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Les Amants de Venise

Les Amants de Venise Appendice II

I
Le premier incident

« Leur titre seul a suscité plusieurs querelles. »

I. — C'est au courant de l'été 1896 que parurent dans les revues et les journaux, des documents restés jusqu'alors inédits relativement à la liaison de madame Sand et d'Alfred de Musset. Je dus admirer à quel point l'abondance des trouvailles avait paralysé la réflexion des chercheurs. Ma « vie littéraire » de la Revue encyclopédique Larousse, nota le 5 septembre 1896 :

Les journaux ont beaucoup parlé, ces jours derniers, des amants de Venise et Pagello, leur para-nymphe aujourd'hui encore vivant et florissant dans une maison de Bellune, au milieu de ses fils et de ses petits-fils, a obtenu, entre le poète et la romancière, un réel succès de gaieté. Le docteur Cabanès dans la Revue hebdomadaire, et M. Maurice Clouard, dans la Revue de Paris, viennent de publier de curieux documents sur le litige historique qui pend encore. À vrai dire, aujourd'hui, il ne pend plus du tout, ou tout au moins le juge, et je veux dire le public ou quelqu'un du public, n'aurait qu'à se lever, qu'à dire un mot, qu'à prendre deux ou trois conclusions fort simples 1 pour être approuvé d'un chacun. Ces conclusions sont maintenant placées au-dessus de tout débat.

Mme Arvède Barine a écrit, l'an dernier, sur ce curieux sujet un chapitre d'une singulière finesse de touche, vrai chapitre à la Sainte-Beuve mais qui serait encore à éclaircir, à compléter, à préciser peut-être. Les femmes, en ces sujets, sont tenues par la discrétion, par la pudeur, par un respect un peu extrême de l'amour et des apparences de l'amour, peut-être aussi par la franc-maçonnerie féminine. Il faudrait qu'un homme intervînt… J'ai un ami (je ne saurais dire ici son nom) qui s'est mis à faire lui-même ce petit travail. Il a trouvé mille idées inespérées, etc.

Le titre et le sujet des Amants de Venise étaient donc indiqués dès le 5 septembre 1896, dans la Revue encyclopédique Larousse. Le 5 octobre suivant, dans un feuilleton de la Gazette de France, je donnais, après quelques considérations sur l'affaire de Sainte-Beuve et de madame Hugo, une esquisse générale du livre rêvé. Le feuilleton était intitulé : « Petits ménages romantiques », et j'écrivais en manière de préambule à l'histoire de Sand et de Musset :

Il y a au monde des amis de Musset et des amis de George Sand qui ont fait pour l'une et pour l'autre d'éloquentes apologies. On n'a pas encore vu un ami de la vérité entrer dans cette affaire et en donner le sens exact.

Les personnes respectueuses de la vérité historique déclarent qu'elles attendront jusqu'au jour où les lettres authentiques des deux amants se trouveront entre leurs mains. C'est une défaite assez pauvre. On a publié cette année dans Cosmopolis, dans la Revue hebdomadaire et dans la Revue de Paris de quoi les rassasier. Comment lire ces documents sans rien en tirer ? Ils sont cependant assez forts, et je ne sais ce que cette pauvre correspondance qu'il vaudrait mieux laisser dormir par respect pour la volonté bien exprimée de l'un des correspondants 2, y pourrait ajouter de neuf. On a les confidences de Mme Sand à Sainte-Beuve. On a la confession de Pagello et, par là, le rôle de Pagello presque en entier. Et je ne compte pas tout ce que l'on aurait si l'on voulait se donner la peine de relire les Lettres d'un voyageur et la Confession d'un enfant du siècle. Les esprits sont si paresseux qu'ils n'ont rien su faire sortir de tant de documents fertiles en suggestion.

II. — Les 16 et 17 octobre 1896, M. Paul Mariéton fit paraître dans Le Gaulois deux articles intitulés : « Histoire véridique des amants de Venise. »

III. — Le 31 octobre 1896, dans ma « vie littéraire » de la Revue encyclopédique Larousse, j'écrivais :

… À mon sens, la question des rapports de madame Hugo et du critique des Lundis est toute privée : il faut s'en taire à jamais. Si je touche à la question des amours de madame Sand et de Musset, c'est que la question est publique de la grâce des deux amants…

Je fis remarquer ici même que nos curieux collectionneurs oublient un peu les ouvrages dans lesquels s'étaient confessés, bien avant qu'on les confessât, les fameux « Amants de Venise ». Sous ce titre qu'il nous a fait l'honneur de nous emprunter, M. Paul Mariéton a publié depuis dans Le Gaulois, mais non sans l'encadrer d'un récit synthétique, des extraits d'un « Mémorial de Pagello » très heureusement retrouvé.

