deux Naissance du duc de Bordeaux27 y figuraient d’abord avec Le Clairon28 de Déroulède et les Souvenirs du Peuple de Béranger29. À quel plaisir sincère pouvaient bien correspondre de tels mélanges ? Peut-être au sentiment qu’éveillait la matière héroïsée par le poète, religion de la patrie ou de la royauté, éblouissement du météore Napoléon, élans de piété, chant d’amour ou psaume de mort. Comment, d’ailleurs, mon choix se fût-il délivré des lois habituelles de la vie en commun qui déterminent une imitation de tous par tous ! Ni au collège, ni dans la rue, l’opinion publique n’est une cause de progrès. Cependant, il y a des affinités de natures : leurs sélections forment et aiguisent le goût.

J’avais rencontré en huitième, âgé de huit ans comme moi et juste mon aîné de vingt-quatre heures, un petit externe de vive intelligence et spirituel comme un diable. Il s’appelait René de Saint-Pons. Nous nous disputions les prix de narration : lui paresseux et moi distrait, tous les deux aux aguets de plaisirs de l’esprit qui ne fussent pas au programme. Notre amitié, d’abord banale, se resserra de classe en classe. Bientôt nous convenions de sortir ensemble à midi afin de discuter et de nous quereller à l’aise jusqu’à sa porte ou à la mienne, en ayant soin de prendre toujours par le plus long. C’est dans une de ces écoles buissonnières que, par un beau soleil d’hiver, sur le ruisseau gelé qui bordait le boulevard François-Zola, au pied d’un clair platane dépouillé de sa feuille, j’entendis les premiers vers de La Nuit de mai, tels que René les avait retenus de la veille déclamés par ses grandes sœurs. Ce fut le coup de foudre. Je priai René de reprendre, et le bonheur recommença. Dès ce jour, fut formé, de lui à moi et de nous deux au chantre divin du printemps, un lien d’affection solide et profonde : l’intelligence d’un rythme, la passion d’une douce cadence choisie, l’amour d’une inflexion unique en étaient le secret renouvelé sans cesse. Aimer Musset à la folie, n’aimer vraiment en fait de poète que lui, lui soumettre en droit tous les autres, ce fut longtemps comme le signe et le sceau vivant de notre amitié. Ce qu’il y a de fanatique et d’exclusif dans une admiration si fréquente dans la jeunesse est parfois expliqué par l’âge de cette poésie et de ses amateurs. Mais cela rend-il bien raison de l’attachement presque farouche aux particularités secondaires de cet art, comme la façon de croiser les rimes ? Les entrelacs dont Musset a tiré un si bon parti en venaient à nous éblouir jusque dans les mauvais vers du Tancrède de Voltaire. La vérité est que nous suivions le parfum d’une grande Muse adorée.

Les beaux esprits qui font les « artistes », qui rient de ce prestige ou qui le contestent, ne sauront jamais ce qu’il entre de trouble amoureux dans l’ivresse lyrique. Le génie de Musset participe de l’élément. Cela ne suffit pas à parfaire un poète : cela fait comprendre comment ses magnificences profondes furent voilées mais non éteintes par son siècle, et pourquoi l’Orphée déchiré verse encore des chants si forts sur le flot cruel qui le roule. Il serait d’un goût faible et pauvre de s’en tenir toujours à lui. Mais n’avoir jamais déliré à propos de lui ne me signifie rien de bon. Pour nous, le besoin de le lire et de le répéter était devenu comparable aux tiraillements de la faim et de la soif.

Un séminariste de nos amis nous procura une copie de la Lettre à Lamartine, du Souvenir et de L'Espoir en Dieu, qu’avait expurgés avec art une main prudente. Où Musset avait dit :

Tel, lorsqu’abandonné d’une infidèle amante
Pour la première fois je sentis la douleur,
Transpercé tout à coup d’une flèche sanglante30

l’habile correcteur écrivait :

Tel, lorsqu’abandonné du bonheur infidèle
Pour la première fois je connus la douleur
Transpercé tout à coup d’une flèche cruelle…

Monsieur le supérieur du petit séminaire disait à ses professeurs : « Ne trouvez-vous pas que c’est plus beau ainsi ? — C’est plus pur » se bornait à répondre l’auteur de la mise au point excellente. Le diable y perdit peu de chose. À la première occasion, je vidai le fond de ma bourse, quatorze francs, pour l’œuvre complète de mon poète, avec le portrait de Landelle par-dessus le marché.

Nous avions lu Mireille31. René me dit : — Et Calendal ? On lui avait parlé de Calendal à cause des hauts faits d’une dame de sa famille qui y sont relatés. Melle de Voland était bien la plus jolie fille de Manosque ou de Sisteron. Le roi François Ier passant par là avec son armée remarqua ce bel astre et fit connaître son désir de le voir en secret. Volandette ne voulait ni désobéir au roi ni aventurer sa vertu. Elle fit le sacrifice de sa beauté. La nuit qui précéda l’audience, la malheureuse alluma un réchaud de soufre, y précipita son joli visage qui brûla et se boursoufla à plaisir. En terminant la belle histoire édifiante qu’elle contait avec beaucoup de grâce et d’esprit, la grand’mère de René avait coutume de se tourner vers ses quatre petites filles et d’ajouter en provençal le conseil que lui avait donné son propre grand-père : Vès, pichouno, fès jamai acò, voyez, petites, ne faites jamais cela… Mais, ajoutait René, il y a dans Calendal bien autre chose que Volandette : une pêche de thons à Cassis ! le départ des barques sous le ciel étoilé ! le chant des mélèzes sur le Ventoux ! Comme le livre n’était pas à sa disposition, je pris mon courage à deux mains et, un beau soir, malgré ma petite taille et ma surdité commençante, j’allai demander Calendal à la célèbre bibliothèque Méjane, orgueil de notre ville d’Aix. On me le donna sans difficulté. Dans la haute salle de lecture éclairée d’un gaz pâle, devant les rayons noyés d’ombre où veillaient en bon ordre les témoignages imprimés ou manuscrits de notre histoire généreuse, je lus, relus, appris par cœur l’invocation du plus grand poème civique dont s’enorgueillisse la Lyre depuis l’Énéide et le Chant séculaire32 : « Âme de mon pays, — toi qui rayonnes manifeste — et dans sa langue et dans son histoire… Âme sans cesse renaissante, — âme joyeuse, fière et vive qui hennis dans le bruit du Rhône et de son vent, — âme des sylves harmonieuses et des golfes pleins de soleil — de la Patrie âme pieuse… » Et un peu plus haut : « Les grandes ondes des siècles — et leurs tempêtes et leurs orages — ont beau mêler les peuples, effacer les frontières — la terre-mère, la nature — nourrit toujours sa progéniture — du même lait, sa dure mamelle — toujours à l’olivier donnera l’huile fine. »

Assurément, le sommet du lyrisme de Mistral n’est pas là, il faut le chercher parmi Les Îles d’or et Les Olivades, mais, en cette année 1882, je n’avais entendu de tels sons que dans Bossuet. Dérivés du même génie apollinien, ceux-ci, grâce à la douce merveille du vers, allaient plus loin, creusaient plus avant dans l’âme, m’emportaient plus haut, plus longtemps. Âme de mon pays ! Comment n’ai-je pas fait mes premiers vers dans le vertige et l’étonnement de cette lecture ? Mais la révélation d’Esther ni celle d’Athalie ne m’avaient donné aucune envie de rivaliser, au contraire !

Non. La beauté suprême me tentait, m’appelait, mais « jusqu’à un certain point seulement » et, à ce point, je me sentais repoussé bien plus qu’attiré, par le sentiment accru des distances. Cependant quelque dieu propice me guidait pas à pas, et comme par la main, vers le temple et l’autel où n’étaient que de bonnes Muses. Elles n’avaient sujet de me rien reprocher. J’étais plein d’elles. Autant que de Mistral, autant même que de Musset, avec une nuance de respect à peine sensible, je m’étais laissé saturer d’Homère et plus encore de ce Virgile que les horizons provençaux, les travaux et les jours de nos paysans ou de nos marins me rendaient familiers. Mais, par dessus tout autre, Lucrèce m’habitait. Il m’avait été révélé par celui de mes maîtres auquel je dois le plus, pour ne pas dire tout, M. l’abbé Penon, devenu, lui aussi, l’un des évêques de Pie X. Ses citations, ses commentaires, sa mélancolique et tragique interprétation du Poème de la Nature ont décidé de la prédilection de ma vie pour ce coin de triste forêt dans le champ lumineux des deux antiquités. Je n’ai trouvé que dans Lucrèce un pareil goût d’humanité amère et de force tranquille, un sens si clair de notre rapport avec le destin et avec nous-mêmes :

Tum porro, puer ut saevis projectus ab undis
Navita nudus humi jacet, infans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Nexibus ex alvo matris natura profudit,
Vagituque locum lugubri complet ut aequum est
Cui tantum in vita restet transire malorum.
33

Le morceau m’est resté présent parce qu’un de nos aînés l’avait traduit sous la direction de Mgr Penon ; sa version française n’est pas oubliable non plus :

Pareil au matelot jeté par la tempête
Faible et nu sur le roc d’un rivage désert,
L’enfant n’est qu’un fardeau que la nature jette
Et quand il vient au monde il a déjà souffert :
L’avenir devant lui s’ouvrant plein de ténèbre
Entoure son berceau de faiblesse et de pleur
Et ses vagissements ne sont qu’un cri funèbre
Saluant dans la vie une longue douleur.

