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Allocution pour la réception de Charles Benoist à l'Institut d'Action française

Ce n'est pas sans une vive émotion que l'un des premiers fondateurs de l'Institut d'Action française se lève pour accueillir et, comme on disait autrefois, pour haranguer M. Charles Benoist à l'entrée de cette maison, de cette vieille et solide maison.

Je n'ai, certes, pas à vous présenter ce maître. Je n'ai pas à louer ce maître et ce chef. Mais enfin, aujourd'hui, celui qui se tient à la place que j'occupe doit exprimer l'acclamation intérieure de tant de bons Français informés ! Pour eux tous, pour nous tous, Mesdames et Messieurs, Charles Benoist exprime une synthèse rare : celle de la science politique et de l'expérience politique, l'une et l'autre tendues et menées à leur perfection.

Toutes les fois que je remonte de trente et même de quarante ans le cours de mes réflexions personnelles, je ne manque pas d'y rencontrer une image, alors déjà distincte dans mes travaux d'étudiant : l'image de l'auteur des Sophismes politiques du temps présent. Il signait Sybil. Mais le masque était bien percé ! En apprenant que le prétendu Sybil songeait à une action politique électorale et parlementaire, chacun de nos contemporains se demanda comment M. Charles Benoist s'y accommoderait non seulement des rites, non seulement des mœurs, mais encore des principes de la démocratie. Mon cher Maître, vous avez cru, alors, ce que tous, tant que nous sommes, nous avons cru à un moment quelconque, bref ou long, de notre existence, et ce n'est certes pas Bernard de Vesins qui y contredira : nous avons cru que le jeu des accidents de l'histoire était peut-être plus large et plus libre que ne le comportaient les vues de l'esprit. Des principes pouvaient être essentiellement faux ; entre les mailles de leur réseau pourraient s'insinuer des actions patriotiques et des services nationaux qui, sans améliorer le régime en lui-même, et bien malgré lui, permettraient cependant de maintenir la France ou de défendre la société.

Nous l'avons tous cru plus ou moins. Nous avons tous rêvé de distinctions parfois prudentes, parfois héroïques, à la faveur desquelles la Démocratie et la Vie sociale, la République et la Nation française s'accorderaient pour un instant. Nous savions la difficulté, même l'impossibilité. Nous espérions les vaincre toutes deux !

C'est l'expérience qui nous a chassés les uns après les autres de cette honorable et pernicieuse illusion.

Mon cher Maître, nous avions recueilli ici, en votre absence, mais non, certes, dans la carence de votre amitié, quelques bribes au moins de la science politique jadis enseignée par Sybil. Pendant ce temps, vous meniez l'expérience, vous la développiez, vous lui donniez toutes les formes ingénieuses que dicte à un esprit bien né une énergique volonté d'aboutir. De la république proportionnaliste, dans laquelle vous aviez réussi à fédérer Jaurès et M. Poincaré, à la république bleu horizon où, sous vos yeux, l'élément national, dissocié par le régime, n'a pas su faire entendre les leçons de la guerre, bref, de 1895 à 1925, mon cher Maître, que d'inventions ! Que de créations habiles et sages de votre part et de la part de ceux qui sentaient et voyaient comme vous ! Il a bien fallu voir ce qui était : le régime électif, le régime parlementaire rendait tout inutile. Habillez-les en bleu, habillez-les en rouge, comme disait à peu près le roi de Naples : les institutions républicaines gâtent tout ! Elles arrangent tout pour que la France fiche le camp.

C'est à ce point de l'expérience, mon cher Maître, que votre sens national s'est cabré. Devant le péril national, il n'y a plus de république qui tienne ! La République viole les Lois de la politique française 1, vous l'avez démontré, et démontré si fortement que personne, absolument personne n'a contesté la démonstration. Jules Lemaître avait établi que nous vivions sous le gouvernement des pires : fussions-nous gouvernés, en république, par les Meilleurs, il apparaîtrait, grâce à vous, mon cher Maître, que leur gouvernement transgresserait encore les lois, les grandes lois d'unité dans l'espace et dans le temps, qui sont indispensables à un État français.