Cette publication a été continuée dans L'Écho de Paris.

IV. — Le même jour d'octobre 1896, pour mieux affirmer, s'il était possible, la propriété du titre déjà contesté, je publiais en tête du Soleil un article intitulé : « Les Amants de Venise ». Le voici :

Les Amants de Venise

Si désireux que l'on puisse être de penser comme tout le monde, d'abonder dans l'idée reçue et de ne pas s'enfuir hors de l'humanité, il y a, en vérité, des moments où le plus docile écrivain, l'esprit le plus timide et le plus résigné éprouve le besoin de s'élever contre le sentiment commun et de rectifier une opinion courante. Depuis deux semaines entières, on ne peut ouvrir un journal sans y trouver quelque invective contre les curieux, les chercheurs, les collectionneurs, les historiens, les moralistes, qui ont remis sur le tapis la vieille affaire du voyage de madame Sand et d'Alfred de Musset : ce sont des indiscrets, et je crois même qu'on les accuse de desservir la pure gloire des amants de Venise en y joignant des bavardages de portières.

Voilà qui montre beaucoup de délicatesse, ou peut-être de l'ignorance ; ces critiques si délicats n'oublient, j'imagine, qu'un point : c'est de montrer qu'il y ait là une histoire privée, analogue, pour prendre un exemple, au triste et honteux incident qui brouilla Sainte-Beuve et Victor Hugo, ils oublient de prouver que le voyage de Venise, entrepris au grand jour par madame Sand et Musset, raconté, commenté et rimé par eux de mille façons (Musset y consacrait encore un poème en 1850, seize ans après ! George Sand donnait Elle et Lui, en 1839), que ce voyage, dis-je, n'ait pas été chose publique et ne fasse pas un épisode essentiel de l'histoire littéraire et morale du romantisme. Ils oublient de dire, faute peut-être de l'oser, que des amours aussi fameuses que purent être celles d'Énée et de Didon ne nous peuvent donner ni un renseignement utile, ni une leçon instructive. La vérité est que nous avons tous dans nos bibliothèques, sinon dans nos mémoires, la Confession d'un enfant du siècle, les Lettres d'un voyageur, Jacques, les Nuits, Le Souvenir, Consuelo, Elle et Lui, et chacune de ces œuvres étranges demande, à chaque mot, à chaque ligne, un commentaire de l'histoire. Ce ne sont pas là de ces merveilleuses œuvres classiques, qui se suffisent à elles-mêmes et composent, soutiennent, accomplissent en elles un monde à la fois égal et supérieur au monde réel. Non, non, tous les ouvrages dont j'ai donné le titre se trouvent de la même espèce et, si l'on veut, du même acabit que le Mémorial de cet honnête Pagello qu'a retrouvé et publié, ces derniers temps, M. Mariéton. Ce sont, en vers tout aussi bien qu'en prose, des « journaux » à peine plus arrangés que celui des frères Goncourt. La fiction et la réalité y sont distribuées à peu près à même dose que dans les souvenirs d'un Retz ou d'un Saint-Simon.

Or, ces mémoires historiques, on ne juge pas inutile de les confronter avec ce qu'on a de certain sur les faits contemporains de Saint-Simon et de Retz. Mais il en doit être de même pour les mémoires psychologiques d'une Sand ou d'un Musset.

La raison ? Le profit ? Cela est simple à dire. C'est avec ces Mémoires qu'on nous a élevés. Nous en avons sucé le sens. La sensibilité et l'imagination de ces deux âmes illustres revivent en des milliers d'âmes contemporaines. Pour juger et pour améliorer toutes ces âmes, il est bien nécessaire de juger et d'examiner du plus près possible, avec une attention et une application ardentes, les sensibilités, les imaginations qui furent leurs maîtresses, leurs guides, leurs modèles.