C’est la langue et le ton de L'Espoir en Dieu. Bien que mon enfance, entourée et joyeuse, eût été aussi peu conforme que possible à la dure couleur d’un paysage si désolé, il me plaisait de m’enivrer de ce pessimisme chrétien. Lucrèce le traduisait à la perfection. Sans doute le divin Sophocle avait aussi cultivé la même sombre idée du drame de la vie : j’osais préférer dans Lucrèce je ne sais quel murmure de l’homme ennemi de lui-même, consolé comme moi aux temples sereins du savoir. Aucun Ancien ne m’a jamais été plus proche. Avec Pascal, avec La Fontaine que Mgr Penon avait aussi achevé de me dévoiler, Lucrèce est resté mon compagnon de toutes les heures. Mais je suis revenu de Pascal plus d’une fois ; de Lucrèce, jamais. Il contient tout ce qui me sert. Après lui, la poésie antique et moderne peut me redire son quid machiner inveniam que ?34

Néanmoins, j’avais abordé dans le texte Othello, Roméo, Macbeth, Richard III dont la fantasmagorie et la pénétration, le merveilleux tragique, le réalisme sinueux, me tournèrent un peu la tête ; le vrai Shakespeare, celui des féeries, n’apparut que plus tard. J’avais lu, en français, les deux Faust avec les ornements rimés de Blaze de Bury35. Ozanam36 m’avait fait découvrir dans le Purgatoire de Dante la qualité d’un charme que j’ai mieux goûté dans ma seconde jeunesse. Certes, plus j’approchais de ces maîtres terribles, moins je me sentais disposé à tenter pour mon compte la moindre cadence. Si j’excepte quelques pièces d’aveu intime, purs bégaiements, et un infâme essai de version du chœur d’Antigone Ἔρως ἀνίκατε μάχαν37, où le Parnasse aux deux sommets subit de mon fait quelque épreuve, je n’osais pas rimer, et j’avais conscience de ne pas avoir tort. Il naissait cependant des vers charmants autour de moi : ceux de René et d’un autre de nos amis, très remarquablement doué, qui devint par la suite fonctionnaire de la République. Namouna et Rolla38 en faisaient les frais. Mais nous vîmes un jour venir à notre cercle de rhétoriciens et de philosophes un jeune humaniste chargé de quelques strophes de langueur et de morbidesse qui nous dépaysèrent. Cet enfant de quinze ans que nous appelions Walter Hart était le futur docteur de Keating-Hart39 qui, ayant relevé le nom d’aïeux irlandais et mauriciens, les honora par les beaux et utiles travaux sur la guérison du cancer qui devaient lui coûter la vie. Mon futur carabin avait cédé à ses rêveries de créole et peut-être à l’appel de ses poètes, les poètes des Îles, Leconte de Lisle, Lacaussade, Lahor40. La pièce était intitulée La Jeune Sultane, les vers étaient dignes du titre :

Sous le souffle léger d’un éventail de plume…

Notre académie clandestine applaudit beaucoup à la réussite charmante. J’écoutais, j’admirais sans sortir de ma prose jusqu’au jour où l’esprit de contradiction me dit : va.

La classe de rhétorique nous était faite par le plus grand original du diocèse. M. l’abbé Barraillier unissait toutes les élégances de la pensée et du goût. Il était l’éloquence et la science même, il était aussi le scrupule. Clerc depuis quarante ans, il s’était dérobé à la réception des ordres majeurs et allait se cacher quand on voulait les lui conférer. Opposé à toutes les innovations sans raison, il portait la soutane à l’ancienne mode, ornée d’une ample queue retroussée avec grâce et, sans prendre garde aux sourires des grands élèves, aux niches des petits, il se dévouait corps et âme aux deux devoirs contradictoires de nous chauffer à blanc pour les épreuves universitaires et de pourvoir à l’intérêt supérieur de notre éducation. Pour le succès de l’examen il avait un assortiment complet de recettes, il avait les plus beaux conseils pour la culture de l’esprit. Il parlait sans tarir d’une voix chaude un peu aiguë, d’un feu ravissant. Comme je passais pour mauvaise tête, il voulait bien me prendre à part et, dans le vaste cloître Restauration planté de colonnes où l’ogive et l’ionique alternaient de bonne amitié, j’étais tour à tour confessé comme un pénitent, harangué comme un corps d’armée. Le discours commençait en causerie, se gonflait peu à peu, parcourant tous les cieux d’où il redescendait en flocons drus et doux. Le plus vif plaisir qui me soit venu de ce grand causeur orateur tient à l’accent de délectation solennelle dont il articulait les syllabes chéries du nom des poètes élus : le divin Racine, hors pair, mais M. de Lamartine et M. de Chateaubriand avaient leur place, sans oublier M. Victor Hugo. En raison des réserves que ce dernier nom comportait, nous nous appliquions naturellement à le mettre au-dessus de tout : il servait à personnifier la liberté des bancs contre l’autorité de la chaire et, plus M. l’abbé Barraillier faisait abonder l’idée juste, moins j’étais d’avis d’y céder. Une série de remarques sensées et délicates qu’il nous fit, certain jour, sur l’enjambement légitime dans Les Plaideurs41 et dans L’Aveugle42, me conduisit à lui vanter le fameux

… C’est bien à l’escalier
Dérobé…

de la première scène de Hernani43. — Rejet trois et quatre fois admirable et significatif, avait dit mon prophète Théophile Gautier, que je récitais comme un perroquet : la mystérieuse révolution de l’escalier dissimulé dans une tourelle en spirale de quelque vieux palais gothique espagnol se pouvait-il mieux exprimer que par ce rejet mirifique ? Le vieux maître me rit au nez. Il y mettait bien de l’esprit, et, m’étant senti patauger, je ne respirai que vengeance, jusqu’au jour où, la plume trempée dans le plus indélébile des fiels, j’eus élaboré les premiers vers du petit poème de mon dépit, commençant par cette déclaration de principe :

L’étudiant Martin (Polycarpe) serviette
Sous le bras…

Mon professeur reçut le coup sans sourciller. Mais cet usage valeureux des droits de la rythmique pittoresque obtint un vif succès auprès de mes camarades et c’est ce qui finit par nous enlever tout bon sens. Nous nous mîmes à polissonner par tous les penchants du Parnasse contemporain pour en renouveler les incongruités. Hugo et Gautier passèrent vite au rang de perruques, il nous fallait d’autres piments. Nous fîmes venir de Paris le volume des Fleurs du Mal44, puis Les Gueux45 de M. Richepin et ses Blasphèmes46, qui paraissaient, puis M. Rollinat47, dont les Névroses venaient d’être jugées durement par M. de Pontmartin48, ce qui leur fit un titre. Croira-t-on qu’il me reste dans la mémoire des strophes entières de La Vache au taureau et de La Belle Fromagère, pas mal de vers du sonnet des Larmes, du sonnet Tes père et mère et un assez grand nombre de chansons « touraniennes » pour donner la réplique à M. Auguste Gauvain49 ? Mais c’est Baudelaire qui enfonça la griffe. Ni Leconte de Lisle, ni Heredia, ni même Mallarmé ne poussèrent aussi profond.

Soit qu’un jeune professeur laïc arrivé du quartier Latin m’eût appris le tour et le biais, soit que les hauteurs modérées du baudelairisme fussent moins propres à décourager l’ambition, c’est d’alors que date ma métromanie véritable. Elle n’a pas cessé, si elle a pu languir et ralentir un peu, et je la compare à ces maux dont il faut s’arranger pour vivre puisqu’on ne doit pas en mourir.

À Paris, durant quatre ou cinq années d’absorption philosophique à peu près totale, les études abstraites ne purent dissiper la douce hantise du rythme, elles lui fournirent même de l’aliment. Je peux dire qu’à cette époque j’ai rimé à peu près tout ce que j’ai pensé. Sans doute n’est-il pas de matière poétique plus haute ! Ni de plus aisément gâchée. Un esprit jeune est plus touché des vues extrêmes que des vues profondes. Si la mode s’en mêle, il est presque perdu. J’en puis apporter un souvenir exemplaire daté d’un trimestre où j’avais médité jusqu’à l’ivresse les magnifiques analyses d’Aristote sur la contemplation considérée comme la cime du bonheur : d’après le Maître, le bonheur varie comme la faculté de contempler ; plus on l’exerce, et plus on est heureux, non par un accident mais par la vertu de la theoria elle-même, le bonheur s’identifiant presque à la contemplation ; toute la doctrine des activités conquérantes de l’esprit est en germe dans cette vue des énergies propres de l’âme, tout le progrès intellectuel et scientifique de l’occident en est dérivé. Mais ces belles pages étaient mal lues d’une génération pénétrée de Kant et de Schopenhauer, endormie par Leconte de Lisle et les Parnassiens. Ce faux Aristote me conduisit droit au Bouddha à peu près comme y sont conduits de nouveau les Allemands et même, si j’en crois les curieuses notes de M. Bernard Faÿ50, certains poètes d’Amérique touchés de néo-classicisme, qui tournent aux fakirs51. C’est un beau contre-sens, mais il ne peut pas étonner. J’ai encore en mémoire les vieux péchés rimés qui enveloppaient la theoria d’Aristote d’une espèce de châle hindou :

L’idée impersonnelle et désintéressée
Purifiera vos cœurs de tout désir amer…

Le journalisme où je débutai beaucoup trop tôt me souffla de nombreuses pochades de circonstance, consacrées aux beaux crimes des faits divers, Gabrielle Bompard, l’huissier Gouffé et leur malle sanglante52 en eurent l’étrenne, je crois. Tout fut ainsi prétexte à vaine chanson. Seule l’action politique par la concentration qu’elle exige et sa tension nerveuse, et sa prise sur l’être réel, devait raréfier la veine trop facile qu’elle eut, plus tard, la propriété de presser et de stimuler. Mais en ces jours de haute absurdité juvénile, je peux dire que, ni de veille ni de songe, les notoires poètes contemporains ne cessèrent de bourdonner à mon oreille leur petit air de musique persécuteur. Ainsi hanté, sollicité, ne trouvais-je la paix qu’en leur répondant par des variations de mon cru. Non pas pour répéter. Non pas pour pasticher. Moins encore pour parodier, bien que je fusse à tout instant sur le bord du pastiche et de la parodie. Le mot exact serait : pour les continuer peut-être, et faire bêtement comme eux.

