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Un sage voyageur

Quand une cité antique voulait changer ses lois, elle députait un ou plusieurs de ses sages vers les nations circonvoisines ; ceux-ci passaient un ou deux bras de mer, allaient en Crète ou poussaient jusqu'en Égypte ; puis, au retour, ils adaptaient la meilleure constitution aux mœurs et aux tempéraments de leur pays.

Hélas ce n'est pas la nation française qui a donné à M. Pierre de Coubertin la mission d'étudier sur les lieux l'éducation de l'Angleterre. Mais pourquoi m'en plaindrais-je ? Toujours recourir à l'État et tout y rapporter, c'est une de ces verrues que l'Antiquité eût bien fait de ne pas nous léguer. M. de Coubertin est allé là-bas de son propre gré. Le livre qu'il apporte n'est pas le fruit d'une commande officielle. Aussi est-il très personnel, empreint d'une indépendance de pensée qui devient extrêmement rare.

Ici, le régime actuel de l'éducation a fait ses preuves. On le défend dans les prospectus universitaires mais qui donc se fait illusion sur le peu qu'il vaut ? Les discussions de l'Académie de médecine ont inquiété les mères, tout ambitieuses qu'elles sont. Les pères commencent à se rappeler que l'instruction et l'éducation sont deux : la formation de la volonté est autrement importante que celle de l'intelligence. Enfin, quelques maîtres de l'Université sont venus à l'aide.

Mais le grand acte d'accusation, c'est nous qui le portons, nous la récente génération, les derniers produits de l'éducation française, nous qui, au sortir du collège ou du lycée — du lycée le moins corrompu comme du collège catholique le mieux conservé — constatons les immenses lacunes de notre structure morale : nous qui retrouvons en frémissant, dans les pages de Paul Bourget, la trace des souillures dont nous avons été les témoins, dont plusieurs, sous nos yeux, ont été les victimes ; nous qui lisons dans un célèbre chapitre de Jules Vallès l'histoire des déclassés, des ratés, des fruits secs, vieux camarades que nous coudoyons aujourd'hui, hargneux et décharnés, prêts à tout et à pis. Il ne serait pas difficile de déduire des cruautés et des immoralités de cette éducation les trois quarts des maux qui affligent la jeunesse contemporaine. C'est à elle autant qu'aux familles, aux maîtres et aux savants que M. de Coubertin a destiné cet album de croquis qu'il a pris sur le vif de l'autre côté de la Manche.

Je ne veux pas résumer cet album. Je le recommanderais de toutes mes forces, si cela était nécessaire. Peut-être une paire de niais s'accordera-t-elle à traiter l'auteur d'anglomane. Dans tous les cas, son style est très français, son observation également — profonde sous un air léger. Rien du pédant. Il y a des divisions, des séparations de chapitres pour le plaisir des yeux.

M. de Coubertin a nettement marqué les deux points par lesquels l'âme anglaise s'affirme dans la méthode d'éducation — esprit d'individualisme et tendance à s'associer : ces deux traits sont loin de s'exclure.

Qu'est-ce qui fait la personne humaine ? Est-ce un peu plus ou moins d'idées dans le cerveau ? Mais ceci est à tout le monde, monnaie courante qu'on acquiert, qu'on perd, qu'on peut rattraper. L'homme vrai (non le pantin logique de Cousin et consorts), c'est une volonté recouverte de muscles élastiques et durs. Il faut qu'il soit capable de se poser devant les autres, de leur résister ou d'agir sur eux. Et quel est le but de la vie ? Les Anglais pensent que c'est l'action. Savoir en vue de pouvoir : la devise est née en France, mais eux s'y conformaient avant qu'on la formulât chez nous.

Former des corps et des caractères avant d'y loger des esprits, et ces esprits les appliquer à un objet immédiat, voilà leur programme d'éducation. «  Jeunes gens, craignez Dieu et faites des marches forcées ! » Les sports peuplent les écoles publiques d'une jeunesse drue, sanguine et bien vivante. Elle croît en plein air et, sans l'intervention du maître, elle pourvoit à l'entretien et au fonctionnement de tous ses jeux : elle commence donc à acquérir par là un certain esprit d'initiative. Et la façon dont le travail fonctionne le développe encore : dans la plupart des écoles l'élève loge avec le maître (tutor), chez qui il a sa chambre qu'il meuble à son goût : c'est là qu'il travaille, s'il le veut bien ; mais il peut élire pour pupitre une branche d'arbre ou un lit de sable au bord de l'eau. Son temps lui appartient, il le distribue à sa guise : on lui demande peu entre seize et dix-huit ans.

Si son travail scolaire est petit, son activité générale est considérable. Elle se déploie surtout dans les sociétés de tout genre qui pullulent dans les écoles et dans les universités. Ces jeunes gens, singeant du reste leurs auteurs, forment des ligues à propos du moindre intérêt commun. Sans doute, on y bavarde beaucoup — M. de Coubertin ne le cache pas — mais on y fait un petit apprentissage de la vie, et ces Anglais ne cherchent, fieffés originaux, rien autre que cela dans les années d'études.

La vue du lycée Louis-le-Grand à moitié rebâti, avec ses hauts murs blancs, sous son casque d'ardoise neuve, debout comme un mangeur d'enfants, dans ce populeux quartier Saint-Jacques, m'a rendu tout à l'heure assez mélancolique au penser des générations qui vont encore ramper, maigrir et s'allonger là-dessous, cherchant un peu d'air pur, tandis que, sur les coteaux d'Harrow-on-hill ou sous le parc d'Eton, au bord de la Tamise, les futurs pionniers de l'Angleterre s'exerceront à la liberté dangereuse, à la lutte, à l'existence…

Je sais qu'avec de l'optimisme il serait possible de prétexter les « âmes des races » qui exigent des régimes de dressage parfois opposés. Mais si diverses que soient les races, leur premier soin doit être de subsister. Eh bien ! notre éducation mène droit à l'anémie nationale. Ce n'est point tant le surmenage (car ayant trop à faire, les potaches ne font plus rien) que ce manque d'air, cet absurde système de discipline, cette suppression de l'initiative chez l'enfant, cette rareté des jeux, qui ont transformé nos établissements en de véritables lieux d'infection ou de ramollissement moral. La répartition de la richesse en France ne permet pas d'imiter en tout point l'Angleterre et du reste, le pourrions-nous, il faudrait nous en garder : mais les réformes à exécuter doivent certainement être dirigées dans le sens que nous indique Coubertin, sage voyageur.

Charles Maurras

Texte paru dans L'Observateur français le 7 mai 1888.

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