Cette aventure de Venise, si l'on y réfléchit, renferme toute la philosophie morale du romantisme. Elle en renferme aussi toute la condamnation. Il conviendrait de retourner contre ce romantisme, les graves paroles de Paul Bourget sur la Révolution. « Défaire systématiquement toute l'œuvre politique de la Révolution », c'est le rêve de l'éloquent analyste d'Outre-mer. Je n'y contredis certes pas. Mais je pense que toute l'œuvre morale du romantisme est de même à défaire non moins systématiquement. Ç'a été une maladie de l'esprit français. Guérissons-nous du romantisme.

Madame Sand croyait, comme à une source de résistance suffisante, à ce qu'elle nommait la vertu, à la force du caractère, à l'énergie propre de l'âme : un peu d'ennui, quelques fatigues jointes à une tentation, la livrèrent désemparée et dans un concours de circonstances presque odieuses, à mille pièges de passion pour le premier venu… Alfred de Musset, lui, ne croyait qu'à l'amour, à l'amour libre et infini ; et cette conception, s'ajoutant à l'humeur qu'il tenait de la nature, fit, de lui, le plus triste, le plus incommode, le plus amer, et enfin le plus malheureux de tous les amants.

Sand et Musset croyaient tous deux que des êtres un peu nobles n'auraient que faire des conventions, des préjugés et des béquilles qui soutiennent l'ordinaire de notre vie. « À des êtres sans conscience et sans vertu, écrit l'auteur de Jacques, il faut de lourdes chaînes. » Il faut donc des chaînes très lourdes à l'immense majorité du genre humain. Il n'y a pas de droit divin de l'amour ni de liberté de la vie qui puissent prévaloir contre ce principe évident. Ni l'homme ni la femme ne sont jamais si à leur aise pour faire le bien, que lorsqu'on a lié un peu leurs fantaisies et borné leurs caprices par des institutions publiques, par des mœurs traditionnelles, et enfin toutes sortes de brides et de freins bien forgés et bien adaptés.

C'est faute de tels freins qu'on se réveille un jour capable d'écrire à un homme la prodigieuse « déclaration de George Sand à Pagello », que vient de publier la Revue hebdomadaire, ou qu'après s'être vu plus berné que Géronte, on va finir comme Musset, dans un misérable gâtisme.

Voilà, ou je me trompe fort, deux témoins, deux images et deux symboles d'une vérité assez forte… Assurément, la mémoire des intéressés y perd un peu. Je m'en afflige. Je m'associe à l'impatience qui dévore deux familles ; je comprends les plaintes aiguës qu'elles poussent de tous côtés. Mais, quoi ! n'est-ce pas un dommage attaché après tout à la dignité de leurs noms ? Le souvenir des avantages naturels que ce nom leur a procurés pourra, sinon les consoler, du moins apaiser leur chagrin.

Dans une belle tragédie que je connais 3, l'héroïne, arrière-petite-fille d'un coupable fameux, s'élève contre un astrologue qui lui a rappelé la faute de son bisaïeul.

« Non, dit-elle, il serait affreux de payer pour ses pères !

— Par Jupiter ! réplique-t-il à la princesse, ces privilèges royaux qui t'ont couronnée, l'éclat, la majesté qui te ceignent d'hommages, ton charme, ta beauté et même ton cœur généreux, est-ce qu'ils ne sont pas, dis-moi, une faveur, un souvenir, un héritage de tes pères ? Si donc des pères tu as en héritage tant de lustre et de biens, pourquoi ne paierais-tu pas aussi les dettes qu'ils ont contractées ? »

La grande reine à qui s'adresse la leçon en reconnaît bien la justesse, et tendant à la destinée une belle tête innocente : « J'ai de quoi payer, répond-elle, toute la dette de mon sang. »

Je ne demande pas aux héritiers de Mme Sand et d'Alfred de Musset de s'offrir en holocauste à la destinée. Il suffit qu'ils prennent courage et se résignent à souffrir de légères disgrâces, suite naturelle et juste compensation de l'agrément qu'ils durent goûter tant de fois : c'est ainsi qu'il convient d'accepter un noble héritage. On ne parlerait pas comme on fait des amours de ces deux écrivains, si l'un et l'autre n'occupaient une place éminente dans l'histoire du sentiment.

(Le Soleil du 31 octobre 1896.)

V. — Le livre de M. Paul Mariéton parut en décembre 1896.

Il ne s'appelait plus Histoire véridique des amants de Venise, mais bien Une histoire d'amour.