Ceux qui jouaient du mot jonglaient de la syllabe, se pavoisaient d’allitérations et de consonances, me soufflaient le plus naturellement du monde une énumération des villes et villages de la banlieue :

Ni Sceaux, ni Fontenay-aux-Roses,
Ni Bagnolet, ni Robinson
Ni les Lilas, hélas, ne sont…

et ceux qui joignaient à ce joli petit fracas la richesse des rimes, l’enchaînement servile des images verbales, une préciosité fantasque et forcée, me susurraient des gentillesses comme ceci :

Ô belle reine du désir,
Fleurs de Golconde, fruits d’Ophir,
Saphirs ou gemmes éternelles
N’étincelleraient pas si clair
Ni si profond, ni si amer
À la place de vos prunelles :

Ces deux merveilleux soleils noirs
Es cieux moirés, semés d’espoir.
Les cieux de vos œillades, virent
Et vos grands cheveux déployés
Sont l’espace où les cœurs noyés
En soupirant vers vous chavirent.

Plus tard lorsque j’eus les secrets du Codex symboliste à mixture baudelairienne, une certaine lune levée sur Notre-Dame et le Père-Lachaise, mais considérée d’un balcon suspendu sur la Halle-aux-Vins, s’entendit appeler

La lune ophéliaque au délire savant

et cet alexandrin finit par m’apparaître un irrésistible progrès sur Jean Reboul53 et sur Anaïs Segalas. Il y avait du goût ! comme disait Claudine54.

Faute de m’en bien souvenir, je ne dirai rien de trop net d’une certaine évocation d’impératrice de crépuscule sous le nom de Titania arrangée au goût shelleyen de la reine Mab55, car Shelley s’attrapait plus facilement que Shakespeare. Entre temps, une promenade dans l’Ouest m’ayant conduit à Préfailles, face à Noirmoutier, les flaques de mer descendante m’inspirèrent divers sonnets fleuris de questions saugrenues :

Quelle nymphe soupire au fond de cette eau morte ?

Un soleil couchant sur Biarritz eut pareille fortune. En ce temps-là, il fut décent de faire l’idiot en vers. La nullité du sens faisait valoir la monture des mots à laquelle on mettait du soin. Comme Verlaine, Tailhade et Banville avaient remis en honneur la forme fixe de la ballade, j’en rimai de toute mesure, à tout propos, hors de propos et sans propos. Plus haut, plus beau, plus difficile que la ballade, le chant royal me parut avoir la vertu de rehausser des matières plus communes encore, et je m’y distinguai comme les camarades. Le triolet, honneur de Philoxène Boyer56, ne fut point négligé :

La belle qui rôdez de nuit
À pas lents sur des airs de danse
De danses lentes et d’ennui…

Bref, peu d’hommes auront rimé autant, et sur plus de riens. Au fur et à mesure que ces vanités s’entassaient dans mes tiroirs, les rectifications que la vie apportait à l’esprit malheureux qui les inspirait, la haute idée que je me reformais de la poésie, la rencontre de Mistral, de Moréas, d’Anatole France, celle de La Tailhède57 et de Le Goffic58 qu’habitaient de vraies muses, mes lectures et récitations des Anciens et des maîtres français, Villon, Ronsard, Malherbe, La Fontaine, la réflexion et enfin l’âge, faisaient une justice non partielle mais complète de ces pitoyables échos. Je m’adonnais avec passion à la critique littéraire. En exerçant sur moi les premières rigueurs, j’obtenais une singulière liberté d’esprit pour aller jusqu’au bout de mes opinions sur autrui. Il n’est jamais mauvais que le juge saisi ait une expérience des mécanismes du péché et montre aux délinquants comment ils s’y sont pris.

Mais je ne puis m’empêcher de me demander par quel mirage tant d’écrivains secondaires de la deuxième moitié du XIXe siècle auront pu exercer une action aussi vive sur notre jeunesse ! Comment d’aimables poètes mineurs ont-ils laissé en nous cette longue et durable trajectoire chantante ! Sans doute, un trait leur est commun, une mise en œuvre, une exploitation réglée de tout ce qu’ils avaient de particulier et de personnel. Ces messieurs songeaient moins à réaliser leur pensée avec justesse, harmonie, convenance qu’à y graver leur chiffre. Ainsi le voulait la routine romantique. De ces ouvrages destinés à les faire reconnaître d’entre tous les autres, le premier effet devait être de défier la contrefaçon, puis de susciter d’utiles contrefacteurs. Mais les auteurs de ce calcul n’avaient pas réfléchi qu’ils étaient nombreux, qu’ils avaient suivi les mêmes leçons et que les différences de l’un à l’autre étaient minces. Ils étaient condamnés à donner naissance à des composés où la disparate du fond n’ôtait rien à la monotonie des manières, les influences se fondant au point de faire évanouir tous les tien et les mien frivoles dont chacun se montrait moins faraud que jaloux !

Il n’y a plus aucun orgueil à me déclarer l’auteur d’un de ces petits ramas monstrueux, ouvrage très heureusement inédit, s’il n’est pas tout à fait détruit. La lune et le soleil ne se battaient point là-dedans, mais toutes les formules et toutes les manies, les réminiscences sans choix et les tics sans mesure qui sévissaient autour de moi. Deux ou trois milliers d’alexandrins si je ne me trompe. Thème fourni par M. Edouard Schuré59 dans son volume des Grands initiés60 : les amours improbables de Pythagore et de la prêtresse Theoclea61. Ma première partie avait nom « l’Âme sombre » et la deuxième « l’Âme claire ». J’en étais à la troisième prénommée « l’Âme en feu », dont je fus dégoûté par un poète parnassien que je rencontrai au café :

— Votre division est vicieuse, dit-il. On eût compris qu’une âme rouge donnât naissance à une âme bleue. Puis à une âme verte et violette, ces qualifications se suivant, toutes empruntées au monde de la couleur ; mais que peut être le rapport logique de l’ombre à la clarté, de la clarté au feu ?

Ce raisonnement acheva de me fixer sur le Parnasse de 1868 et sur mon poème de 1891. J’avais barbe au menton et mes vingt-cinq ans approchaient. Je fis un feu de joie de Theoclea et de quelque dix ou quinze mille autres vers de toute longueur et cadence, dont je ne regrette pas un.

Mais j’aurais regretté de froncer le souverain sourcil de Jean Moréas. Il y avait deux ou trois ans que je voyais régulièrement chaque soir « l’Athénien62 honneur des Gaules » et me gardais de lui montrer ces copeaux de mauvais lyrisme. J’avais fait exception en faveur du petit poème Pour Psyché qui avait été imprimé dans l’année. Moréas avait jugé que « ce n’était pas mal », la juste indifférence du ton complétant au vif la pensée. Loués soient les dieux immortels qui placèrent sur mon chemin le génie rare, le puissant esprit inventeur et conservateur de ce nouveau Malherbe en qui la faculté du juge égalait le don du poète ! On se le représenterait mal en tyran des mots et des syllabes. Personne n’était moins puriste, ni plus éloigné du purisme. L’originalité de Moréas en critique était de considérer avant tout la conception, la pensée : forte composition et juste cadence. Que de fois il a daigné dire à d’ambitieux rivaux trop bornés pour concevoir même le sens de ses paroles, que le litige entre eux et lui portait « sur une question d’ordonnance ». Son souci de l’essentiel passait vite sur les détails et, comme il convient, les réglait sommairement tous. Ainsi l’ordre intellectuel rejoignait le moral. Il disait : « C’est sérieux » ou : « Ce n’est pas sérieux ». Glorieux d’apparence et d’allure, ceux qui parlent de sa vanité l’auront mal connu. Il était si désintéressé, si droit, si vrai, si libre qu’on cédait naturellement au désir de le prendre pour arbitre contre soi-même. Je n’ai connu personne de plus attentif à ne jamais laisser d’illusion aux jeunes esprits sur leur degré de chance et d’espérance de cueillir le rameau d’or. Mais ce qu’il trouvait « bien » balayait préventions, systèmes, partis pris. Le service du beau l’avait affranchi de lui-même. Dix ans peut-être après l’épreuve malheureuse de ma Psyché, je me laissai aller à lui réciter la petite chanson anacréontique qu’on ne sait quel démon m’avait emporté à traduire après Ronsard, Remi Belleau et Henri Estienne.

Aux taureaux Dieu corne donne
Et sabots durs aux chevaux…

Sur le trottoir que nous longions, Moréas s’arrêta vivement. Il me pria de répéter. Le sourcil haut, l’œil en fleur et les lèvres jointes, moins de contentement que de surprise, ne m’ayant jamais cru capable de mettre sur pied deux bons vers, il me dit les trois mots inouïs : « C’est très bien ». J’avouai une autre odelette d’après le même original, Ce taureau-ci, mon enfant…, inscription pour un marbre d’Europe, dont je ne retrouve dans ma mémoire que ce premier vers, orné des compliments généreux que le poète réitéra. Comme son amitié d’esprit comportait autant de conscience que de politesse, il se fit un devoir, après réflexion, d’ajouter que j’avais « beaucoup mieux à faire » : ce qui devait s’entendre de solide critique ou de politique sensée. Je n’interprétai pas autrement ce propos de l’homme divin. Mais plus que son conseil, sa noble poésie inculquait la sagesse du désespoir. À quoi bon rimer et rythmer ? Il y avait les Sylves, il y avait les Stances, il y avait la délicieuse Ériphyle63.

IV
Le « Vrai seul »

Qu’est-ce que la sagesse ! Celle-ci opéra et n’opéra point. En m’obligeant à modérer un vieux goût de petits fredons inutiles, elle imposait quelque silence à la rage de bouts rimés, mais elle ne prévoyait pas combien ce silence rendrait sensibles et distinctes d’autres modulations venues de l’air intérieur où baignait ma pensée profonde. Ainsi fut découvert un nouveau monde de poèmes qui ne ressemblaient guère à ce qui m’avait poursuivi et même étourdi un peu trop longtemps.

