1944

Ni peste ni colère…

À Chrysès 1, prêtre d’Apollon.

Silencieux, longeant la mer retentissante,
Ô vieillard, tu t’en vas, sous le poids des destins ;
Ils ne t’ont pas rendu la vierge florissante,
Dorure de l’automne en son rose matin.

Chryséis, ô vieillard, était plus que ta fille,
Sa corolle s’ouvrait au milieu de ton cœur ;
Étant prêtre du Dieu qui réchauffe et qui brille,
Tu te rêvais du Temps le facile vainqueur.

Mais sur un lit lointain t’apparaît le carnage,
Tu vois fuir et pleurer la pourpre de ton sang,
Ô Père ! un pâle lys de cette ombre surnage
Où s’apaise la honte et le bonheur descend.

La vierge entrelacée au maître qui l’opprime
Connaît quelque douceur de son rude ennemi ;
Sous le sceau flamboyant qui marque la victime,
Amour, en Chryséis, ô Chrysès, a gémi.

Lave tes froides mains dans l’écume de l’onde,
Mais ne maudis personne et tiens-toi de nourrir
De nouvelles douleurs les tristesses d’un monde
Où d’eux-mêmes tes maux avec toi vont mourir.

Charles Maurras
Bois gravé de Michel Jamar pour Ni peste ni colère, de Charles Maurras
Bois gravé de Michel Jamar pour Ni peste ni colère en 1951.

Notes

  1. Chrysès est le prêtre d’Apollon qui intervient au début de l’Iliade. Après que sa fille Chryséis a été enlevée lors de la prise de Lyrnessos, il vient la réclamer dans le camp grec. Or Agamemnon, qui a reçu la jeune fille comme part de butin, refuse de la rendre et injurie le prêtre. Chrysès invoque alors la colère d’Apollon sur le camp grec et le dieu envoie la peste sur les Achéens. (N. D. É.)