Cependant quelques-uns continuèrent à douter que le titre de mon livre fût ma propriété. Plusieurs affectèrent de penser qu'il était devenu commun à tout le monde.

Il y a souvent un noyau d'erreur sincère à la source du mensonge effronté. L'opinion que ce titre était du domaine public reposait sur quelques lignes de catalogue lues de travers : en dressant une bibliographie si soigneuse qu'il n'y a pas omis le moindre entrefilet de journal, M. Maurice Clouard nota, pour la journée du 31 octobre 1896 dans la presse parisienne et, pour les jours suivants, en province, je ne sais combien d'articles qui, tous, étaient intitulés uniformément Les Amants de Venise. Il faut y regarder de près pour se rendre compte que ces articles divers n'en faisaient qu'un et que c'était la reproduction du mien, l'article du Soleil que l'on vient de lire : communiqué dans la nuit par le secrétariat à nos confrères du matin et aux agences qui l'avaient fait suivre en province, extrait, découpé, reproduit avec le titre de mon journal mais sans mon nom, selon les usages de la presse d'alors, cet unique article ainsi multiplié fit apparaîte sur la liste de M. Maurice Clouard une miraculeuse profusion d'Amants de Venise éclos aux quatre coins du territoire dans les journaux les plus différents ! Arrivé tard à la source de la méprise, il me fut facile de la démontrer sans pouvoir en détruire les conséquences qui courent encore.

II
Autre incident — le drame lyrique

« La suite répond à l'orage de ce début… »

On lisait dans la presse parisienne de février-mars 1907 :

Plusieurs journaux ont annoncé, voici trois semaines environ, que MM. Jules Bois et Camille Erlanger venaient de terminer un drame lyrique intitulé Les Amants de Venise, sur les amours de George Sand et d'Alfred de Musset.

En apprenant le fait, le 6 février dernier, M. Charles Maurras a écrit à M. Jules Bois, qu'il connaît depuis fort longtemps, un billet qui disait :

Les Amants de Venise ne peuvent être un drame de toi, puisque c'est un livre de moi ; il a paru chez l'éditeur Albert Fontemoing, rue Le-Goff, 4, à Paris, fin 1902. Le titre en a été choisi, fixé et publié par moi dès 1896 ; précisément parce qu'il a obtenu tout de suite une grande vogue, je n'ai pas la moindre envie de m'en dessaisir.

Pour n'avoir plus à nous occuper de cela, écris-moi que tu adoptes un autre titre, et reçois, avec les regrets que l'incident me cause, mes souvenirs tout dévoués.

M. Charles Maurras a reçu, le 21 février, la réponse de M. Jules Bois, ainsi conçue :

… Tu penses bien que je ne demande qu'à t'être agréable. Malheureusement en la circonstance cela m'est impossible.

Au reçu de ta lettre recommandée, je suis allé voir mon collaborateur Erlanger et lui ai transmis ta réclamation. Il m'a répondu que nous ne pouvions renoncer à ce titre : Les Amants de Venise, pour notre pièce, car il est excellent pour l'affiche, qu'il ne gêne en rien ton volume, et qu'en le gardant nous sommes dans notre droit.

J'ai dû me rendre à ses raisons et je te prie de croire toujours à ma fidèle amitié.

Jules Bois.

M. Charles Maurras récrit à M. Jules Bois :

Il ne s'agit pas de m'être agréable, il s'agit de ne pas prendre ce qui est à moi. Tu estimes que cela ne peut me gêner. C'est ce dont tu n'es pas le juge. Tu ajoutes que mon titre est excellent, et je t'en remercie, je l'ai su avant tout le monde, c'est même pour cela que je l'ai choisi et gardé… Je ne me laisserai pas dépouiller.

Réponse de M. Jules Bois, dimanche 24 février :

Personne ne songe à te « dépouiller ». Tu te crois lésé, je suis sûr que non. Mais il ne tient qu'à toi de porter notre différend devant la Société des auteurs et devant la Société des gens de lettres, — ou, si tu es plus intransigeant, en justice.

J'ai choisi pour ma pièce le titre Les Amants de Venise avant de l'offrir à Erlanger pour qu'il en écrive la musique. Lorsque m'est arrivée ta protestation, j'ai consulté mon collaborateur, comme je devais le faire. Nous sommes d'accord pour garder le titre — à moins qu'il nous soit démontré que nous sommes dans notre tort au lieu d'être, comme nous en sommes persuadés, dans notre droit.