Cher Monsieur Daniel Halévy, vous m’excuserez d’oser vous faire le minutieux récit d’une évolution si chétive. Elle est d’un temps où c’est à peine si je m’en rendais compte. J’arrivais à ce point central de ma vie où la littérature fut obligée de se moquer de la littérature en s’appliquant aux arts de l’action. Ce que j’avais acquis de facilité ou de rapidité dans l’usage de la pensée et de la plume n’était plus rien qu’une arme à la défense de la patrie. Je servais les idées que je savais être vitales et qui, comprises un peu plus tôt, auraient épargné beaucoup de sang et de larmes aux hommes de France et d’ailleurs.

L’activité pratique avait son effet naturel, elle me rapprochait des choses vivantes et des êtres de chair et d’os : ainsi pâlirent et s’évanouirent peu à peu mes fantômes de la caverne, seules formes qu’évoque la jeunesse enivrée. La vie réelle les met en fuite. Où M. Zola, naturaliste grossier, disait aux jeunes gens : faites du reportage, l’expérience philosophe se contente de conseiller un peu de mouvement hors de soi : c’est ce qui apprend à penser, à sentir et à dédaigner la broutille.

Les conditions nouvelles ayant raréfié l’occasion de céder au goût du rythme et du chant, elles ne les supprimaient pas toujours. Comment y échapper complètement ? Les philosophes qui ont cru que l’idée de l’utile chasse l’idée du beau ne se trompent-ils pas ? L’existence de lutte et d’effort passionné ne conduit pas nécessairement à sourire du culte des arts. « Ô belle vierge, disait Pythagore, demandez à l’abeille industrieuse si les fleurs ne doivent servir qu’à faire des bouquets ». Hé ! à la sortie de sa ruche, le miel bien distillé, le bâton de cire formé, est-ce que l’Idée-vierge n’a pas le droit de prendre à son tour l’offensive sur l’avare sagesse ? La vie extérieure n’a jamais épuisé la fleur d’aucune fleur. Chaque fond de calice garde un résidu précieux de parfum et de rêverie. Il faut en faire des bouquets, ou rien que l’utilitaire prononce !

Il y a autre chose, qui dut venir deux ou trois lustres après le joyeux sacrifice de Theoclea. Un homme ayant couvert la moitié du chemin, quand il sent s’éloigner les figures de la jeunesse et parvient à l’avant-dernier tronçon de la voie, peut être surpris par quelque passion tardive, de l’espèce de celles qui ne pardonnent point et dont il ne peut pas sourire vingt ans plus tard. Alors, qu’il soit midi ou la neuvième heure, d’autres bouquets vont se former avec des fleurs improvisées, rapides, impérieuses, que chargent de sombres odeurs. Étant pressée par l’astre, la passion n’en est plus à dicter son poème, car, à la lettre, elle l’arrache, dans sa fureur de se montrer au vrai, de s’exprimer tout droit, non sans se déchirer sur le vœu chimérique d’une perfection digne de l’objet ! De temps en temps, l’effervescence emporte tout sans vain souci des crudités ni des faiblesses. Le désir de polir et de mesurer fait gémir sur les jours trop courts et sur l’art trop long. Mais la nature de la poésie n’a point trop à se plaindre de ces combats de la hâte avec le scrupule. Au contraire, ils la favorisent. Car, si elle est élan, enthousiasme et ravissement, elle est aussi limite et cadence, coupure et arrêt, chute et frein.

La poésie aime l’obstacle, l’art s’affine sur les difficultés à résoudre. Que ce soit la passion ou l’action qui le discipline, l’homme y gagne plus qu’il ne perd. Le fait est que, sans les circonstances qui, depuis tant d’années, se disputèrent mes minutes et mesurèrent mon loisir, j’entrevois sur quelle interminable recherche de l’indicible j’aurais eu à languir indéfiniment : à la poursuite de quelles idées tordues ou de quelles vues compliquées j’aurais été en proie des semaines d’années ! Mais j’étais journaliste, responsable d’une œuvre, serviteur d’une action, la cause et la pensée venaient donc avant toute chose : cette maison guerrière que nous avons fondée depuis un quart de siècle aurait très justement trouvé simoniaque l’usage habituel des plumes et de l’encre pour des frivolités étrangères à la controverse, à l’enseignement, au combat.

Donc, premier résultat heureux de cet effort d’Action française, obligation de limiter et de circonscrire la marge étroite abandonnée à la diversion du poème. Obligation de ne céder qu’au nécessaire irrésistible. Obligation de ne composer que de tête, et la tête affranchie des travaux quotidiens, une fois la tâche finie. C’était un frein solide. Mais voici l’aiguillon.

Il n’est pas très facile de le faire voir à quiconque n’a pas pratiqué le journalisme quotidien au sens sévère du mot. Pour vos plaisirs et pour les nôtres, cher Monsieur, vous avez abordé le monde des journaux, mais je ne pense pas que votre Thiers, vos Paysans du Centre ou votre Agricol Perdiguier64 aient été composés bien loin de votre cabinet si ce n’est dans quelque bibliothèque. Même en ces temps où nous avons été ennemis, et que vous avez évoqués dans l’Apologie pour notre passé65, il ne me souvient pas que vous ayez subi cette discipline de production forcée, ni dû écrire en bête, chaque soir ou chaque matin, ces espèces de lettres-circulaires nommées des articles pour commenter le fait du jour ou en tirer la moralité. La tâche est très particulière. Avec de vifs plaisirs, elle comporte des obligations assez lourdes : il faut voir vite l’essentiel, le définir et le qualifier dans un style voisin de celui des dépêches et des faits-divers, non sans avoir à s’avouer, à demi-voix, que ce brouillon cursif ne peut être exact n’étant pas tout à fait complet. Cela traîne plus qu’un remords, l’amer regret de ne pouvoir tout dire, si l’on ne veut se résigner à ne dire qu’un peu, conduit tout droit à dire mal, ce qui est trop souvent mon cas. Au reste, l’action a sa loi. Elle appelle, elle souffle, elle impose même ces enchevêtrements, ces répétitions, ces à peu près qui sont les maladies de la prose rapide : quand la formule tend au but, quand l’oreille et l’esprit sont éveillés au point sensible, peu importe le sacrifice d’élégance, il est jugé plus que payé. Le trait part comme il peut, qu’il soit dirigé où il faut, qu’il touche assez souvent pour ne pas faire regretter les autres faiblesses du tir, il reste à peine à voir si la beauté et la dignité des idées n’auront pas à souffrir d’un choc en retour implicite et mystérieux. Mais il y a toujours un pénible moment à passer.

Ce moment, il commence quand le reste finit. Les pâleurs du petit matin découlent lentement sur la vitre nocturne, les bruits s’apaisent dans l’atelier de composition. Les formes de plomb descendues, les lampes éteintes, les dossiers vidés, reclassés, pour peu que le numéro du lendemain demande les moindres préparatifs, la minuit est passée de cinq ou six heures. On part, on sort, enfin ! Rendu à la fraîcheur de la rue solitaire, l’écrivain las retrouve dans l’air vif qui fouette sa marche66 un afflux sanguin qui le renouvelle de la tête aux pieds. Alors il s’aperçoit du bizarre accompagnement que lui font dans la demi-ombre les formes inquiètes de tout ce monde de pensées belles et hautes qu’il a oubliées au fond de l’encrier : ce qu’il aurait dû dire et ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il a dit tout de travers et qu’il ne rattrapera plus ! Ô lignes immuables d’un irrémissible discours ! Le travail manuel a pu les dénaturer ; mais l’écrivain a eu le tort de les lâcher à l’état brut. Maintenant, debout devant lui, elles composent une sorte de tribunal devant lequel il comparaît, accusé, presque criminel. S’il est mortifié de la virgule omise, de l’accent mal placé, il souffre d’une bien autre angoisse de l’intelligence et des nerfs lorsque, ayant conscience d’avoir rencontré çà et là la pensée utile ou le fait probant, il sent aussi qu’il en a manqué l’expression par le choix hésitant de termes impropres ou parce que le mot, même juste, n’a pas été muni de la nuance de son rythme : car si la raison doit convaincre, c’est le rythme qui persuade… Je ne décris pas une tare d’exception, il ne s’agit pas du mal de Flaubert et de Baudelaire. De tous les écrivains que leur journal fait aller vite, s’ils aiment l’art, s’ils sentent l’honneur de la langue, pas un n’ignore ce retour amer de la pensée sur la douleur du cœur qui ne s’est pas traduit faute d’avoir eu le temps de trouver sa parole et son cri !

C’est alors qu’apparut la consolation divine des vers. Tout d’abord je m’en redisais de connus, tirés des œuvres de nos maîtres et de nos frères. Mais s’ils me semblaient faibles, ils ne m’étaient pas supportables, et, par leur perfection, les plus beaux avivaient mon mécontentement. Il fallait autre chose ! Sur ces confins légers des nuits et des matins où tout semble renaître, était-il déplacé de désirer plutôt des vers qui fussent, eux aussi, en voie de naître et de grandir, des vers à prendre et à reprendre, à user, à rouler, semblables aux galets qu’arrondissent les mers chantantes ? La marche fait jaillir les idées en tumulte, il est satisfaisant de les distribuer en cadences libératrices, il est délicieux d’inscrire leur formule dans l’orbe même qui répondrait à leur choix. Contre l’informe et le bâclé, contre le vague et le diffus de l’heure précédente, c’est un repos puissant, qui aide même à l’élasticité physique du pas. Chaque vers frais éclos étant redit à demi-voix, je savourais ce vrai bonheur de mettre enfin d’accord l’idée avec la chose, d’adapter, d’ajuster les mots au mouvement, et, donnant une forme et un corps à des rêves, de les graver sur une matière qui ne fuie pas. Il y a mieux : suivis avec art et science, les beaux mystères de la langue des poètes ont la vertu fréquente d’ajouter aux idées d’un rimeur isolé le chœur universel de l’expérience de tous ; les moindres paroles y gagnent on ne sait quel accent de solidité séculaire ; l’antique esprit qu’elles se sont incorporé multiplie saveur, résonance et portée d’ensorcellement…

À composer ainsi, l’homme remonte à son ciel et à son soleil, il a la joie de voir ses objets rétablis à leur juste palier, et rien ne manque plus de cette imagerie visuelle et sonore qui leur est nécessaire pour se manifester. Le tout au maximum de la facilité et du naturel. Si la rime et le rythme sont des aide-mémoire qui dispensent d’écrire, le vers qu’ils engendrent possède un pouvoir décisif pour filtrer, tamiser, automatiquement, l’adventice et l’impur de toute pensée.