Cela dit, et je devrais dire cela fait, car de tels dires sont des actes, le public vous a vu retourner au chevet du patient, c'est-à-dire, hélas ! du peuple français, et, dans un second ouvrage qui fortifie le premier, vous avez passé en revue les Maladies de la démocratie 2. Quelques-unes profondes, quelques autres bouffonnes, toutes fort cruelles pour la patrie, ces maladies sérieusement étudiées ne nous présentent pas une simple vérification de la conclusion monarchique. Votre terrible diagnostic nous fait un devoir, un devoir grave, urgent, de nous dépêcher, de ne pas perdre un temps précieux, et enfin de nous rendre compte que le mal chemine : le malade en pourra mourir.

Ainsi nous conduisez-vous au troisième terme d'une trilogie glorieuse. Vous aviez résolu, dans les Lois, la question que faire ? en répondant : la monarchie. Vous avez, dans le volume des Maladies, apporté des raisons nouvelles et pressantes de faire cette monarchie. Dans le troisième de ces grands livres, dans celui dont vous voulez bien nous apporter la primeur aujourd'hui, vous répondez au comment faire ? en étudiant la figure et la pensée, les procédés et la manœuvre politique d'un restaurateur de monarchie, le grand Canovas del Castillo 3.

Bien que mêlé fort jeune à la politique de son pays, Canovas, professeur à l'Athénée de Madrid, avait, lui aussi, commencé par être un théoricien : la fermeté de la doctrine soutenait celle du caractère. Mais il était de l'espèce de ces savants qui veulent voir et éprouver pour bien agir, pour mieux agir. Sa biographie magnifique, parue en grande partie dans la Revue universelle, a déjà éclairé et fait réfléchir beaucoup d'entre nous. C'est donc en toute simplicité, mon cher Maître, que je vous prierai, une fois encore, d'agréer notre remerciement. Mais, dans cette salle de l'étude, dans cette maison de la contemplation désintéressée, en raison même des certitudes qu'y enseignèrent des hommes comme le cardinal de Cabrières, Paul Bourget et Jules Lemaître, comme Léon Daudet et Jacques Bainville, au nom des vérités à répandre, au nom des erreurs à exterminer, laissez-moi affirmer qu'une pensée sans nulle action qu'elle produise et qui l'épanouisse reste une pensée infirme, une pensée incomplète, une pensée presque inhumaine.

Nous enseignons ici qu'il faut rétablir la monarchie.

Nous enseignons pourquoi.

Nous enseignons comment.

Rien n'en vaudra la peine tant que ces bonnes leçons de monarchie n'auront pas été incarnées dans l'événement. Ce que nous enseignons et ce que nous prêchons, il est indispensable d'ajouter que nous le ferons.

Et je crois même, mon cher Maître, que vous êtes un peu en train de le faire.

Charles Maurras

Prenant alors la parole, M. Charles Benoist expose l'idée centrale de son ouvrage sur Canovas, attendu par Maurras depuis trente ans, et que vient de publier la Revue universelle ; puis il donne lecture de la magnifique conclusion dont nous reproduisons ci-après les dernières lignes.

Le Nécessaire et le Possible — Conclusion du Canovas del Castillo

… Nous qui ne voulons pas mourir, nous ne pouvons aller au devant de notre destin que sous un gouvernement fort, conscient de sa force, digne de sa fortune, maître du lendemain et de la suite des lendemains.

Quoi donc ? La Dictature, non pas à la romaine, non pas juridique, établie par la loi, pour un objet spécial, pour un temps déterminé ; mais, au sens courant, la dictature de rue et de carrefour, de l'homme qui passe sur un cheval blanc ou noir, dans un refrain de chanson, la dictature tyrannique, despotique, satrapique, la dictature «  nègre » ? Dans la meilleure des hypothèses, la moins mauvaise de ces dictatures de rencontre, c'est le pays joué aux dés.