À tête reposée et froide, ce puissant moteur de la vie et de l’être peut être encore pris pour un simple et beau passe-temps. Dans le feu du travail, dans la joie de la marche, rime et rythme apparaissent les organes de nos plus hautes nécessités : poursuivi par l’échec d’une prose figée et morte, l’écrivain redressé pour un plus bel effort ne se sent plus jouer, mais agir, peiner et créer. Par la rame et la voile sous les signes célestes, il se figure aider à la consommation de tous ses destins.

Emporter dans sa tête un certain nombre de ces ébauches, d’abord informes, aspiration confuse à un conglomérat de sonorités et de rêves tendus vers un beau sens plutôt pressenti que pensé ; puis, quand les mots élus abondent, en éprouver la densité et la vitesse au ballet des syllabes que presse la pointe du chant ; en essayer, autant que le nombre matériel, le rayon lumineux et l’influx magnétique ; voir ainsi, peu à peu, s’ouvrir et se former la gerbe idéale des voix ; élargir de degrés en degrés l’ombelle odorante ; lui imposer la hiérarchie des idées qui sont des principes de vie ; lever en cheminant les yeux vers le ciel nu, ou garni de pâles étoiles, pour y goûter le sentiment de la légèreté du monde et de la puissance du cœur ; marcher cependant, avancer, gagner d’un pas à l’autre le but, l’abri, le lit profond, le sommeil secourable et sûr, terme du demi-songe ambulant qui répare et réconcilie : est-il un bienfait comparable, l’artisan qui s’est cru vaincu peut-il ambitionner un plus doux renouveau de courage et de foi ?

Dans ce refuge de poésie entr’ouvert de la sorte en « fin de journal » aucun mal ne peut pénétrer, mais ses délices assurées échappent aux recherches, à la volonté, au système, presque au désir ; il en est d’elles comme de ces rosées suprêmes que le sort épanche ou refuse de la même manière que la fortune et le bonheur. C’est le défaut de ce remède sans pareil, c’en est aussi la force, il n’accourt pas à tout appel. Mais tout appel venu de lui revêt un caractère d’obligation : le rythme naissant du poème porte un impératif qui ressemble au besoin, au devoir, à l’amour. Sans crainte d’outrer la comparaison, je dis qu’il apparaît dans l’âme comme la tentation d’un acte de vertu. Le diable vient du dehors et nous parle à l’oreille. Mais ce bon démon-ci prend la route inverse et semble s’élever des méandres du cœur jusqu’à l’audience du pur esprit.

V
Poèmes en cours

Ainsi furent songés, mûris et conduits à leur terme bien avant d’être écrits, tous ces petits poèmes dont j’ai choisi les moins singuliers pour composer le livre des Inscriptions et des Sentences66.

Ainsi, mêlés à cette poussière demi-lyrique, furent commencés et développés plusieurs ouvrages un peu plus considérables qui ont été laissés et repris depuis tel laps de temps qui peut se compter par année. Je n’aurais jamais eu l’audace de les introduire dans un recueil qui fait figure de volume si le titre engageant et rassurant de ces « Cahiers » ne m’eût donné l’idée du provisoire et du suspendu. Ces « poèmes en cours » dessinent aux confins de ma Musique intérieure l’arceau en mouvement du portique sonore où ma vie a coutume de retrouver quelque paix contre tout ennui.

Le premier des « Poèmes en cours » date du début de la guerre. Tous les non-combattants n’ont pas été aussi indifférents qu’on le raconte à ce massacre de cinquante mois. Le sort m’avait placé à l’un des lieux de France où confluait le plus d’angoisse, d’espoir et de deuil. Les lettres du champ de bataille n’arrêtaient pas de m’annoncer quelles disparitions, blessures et mutilations, quelles morts, hélas, dévastaient une élite très nombreuse et très variée : chers amis dont j’avais serré la main, vu briller le regard, entendu la voix, recueilli la pensée vivante ; amis moins connus dont les noms, les écrits m’étaient cependant familiers ; amis que je ne connaissais que par le signe abstrait de leur adhésion, de leur étroite communion à l’esprit national qui nous animait ! Cette jeune foule de braves marchait, s’offrait, tombait, et chaque deuil, je peux le dire, scellait des confessions écrites et orales où le cœur de leur cœur et l’âme de leur âme s’étaient répandus vers nous pleinement. Bien peu furent fauchés sans avoir prolongé de notre côté le rayon de leur gloire, la fumée de leur sacrifice.

Mais nous ! Quand nous avions fourni l’éclaircissement demandé, dit l’adieu et gémi la plainte, quand nous avions versé la sombre libation finale de la gratitude et de la pitié, il nous restait à nous redire que cela ne suffisait pas. Tant de victimes volontaires exigeaient autre chose ! Comme si on les eût privés de quelque honneur de sépulture, leurs mânes menaçaient de souffrir et de murmurer aussi longtemps qu’un office complémentaire ne serait pas rempli qui épuisât leur droit et satisfît à nos devoirs.

En effet, seuls, ou presque seuls de tous les héros de la Guerre, les nôtres sont allés au combat dans la fierté joyeuse d’y porter une conception et un sentiment de la vie nationale qu’ils savaient la vérité même.

On leur ferait tort en disant qu’ils avaient une opinion, soutenaient une thèse ou professaient une doctrine : ils tenaient cette vérité que les autres ne tenaient pas, ils se savaient initiés à la nature précise de l’acte que faisait la France en se défendant avec tant de fière énergie ! À la différence de ces vaillants instituteurs socialistes qui avaient eu à vaincre leurs propres idées avant de vaincre l’Allemagne, nos amis s’étaient jetés à la frontière non en contradiction mais en exécution de ce qu’ils avaient pensé et dit dans toute l’époque antérieure, sans avoir à en désavouer un seul mot le 2 août 1914. Les Français démocrates exclus ou chassés d’une position, en avaient choisi d’autres, non moins peuplées d’erreurs. Eux n’avaient eu à opérer ni déplacement ni mise au point. Entre tant de raisons de guerre alléguées et produites, les leurs s’étaient trouvées les seules conformes aux réalités de la veille, du jour, du lendemain, et c’étaient donc les seules vraies. Faisant leur devoir comme tous, nos combattants étaient en outre ceux qui n’ignoraient pas la cause intelligible de leur action. On ignorait, ou l’on affaiblissait, ou l’on dénaturait autour d’eux la juste réponse à l’éternel pourquoi te bats-tu ? Ils y faisaient une réponse correcte et complète. Du moment donc qu’on prononçait au nom de l’État des oraisons funèbres qui les frustraient de leur avantage et de leur honneur, ils détenaient un droit majeur à un discours de nous qui parlât pour eux et suivant eux, afin qu’après eux, il fût témoigné des clartés singulières de la lumière unique du feu intérieur qui les emportait, chair et sang.

Il n’y avait aucun moyen de leur contester ce titre. Si l’expérience leur avait donné raison, ils avaient donné leurs raisons en avant de l’expérience. Ils n’avaient pas cessé de crier à la démocratie : Tu nous tues ! Trois, quatre, cinq et six ans avant d’être fauchés, plusieurs (comme Pierre Gilbert tombé dès le second mois de la lutte), quand ils faisaient la jauge des idées du régime, pressentaient clairement qu’elles se vengeraient sur eux. La conviction profonde de cette prescience les faisait s’appeler d’eux-mêmes « génération sacrifiée ».

Beaux enfants que pleurait la France ! Si la France n’avait que ses douces et chaudes larmes de grande Mère commune à verser indistinctement sur le cénotaphe, c’étaient les justes larmes qui venaient de son cœur : notre cimetière particulier devait y ajouter les larmes de l’intelligence et de la raison, et nous pouvions les aggraver des larmes de la colère, du moment que, le chœur des idées assassines prolongeant son massacre, ces funèbres étoiles de l’insouciance et de l’imprudence ne cessaient de peser de haut sur la bataille en l’inclinant tantôt à la pure défaite tantôt à l’onéreuse victoire mal achevée !

L’historien qui voudra compulser les archives pour y relever la succession des idées régnantes sur la guerre et pendant la guerre en admirera le décousu et l’extravagance. Quelques vues exactes furent introduites par nous, du dehors, à force d’insistance et d’obstination. Mais l’ensemble de la vérité échappa, et l’on se contenta de la saluer de vagues sourires que l’on estima athéniens. On s’en tenait à des moitiés d’idées, on en fuyait l’ensemble, on en voilait les génératrices. Accordait-on que la barbarie allemande était la mère occasionnelle ou éternelle du trouble européen, on n’allait pas plus loin : la forte utilité de bien des vérités contiguës n’était même pas soupçonnée, et c’est ce qui permit d’arrogantes contestations à nos ennemis redressés.

Que l’Allemagne subît la pression de sa pauvreté ou, ce qui revient au même, les excitations d’une richesse artificielle ; que son sang avide et féroce eût jadis propagé le ferment naturel de plusieurs barbaries ; qu’avant de nous ravager avec le canon, son anarchie eût pénétré les esprits, les lettres, les arts et les lois ; que la révolution germanique, religieuse au XVIe, philosophique au XVIIIe, double source certaine de nos convulsions, eût collaboré à l’infamie de notre carnage, on pouvait le reconnaître tout bas mais bientôt les préjugés, les fatuités, les jalousies, les intérêts offusquaient lourdement ces vérités qui sont connexes. Seule en était nourrie, abreuvée, soutenue l’héroïque jeunesse rangée à notre école dans une doctrine organique aussi fertile en confirmations qu’en applications.

L’esprit et le courage, la vertu et la vérité fortifiaient en eux des composés si résistants que, nuit et jour, leurs appels du champ de bataille et de l’hôpital exhalaient une même intelligente et savante malédiction sur la Germanie reconnue pour la cause du même mauvais rêve qui, ayant jadis déchiré la République chrétienne, interdit pour longtemps aux peuples décimés toute vie de société : la plainte des agonisants d’Action française reconnaissait, nommait, poursuivait l’idéalisme et l’individualisme germains comme leurs propres ennemis, ennemis de l’homme et du monde, adversaires congénitaux de tout esprit français, de toute conscience catholique et latine, fléaux-nés de toute la partie honorable et sublime de l’ancien génie de notre Occident, en un seul mot, bourreaux fatals de l’ordre et de la paix.

L’équilibre du genre humain subit une défaite qui n’a pas été réparée lorsque l’homme allemand supprima le culte de la Vierge, celui des saints et du purgatoire, ramena tous les arts à la seule musique, la religion à un Dieu sec ou vague, les principes de l’éducation à l’orgueil d’une part, à la pitié de l’autre, tant par dessèchement que par excitation, il en est résulté un décours maladif dont la sensibilité et l’intelligence du monde entier auront souffert. Personne n’a soutenu que Luther ni Kant aient fabriqué les bombes qui ont défiguré la cathédrale de Reims. Mais personne d’informé n’absout Kant ni Luther ni l’esprit allemand de la régression mentale et morale que détermina leur opération dans l’histoire. Telle est la régression dont nos amis supportaient le sanglant fardeau. Ces chevaliers martyrs de l’épreuve de l’Ordre redoublaient donc le chant d’invective sacrée lorsque nos démocrates leur imputaient la qualité de protecteurs de prétendues idées françaises ou modernes que justement l’Allemagne a seule fabriquées : avec quelle amertume était goûté, était craché ce mauvais compliment qui les saluait champions de ce dont chacun périssait !

Il leur était plus amer encore d’avoir à avaler certaines conséquences de principes officiels, quand, par exemple, les orateurs et publicistes anglo-français étaient si bien d’accord pour refuser à leurs pays respectifs toute faculté d’ordonner les idées et de discipliner la vie. Après avoir prodigué à l’Allemagne les flétrissures méritées, ils lui déféraient avec respect le monopole historique et psychique de « l’organisation ». Ce qui était le simple effet de sa monarchie politique et sociale était imputé à son sang, à sa tradition et à sa nation. Nos ennemis avaient en eux le génie de l’ordre vivant : nous nous reconnaissions simplement capables de beaux réflexes. Beaucoup de combattants en rougirent de honte. Plusieurs l’écrivirent. Entre les pressentiments variés qui lui agitaient l’âme, le noble et pur Léon de Montesquiou66 trouva le temps de me confier quelle indignation lui causait cet outrage fait au présent autant qu’au passé, car les préparatifs d’une grande offensive rendaient sensible au plus généreux de son cœur tout ce que peut notre patrie pour « l’organisation » du matériel, des troupes, du commandement. Voici cette lettre sublime :

Je vous écris pour vous dire mon admiration de ce que je vois.

Le Germain est capable d’organisation, parce qu’il a le crâne fait de cette manière, le Français, le pauvre Français, en est incapable !!! Explication métaphysique, comme dirait Auguste Comte, qui est commode pour ceux qui ont intérêt à cacher les fautes commises depuis quarante ans, l’absence de gouvernement et par conséquent d’ordre et de prévoyance.

Quelle leçon politique, ce que je vois depuis quelques jours. Il a suffi que les circonstances imposent à la France une dictature de salut public pour qu’elle retrouve ce génie d’organisation dont on la déclare dénuée, et pour que, par un travail silencieux et que nous ne soupçonnions pas, pendant que nous nous morfondions dans les tranchées, elle préparât méthodiquement la délivrance du territoire. Car ce n’est rien de moins que cela que ce que je vois me fait espérer.

Ce que j’entends est effroyable : notre canonnade ! Depuis soixante heures, nous avons envoyé, non des centaines de mille, mais des millions d’obus. En face, le silence s’est presque complètement établi ; ce doit être la mort ou la folie ; juste châtiment de ceux qui ont voulu mettre la science au service de la dévastation.

Que je voudrais passer sans une égratignure pour entrer dans une des premières villes françaises reconquises ! Quel délire !

J’ai la plus immense confiance !

Vingt-quatre heures plus tard, Montesquiou n’était plus. Mais la plainte lui survivait. — Eh quoi ! m’écrivaient d’autres : parce que le moral français montre sa trempe et son ressort, parce que ce moral supplée à la faiblesse momentanée de l’État, les porte-plume et les porte-voix d’un État coupable ont-ils la permission de nous décréter une nation d’hurluberlus gentils et de braves écervelés ? En oubliant, en déchirant, en aliénant nos titres au génie intellectuel, ces démocrates ne voient pas qu’ils abaissent aussi notre valeur morale que seraient l’honneur, les vertus, les sentiments les plus humains sans le soleil de la raison qui les distribue et les range ! Si nous ne cédions qu’à des impulsions de bons animaux, la situation se retournerait au profit des Allemands : ils auraient quelque droit à entrer sur nos terres puisque nous serions les sauvages et eux les civilisateurs. Un héritage de bonnes habitudes morales et sanguines ne peut valoir longtemps sans l’esprit qui les renouvelle et les vivifie : la supériorité serait passagère, condamnée à dégénérer. Or, nous ne sommes pas en décadence. Nous renaissons. Nous renaissons depuis dix, quinze, vingt ans même et si nous avons opéré ce redressement juste, nous avons bien le droit de crier par qui cela fut fait, nous les témoins, nous les acteurs, nous les héros du réveil philosophique et moral qui fut nommé dès 1912 une renaissance de « l’orgueil français » ! Est-ce qu’on ne publiera pas qu’avant d’en venir à lutter et à mourir comme nous faisons, nous avons eu la force de rétablir la vérité, de chasser les nuées, de délivrer un large pan du ciel de la France de l’erreur de trop de Français ?

Ainsi me parle encore ce tourbillon de mânes d’élite, aristocratie de l’intelligence, fleur héroïque du courage et de la mort. Vive ou morte, cette noble voix nous pressait sans cesse. Nous obéissions. Le journal était certes fait pour de tels éclaircissements rectificatifs. Il y servait tous les matins. Même il en débordait ! En sus du mémorial de notre action dans toutes les années récentes, où nous avions, entre autres choses, rendu possible le vote de la loi de trois ans et imposé le culte public de Jeanne d’Arc à Paris, nous établissions la controverse idéologique et littéraire la plus étendue. En témoignage des anciennes douleurs que le genre humain souffrit de l’Allemagne, nous appelions les villes et les empires, les papes et les rois, les prophètes et les sibylles. Nous attestions la figure de la Patrie, l’histoire des Lettres et des Arts… Mais une émotion si rapide et si vaste imprimée aux catégories de notre pensée y soulevait, comme aux sphères d’un ciel profond, de telles spirales de nuée d’orage ou les traversait de tels rayons de haute lumière que l’expression qui en naissait ne pouvait s’arrêter aux froides analyses explicatives : le poème de la nature de nos cités, le poème de la nature de notre sang imposait peu à peu cette sorte d’enthousiasme que le cantique seul devait délivrer.

Chaque nuit, à peine rendu à ma solitude, la teneur des axiomes déjà utilisés dans la prose de la polémique courante revenait sur moi et me harcelait avec ces pointes de plaisir mélangé de douleur que fait subir l’inexprimé, peut-être inexprimable, à la volonté d’un cœur hésitant. Je désirais, sans la connaître, la parole qui me manquait. Des feux vibrants d’actualités immortelles dorant et caressant une voûte de gloire allumaient sur le même plan les visages de Caius Marius69 et de Jules César, de Joffre, de Foch et de Gallieni. Mais cela surpassait les plus hauts niveaux de l’histoire. Je ne m’en doutais pas, et, avant qu’une strophe ou un vers consentît à se faire jour, la vibration confuse ébranlait et délitait pour le reconstruire tout le corps des images et des sentiments accourus.

La première effusion fut d’ivresse pure. C’est que, l’idée du vers et de la strophe à peine surgie, je voyais et sentais que ce que je souhaitais m’était accordé. Il y avait déjà bien des livres sur notre Marne : aucun de ces volumes, même pensés par des poètes, disait-il la raison et l’esprit, l’origine et le sens moral de cette bataille tel qu’il était permis de l’espérer d’un simple bréviaire de vers dorés ? Avant d’y avoir réfléchi, je n’avais confiance que dans l’enseignement d’une belle chanson. Il importait fort peu que ce fût la mienne. Que la palme, cueillie ou par l’un ou par l’autre, ne le fût jamais de mes mains, ce n’était qu’un détail dont je n’éprouvais presque pas de peine. Je n’en ai pas non plus aujourd’hui. Il suffit que le beau diseur qui me vaincra puisse être défié d’avoir ressenti des douceurs plus profondes que celles qu’apporte et remporte le simple effort de la tentative en suspens. Tout le temps que cette haute poésie me possède, il me semble toucher aux sorts mêmes du monde, les peser, décider de la barbarie et de la civilisation affrontées, de Paris, de Rome et d’Athènes ou de Potsdam et de Königsberg ! Les déesses guerrières tendaient, sur l’horizon blafard de notre aurore, d’informes langes de sang que ravivait l’or magnifique d’un soleil que chaque lever rajeunit ; la marche m’emportait depuis mon quartier des journaux de nuit jusqu’au bord de la Seine, sans qu’une Marseillaise plus férocement déchaînée que la Furie sainte de Rude70 cessât de hurler à tue-tête, bien que ce fût dans le plus silencieux de mon cœur, la charge régulière de l’esprit helléno-romain contre les déferlements germaniques au pied d’une muraille où n’arrivaient plus que leurs morts.