L'Empire, grade supérieur, suprême dignité, dans Rome déjà déclinante, divinisation de la Dictature ? Il y a, — et celle-ci l'est par excellence, — des formes de gouvernement, créations spontanées du génie, qui supposent le génie à chaque génération. C'est leur faiblesse. La force de la Monarchie traditionnelle, c'est qu'elle peut s'en passer : et, plus elle est ancienne, mieux elle s'en passe, parce que l'individu y est pris dans la série, il est lui, plus tout ce qu'il y a eu avant lui et tout ce qu'il y aura après lui. Ce qui compte, ce qui importe, c'est beaucoup moins le Prince que sa famille ; ce n'est pas le Roi, mais la lignée des Rois. Une dynastie toujours la même dans une Monarchie toujours renouvelée.

Un des cris les plus beaux qui aient traversé les âges fut jeté à Florence, en 1513, par un pauvre secrétaire de la Chancellerie, républicain contraint à désespérer de la République. C'est l'inoubliable Exhortation à délivrer l'Italie des barbares :

On ne doit pas laisser passer cette occasion, afin que l'Italie voie, après si longtemps, apparaître son rédempteur. Et je ne puis exprimer avec quel amour il serait reçu… avec quelle foi obstinée, avec quelle pitié, avec quelles larmes ! Quelles portes se fermeraient pour lui ? Quels peuples lui refuseraient l'obéissance ? Quelle jalousie lui ferait obstacle ? Quel Italien lui refuserait le respect ? À chacun pue cette barbare domination. 4

Dans la vie de tous les pays, il arrive toujours un moment où ils se sentent foulés par des barbares, dont ils aspirent à être délivrés : barbares du dedans et du dehors ; invasion de hordes étrangères, ou agression de bandes formées à l'intérieur, nées de l'audace du vice encouragée par la défaillance du pouvoir. Ni contre les unes, ni contre les autres, la République démocratique ne saurait être une protection, encore moins une sûreté. C'est un régime sans ressort, parce que c'est une République sans vertu, même en ne prenant le mot que dans son acception de virtu, la qualité virile, ce qui fait l'homme.

À ce moment, quand le pays n'en peut plus, et, sans vouloir peut-être encore autre chose nettement, n'en veut plus, il faut que le Prince veuille. Que le Prince veuille fortement. Point n'est besoin d'avoir la majorité dès la veille, on l'aura dès le lendemain. Depuis les commencements de l'histoire, il n'y a pas d'exemple qu'un changement de régime ait été l'ouvrage d'une majorité. Le vœu public a toujours été la volonté d'un homme ou de quelques hommes, si cette volonté a été assez puissante et assez persévérante pour produire l'événement.

La Restauration espagnole est venue de l'exil. Toutes les Restaurations viennent de l'exil. Le jour où la nécessité s'impose, une frontière ne l'arrête pas. Non plus que ne l'arrête l'éternité qu'une Constitution se décerne à soi-même dans un article déclaré sacro-saint. Ce jour-là, sans qu'on sache comment, le nécessaire devient le possible, et le possible, à son tour, devenu le nécessaire, s'accomplit, sans qu'on sache pourquoi.

L'heure arrivée, la condition préalable remplie, alors :

Qu'il paraisse donc, Celui qui viendra délivrer la Nation de cette barbarie ! «  Qui que tu sois, implorait Barrès dans la fièvre de sa jeunesse, Axiome, Religion ou Prince des hommes ! »

Non ! pas qui que tu sois.

Mais vous, qui êtes l'héritier de quarante rois de votre sang, le successeur de soixante-dix rois de nos trois races, — rois, pendant quinze siècles, des Francs, de France et des Français, — Vous dont la Maison a fait la Patrie !

  1. Arthème Fayard éd. [Retour]

  2. Éditions Prométhée. [Retour]

  3. Écrivain et homme d'État espagnol (1828-1897) conseiller et ministre d'Alphonse XII. Il fut assassiné par un anarchiste. (n.d.é.) [Retour]

  4. Machiavel, Le Prince, ch. XXVI. (n.d.é.) [Retour]

Texte paru dans les Cours de l'Institut d'Action française , n° 19, janvier 1930, retranscrivant la séance d'ouverture de l'année scolaire 1929-1930, tenue à la Maison des Centraux, rue Jean-Goujon, le 12 novembre 1929. M. Charles Benoist présidait, assisté de Charles Maurras et de Bernard de Vesin.

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