L’idée étreinte et possédée n’est pas allée au bout d’elle-même, mais sa douceur dit sa puissance, et je ne m’en suis jamais détaché. Parvenu au vers 450, j’aborde à peine le centre de mon sujet, et n’ai pas renoncé à le mener à bien. L’arrêt n’est qu’apparent, cette ligne de cippes continue d’aspirer à la colonnade accomplie. La paix signée n’y a rien fait comme pendant la guerre, le chant revient tantôt à l’improviste, tantôt sur quelque allusion des événements. Un trait de feu sort-il de l’horizon rhénan, l’éclair dépasse-t-il une cime hercynienne, le ciel spirituel chargé d’affinités et d’inimitiés millénaires déroule ses dizains nouveaux. Naturellement, il en meurt autant et plus qu’il n’en saurait naître, parce que je supprime autant que j’ajoute ; ce qui avait mille vers l’année dernière, en comptera-t-il plus de deux cents l’an prochain ? L’intéressant serait d’aboutir un jour ou un autre ! Finirai-je la Marne ? Ferai-je le dénombrement de ces héros, que je voudrais suivre aux Enfers ? Rapporterai-je leurs discours, leurs chants et leurs plaintes ? Pas mal de strophes en existent, trop peu au point pour être écrites. Si vive que soit la passion de toucher au but dès que le désir se ranime, nulle hâte ne m’éperonne, il semble que nos morts sacrés, les seuls à qui je sois redevable de la pieuse offrande intermittente, surtout nos orateurs, nos philosophes, nos poètes, veuillent me tenir compte du long et fidèle essor de ma volonté : ils me laissent conduire le poème à loisir. Il pourrira sur pied ou bien, « comme mûrit le fruit »71, parviendra au terme tout seul. Mieux vaudrait le quitter inachevé, comme ce triste monde, que de le finir autrement qu’il ne se voit et qu’il ne se veut.

Mais je dois avouer qu’une autre chanson est venue se mettre en travers. Inachevée aussi, cette seconde fille de la guerre, née d’émotions voisines, différentes et non moins tyranniques, représente quelque chose de si neuf dans ma vie morale qu’il me faut la considérer comme le plus complet des retours opérés sur mon propre fond ; que je parvienne à me faire entendre, on en jugera.

Un événement d’ordre tout personnel en a fait le point de départ. Le premier trimestre, si cruel, si sanglant, de 1918, allait s’achever. Nous marchions, littéralement, dans le sang, et nous n’y pouvions rien. Nous voyions tomber, chaque jour, la plus chère fleur de nos amitiés, et de nouveaux malheurs pareils étaient assurés pour le lendemain. Il ne me semblait pas que la ration d’amertume pût s’aggraver, ni augmenter celle de l’horreur ; j’en étais à me croire presque blasé sur tous les deuils, lorsque, à la mi-mars, une dépêche d’Algérie m’annonça la fin subite de mon ami d’enfance, l’initiateur à la poésie de Musset et de Calendal, le familier de ma jeunesse que tous mes premiers compagnons parisiens ont connu, René de Saint-Pons. La sortie du collège nous avait séparés deux ou trois ans à peine, il m’eût bientôt rejoint au Quartier Latin, puis dans les journaux. Nous avions fini par écrire dans la même feuille et la vieille intimité se continuait de la sorte une bonne dizaine d’années. Malgré son droit d’aînesse, j’avais dû intervertir les rôles, car cet être charmant, comblé et orné sans mesure, s’était obstiné à ne rien tirer du présent des fées. Lui qui pouvait tout, même l’étude, même l’effort et le travail, je ne sais quel goût voluptueux de contemplation paresseuse l’empêchait de tendre sa volonté au-delà du strict nécessaire. Il avait l’enjouement, l’esprit, une drôlerie naturelle, avec cette facilité que Lamartine appelle la grâce du génie. Comment n’a-t-il même pas essayé de faire sa percée ? La chronique parisienne, le théâtre s’ouvraient à tous ses dons. Même par le livre, sa fantaisie, son esprit d’observation, le parfait équilibre des autres moyens auraient pu lui recruter rapidement un public. Mais la maladie s’en était mêlée.

Avant trente-cinq ans, il avait dû chercher son premier refuge au soleil. Je l’y suivis par la pensée. Plus de quinze ans d’éloignement ne réussirent pas à arrêter notre vie commune. Nous ne nous écrivions pas. Nous correspondions sans plume ni encre. De chaudes affections fraternelles interposées ne laissaient ignorer ni à l’un ni à l’autre la mémoire de notre cœur. Je crois bien lui avoir été aussi présent qu’il l’était resté à moi-même. Et voilà qu’il perdait, seul, sans moi, les biens et les maux de la vie ! Il était mort. Il laissait une petite enfant, parée d’un prénom de dame de cour d’amour qui suffirait à rappeler aux amis de son père l’un des vers de Mistral qu’il leur récitait volontiers :

O Princesso di Baus ! Ugueto
Sibilo, Blanco-Flour, Bausseto…
72

La première nouvelle qu’il eût cessé de vivre ressemblait à la communication d’un non-sens. Il me fallut du temps pour m’y accoutumer. Lorsque l’idée en devint claire, je fus saisi d’un tel bourdonnement d’images de deuil que je n’y saurais comparer le choc d’aucun autre fléau.

Depuis quatre ans, les figures des morts qui m’avaient peu quitté me pressaient et me poursuivaient, et, comme je marchais un peu devant elles, c’étaient elles qui me rejoignaient et qui s’imposaient. Cette fois, au contraire, comme mis en chemin par le fantôme florissant de ce témoin de lointaine jeunesse, c’était moi qui courais au devant de nos poursuivantes funèbres, leur parlais, les priais et les questionnais sur leur sort, sur le mien, ou plutôt sur le lien que la mort n’avait pu rompre entre elles et moi. Je mentirais en présentant cet interrogatoire des Ombres comme dérivé ou de la curiosité ou de l’angoisse du problème philosophique et religieux. Il ne s’agissait pas, au juste, de sonder notre avenir d’outre-tombe. Je ne tentais pas d’éclaircir quelle navigation lointaine entreprend le principe secret, l’impalpable souffle de vie (personnel ? ou impersonnel ?) qui ne me semble pas pouvoir ne pas survivre à notre cendre. Dans ces pensées nouvelles, ma spéculation roula uniquement sur le rapport matériel ou moral, sentiment ou idée, qui nous avait unis, cet ami disparu et moi. D’où venait, où allait, qu’était, en elle-même, cette chose tranchée, que je sentais survivre, saigner, et pleurer ? Mais de René aux autres, le passage était simple : celui-ci, celui-là et puis celle-là entre toutes, et ceux-là et ceux-ci qui m’avaient été arrachés, et moi à eux, à elle, et dont aucun ne me donnait la sensation d’un être indépendant et libre qui eût fait un mouvement naturel en s’en allant de son côté quand je restais du mien. Tous partaient et fuyaient comme si quelque chose du meilleur de moi s’arrachai. J’avais le sentiment de mourir avec eux et ensuite de recevoir, à travers la brûlure du mal de cette mort, un reste de leur vie qui fût comme l’échange du lambeau de mon être enfui. L’expérience ne laissait aucun doute sur ce que j’oserai appeler l’indivision naturelle ou la mise en société des plus larges espaces de la vie de nos cœurs. Ce cœur nommé le mien, dont je m’étais cru maître, d’autres tenaient à lui, autant que j’avais dû usurper pour ma part dans le cœur et la vie d’autrui. La mort ne séparait pas, elle écartelait. Si donc il existait des félicités consolantes, elles ne pouvaient tendre d’abord qu’à réunir, comme membres disjoints, ces âmes qui se fussent regrettées éternellement.

Pendant de longues heures, le premier plan de ma pensée fut ainsi occupé d’un même retour uniforme sur le grave mystère des sympathies. Dans la voix de mes morts, dans la voix de ceux que je savais en danger de mort, dans la voix de ces survivants éloignés qui, de gré ou de force, avaient cessé de se tenir dans mon voisinage moral, je distinguais de mieux en mieux la voix de la curiosité, de l’étonnement et aussi de mes découvertes.

Ai-je découvert plusieurs choses ? Je ne suis sûr que d’une, mais de conséquence assez grave car, de ce long Colloque avec tous les esprits du regret, du désir et de l’espérance qui forment le chœur de nos Morts, il ressortait avec clarté que l’humaine aventure ramenait indéfiniment sous mes yeux la même vérité sous les formes les plus diverses. Comment n’était-elle pas vue et dite plus couramment ? Nos maîtres platoniciens définissaient la vie par les métamorphoses de l’amitié et de l’amour ; cependant ont-ils explicitement relevé que nous courons à l’amour parce que nous en venons et que ceux qui se sont aimés pour nous faire naître ne peuvent nous lancer vers un autre but que le leur ? Origine et fin se recherchent, se poursuivent pour se confondre, cela est clair pour qui l’a senti une fois. L’autel de sang, le lit de feu ne fait pas naître, mais renaître, notre battement d’ailes tend à le retrouver pour nous y consumer et pour en repartir. Le cercle est douloureux parce qu’il est successif, parcouru point par point et qu’il intercale les espaces du temps, les divisions du lieu entre le départ et le but : le paradis consiste à contracter la courbe au point perpétuel où deux êtres distincts parviendront à goûter dans sa perfection l’unité.

Nous ne rêverions pas cet étrange bonheur si nous n’étions pas faits de lui. Nous voulons recouvrer, nous voulons recréer ce qu’ont découvert et perdu ceux qui nous procréèrent. L’expérience a été dite monotone : c’est qu’elle est manquée et déçue par la vie d’en bas. Mais l’imagination amoureuse n’est point à court ! La fumée de l’esprit n’inscrit sa spirale légère que pour tenter de plus heureuses fortunes là-haut. L’âme y porte la certitude qu’elle doit parvenir, de façon ou d’autre, au terme étincelant qui la complétera : je me sens trop pétri du rêve et de l’être d’autrui, ce qui n’est que de moi reste trop en deçà de ma réalité, et la pire des peines serait d’être réduit à me replier sur mon moi étroit pour n’en plus sortir ! La joie est l’état qui déborde. Elle extravase, elle transmigre. Large ou bornée, brève ou durable, elle ne tient jamais dans son enceinte pure ; elle rayonne à proportion des puissances de son foyer. L’être y jaillit de soi, pour être mieux lui-même : ce n’est pas autrement que, retenu et précipité, emporté et fixé, il accède à sa plénitude. Allumée au bûcher natal, nourrie du feu qui l’engendra, Psyché prétend sans honte à la couche des dieux parce qu’elle peut dire à ses père et mère s’ils s’en étonnent : — Fîtes-vous autre chose que de m’élancer d’où vous retombiez ?

Comment, je le répète, ce thème naturel de l’amour fils et père éternel de l’amour n’est-il pas un lieu commun de la poésie dans toutes les langues ? La pudeur du genre humain s’est contrainte sans doute à le murmurer sous des voiles. Perçant ces voiles, je n’étais pas moins étonné et confus de croire reconnaître un rudiment d’idée nouvelle dans ce que m’apportaient ces méditations effrénées. Tout ébloui de ma lumière, je ne cessais d’y être ému de ma solitude.

Non moins isolé et désert, non moins clair et splendide, apparut l’autre versant de la même chaîne d’idées lorsque j’eus découvert que la faim et la soif de la vie d’autrui ne s’arrêtent pas à l’amour ni même à l’amitié proprement dite. Cette faim, cette soif composent le plus clair de la vie courante de l’homme, quel que soit cet homme. Solitaire, égoïste, misanthrope, prétendu insensible, il n’est pas un cœur d’homme qui soit indifférent à la nécessaire présence, à la substance indispensable de son reflet vivant : il y est attiré par un appétit moral indomptable. Si ce n’est pas pour le traiter avec douceur, ce sera pour l’offenser ou le tourmenter, mais l’être humain veut l’être humain, et il le lui faut. La haine même rend un secret témoignage au très haut prix du frère qu’elle poursuit. Le frapper, le blesser, le tuer sont autant de manières de lui démontrer qu’il importe au-delà de tout et qu’on est incapable de se passer de lui. Les semblables s’attirent, même s’ils se repoussent : ô complémentaire éternel !

Ce théorème fondamental de la vie du cœur est encore corroboré par notre vie physique élémentaire. Notre faible corps se nourrit, se défend, se guérit par les mêmes voies que notre âme. Son plus grand ennemi serait la solitude. Pour résister à l’intempérie par les abris et le vêtement, pour tenir tête aux fauves, pour boire et pour manger, le primitif de la forêt, s’il est homme, doit commencer par satisfaire à l’obligation de recourir au ministère de l’homme, de se servir de l’homme, de consommer le fruit vivant des peines et des sueurs de l’homme. Le muscle et l’épiderme ont les mêmes exigences que le cerveau et le cœur. Quadruple anthropophage, l’homme a besoin de se repaître d’œuvres pétries de chair humaine et de sang humain ! Car il a besoin d’humaniser la nature, de la remplir de lui et de la former selon lui, faute d’avoir trouvé en elle ni le pain ni le vin, ni les tissus ni les murailles, ni le toit auxquels aspirait son désir. Le sort de notre individu requiert un tel degré d’industrie, de préparation et d’accommodation des premiers produits bruts de cette planète, que chacun de nous est réduit à souhaiter implicitement le concours, le labeur, le zèle et l’amitié d’autrui. Qu’il faille tuer, dépecer ou cuire un gibier, coudre des peaux, tailler des toiles, telle est l’économie corporelle de l’animal humain : elle ne se présenterait pas autrement qu’elle ne fait si elle résultait d’une providence désireuse de préparer un premier terrain à l’Amour, de lui aménager comme un premier substrat physique, les harmonies matérielles préludant aux affinités de l’esprit. Vivre, s’associer, aimer, finissent par apparaître de mêmes choses couvertes de noms variés par l’analyse qu’en ont faite nos esprits et nos sens. Elles expriment des inquiétudes et des mouvements de même source. Flammes nées de deux flammes, nous accourons à l’aimant de chaude lumière sur un champ électrique déjà formé de la substance de notre feu.

S’il ne peut dépendre de nous d’obtenir l’heureuse issue de cette poursuite, car la vie, et toute la vie, la mort, une mort inflexible, nous contrarient et nous traversent, il ne dépend ni de la vie ni de la mort de changer cette direction des fidélités naturelles : le rêve et le désir, le vœu et l’espérance seront de prolonger la course interrompue et de refaire, par un artifice ou par un autre, une présence et une existence aliénées. Nous connaissons les objections du tyrannique esprit critique, et nous les avons éprouvées de toute manière. Nous n’en contestons pas la haute poésie. Quel problème que la seule existence de la haine ! Et quel mystère que ce fait palpable de l’obscure et radicale méchanceté d’un être qui ne peut absolument rien que par une forme ou une autre de la bonté ! Cela est presque aussi accablant pour l’esprit que ce problème du Mal des choses au sein d’un univers dont les spectacles généraux paraissent attester certains partis pris bienveillants ou même complaisants pour le pauvre peuple des hommes. La dialectique de l’amour passe outre aux résistances, aux réticences mêmes de l’esprit d’examen. Elle nous emporte et nous traîne par tous les cieux. Elle y cherche, elle y redemande une éternité intellectuelle qui lui fasse revivre, comme le voulait Lamartine, non plus grands, non plus beaux, mais pareils, mais les mêmes73 ces jours pleins, ces instants parfaits où la fibre a tenu, où le lien a duré, où ce qui était fait pour s’unir ne subissait amputation, rétraction ni déchirement.

Tandis que ces pensées, et bientôt les vers et les strophes qui les élevaient à la dignité de la poésie, roulaient comme des astres sur les parties liantes de mon esprit, il était impossible de ne pas reconnaître qu’elles me ramenaient dans les voies royales de l’antique espérance au terme desquelles sourient la bienveillance et la bienfaisance d’un Dieu. Quelle synthèse subjective pourrait aboutir autre part ? Mais, parallèlement à ce chemin montant que suivait la méditation comme une prière, se développait, sans la contredire, autre forme du même effort, le grave cantique viril, circonspect, examinateur, mais nullement timide, jamais découragé, des entreprises de l’action et de l’invention, de l’art audacieux et de la science victorieuse. Lorsque j’étais enfant, du même esprit dont je suivais la céleste ascension des âmes et des anges, il m’était arrivé d’imaginer un type de navire volant qui tournât le dos à la nuit pour suivre, à vitesse d’étoile, le flot de pourpre et d’or de ces couchants vermeils qui font briller aux yeux, et par là même au cœur, un autre rêve d’immortalité de joie et d’amour : entre cet ancien rêve personnel ainsi ranimé et celui, plus ancien, de tous les esprits de ma race, la composition n’avait pas à choisir. Comme une barque prise entre deux mouvements trouve de la douceur à les suivre l’un après l’autre, je me confiais à ce double cours balancé, avec une espèce de foi obscure, quelque chose assurant qu’à défaut de mon âme, le Poème saurait aborder quelque part.

Où allait, où s’en va l’étrange chanson ? Pour dire vrai, tant que dura la possession, l’obsession morale et rythmique et encore aujourd’hui quand elle me revient, il n’est rien qui me soit plus étranger que de désirer prendre des mesures et tirer des plans. Néanmoins, je ne sais jamais mieux à quoi je tends et par quelles voies. Il serait seulement très difficile de l’exprimer, fût-ce en simple prose, car si je le pouvais, tout serait fini et fixé. Je ne m’applique donc qu’à suivre sans désobéir je ne sais quel commandement émané des sauvages profondeurs naturelles où les Anciens plaçaient la genèse d’un songe, l’avertissement d’un démon. L’ordre une fois reçu, le thème donné, et le ton, le travail et l’art qui incombent à ma pensée expresse ressemblent moins à un effort qu’à la libre expansion de l’esprit par la voix. J’écrirais le mot de plaisir s’il ne s’agissait point de traduire un tragique et durable tremblement d’esprit et de cœur. N’avez-vous point nagé dans une eau diaphane ? N’avez-vous pas rêvé du vol sur les ondes de l’air ? Tels, des flots cristallins me portent, me soulèvent répondant au degré de l’élan volontaire qui surgit de mon souci pour l’égaler à ces dialogues du ciel.

Beatrice in suso ed’ io en lei gardava,74

disait le plus tendre et le plus conscient des poètes pour se rendre compte d’une de ces dictées, d’une de ces copies où le plus haut degré d’activité mentale ne se comprend que sous une forme de dialogue et de dédoublement.

Lorsque, au chant III du Paradis, Dante demande à la bienheureuse Piccarda si elle n’ambitionne pas d’être promue à une sphère de plus grande félicité, ses yeux riants la montrent satisfaite de ce qu’elle a. Elle tient sa mesure, et elle a comblé son amour. Les plus avides d’entre nous entreverront-ils dans le sens de la parabole un tel état de grâce qu’il puisse lasser le désir ? Vers une chartreuse idéale parée et ordonnée pour la seule vie de l’esprit, quelle main me guidait ou quelle conscience délicate et vibrante de quel autre moi-même ? Quelle porte s’ouvrait au doigt mystérieux ? Quelle lampe fidèle, douce comme les yeux de Piccarda et de Béatrice, brillait sur des minutes où il n’importait guère que de ne rien fausser ni forcer, tant la masse puissante des sonorités décisives savait me réunir au jeu de ma pensée parce qu’elle venait de beaucoup plus loin que mon être ? Je n’étais plus rien que le rassemblement d’une énergie sans nom dans un effort d’attention pure, une simple et grave docilité. Voir, écouter, redire : le commun champ d’asile, avec les fosses découvertes et recouvertes qui nous attendent jusqu’au dernier, l’aire immens