Le Temps du 26 février annonçait que MM. Jules Bois et Erlanger l'avisaient qu'ils allaient proposer à M. Maurras l'arbitrage de la Société des gens de lettres et des auteurs dramatiques.

M. Charles Maurras avait adressé, d'autre part, à M. Serge Basset, du Figaro, dont le « Courier » fait autorité dans le monde des théâtres, une première lettre où on lisait :

MM. Jules Bois et Erlanger ont annoncé dernièrement qu'ils venaient de tirer un drame des amours de George Sand et d'Alfred de Musset qui sont le bien de tout le monde, mais sous ce titre : Les Amants de Venise, qui n'est qu'à moi…

C'est ce que j'ai dû faire observer à ces messieurs.

Ils me répondent que leur emprunt ne saurait me gêner. Qu'en savent-ils ?

Ils ajoutent que mon titre leur revient de « droit », pour cette raison qu'il fera « excellent effet sur leur affiche ».

Cette opinion est extrêmement flatteuse pour moi. Je dois dire qu'elle n'est pas originale. Avant MM. Jules Bois et Erlanger, le titre d'Amants de Venise avait trouvé un amateur. Il a dû se retirer devant l'évidence. Je souhaite aux derniers venus d'en faire autant. Je protégerai ma propriété.

MM. Jules Bois et Erlanger, ont répondu par cette lettre à M. Serge Basset :

Mon cher ami,

Nous ne croyons pas opportun d'entrer en polémique pour une question de droit et de fait.

En réponse à la lettre de M. Charles Maurras que vous avez publiée hier, nous avons décidé tous deux, d'un commun accord, de transmettre le cas aux autorités les plus compétentes : le président de la Société des gens de lettres — puisqu'il s'agit d'un livre — le président de la Société des auteurs — puisqu'il s'agit d'une pièce.

Nous garderons pour notre drame lyrique le titre des Amants de Venise ou nous y renoncerons, selon le verdict prononcé.

Croyez, mon cher ami, à nos sentiments cordiaux.

Jules Bois, Camille Erlanger.

M. Charles Maurras répliqua dans Le Figaro du 27 février.

Monsieur et cher confrère,

Jugeant la discussion publique inopportune on difficile, MM. Jules Bois et Erlanger vont demander confidentiellement à de hautes autorités, — M. le président de la Société des Gens de lettres, M. le président de la Société des auteurs dramatiques, — s'il est permis de s'adjuger ce qui appartient à un tiers.

Il plaît à MM. Jules Bois et Erlanger de faire leur démarche. Mais elle les regarde seuls. Une chose est certaine, car aucun doute n'est possible, le titra des Amants de Venise est à moi depuis 1896 ; je l'ai utilisé en 1902.

Ce n'est pas ma seule raison de le défendre. Bien qu'on ait crié au roman, parce que l'interprétation que propose mon livre était assez nouvelle, ce livre est d'abord une histoire du drame qui s'est joué à Venise entre George Sand et Alfred de Musset. Mais j'ai voulu surtout y mettre une vue générale de l'amour romantique.

Si vous voulez bien considérer, monsieur et cher confrère, que la moitié au moins de ma vie intellectuelle s'est dépensée à la critique du sentiment et du goût romantiques, et que le livre représente la synthèse de mes remarques sur ce point, peut-être l'importance que j'y attache vous semblera-t-elle assez naturelle de ma part.

Il peut me convenir un jour de tirer un ouvrage dramatique de mes Amants de Venise. Le travail ne serait pas grand. La table des matières montre la pièce à peu près conçue dans la division même de mon sujet ; car la première partie s'appelle Personnages, avec les subdivisions Elle, Lui, Eux, le Médecin de Venise ; la deuxième est intitulée Tragédie, et la troisième Comédie ; quant aux dernières, elles sont visiblement traitées à la manière du dénouement d'une pièce à thèse.

Abandonner le titre des Amants de Venise à d'autres dramaturges ne serait donc pas seulement perdre le bien que j'ai, mais m'interdire de faire servir ma propriété d'aujourd'hui et mon travail d'hier à la diffusion des idées que je sers.

On ne discute pas de semblables affirmations. J'interdis à MM. Jules Bois et Erlanger, l'usage du titre des Amants de Venise.

Les journaux publièrent quelques jours après la décision du jury d'honneur unilatéral.

Voici la lettre que M. le président de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques et M. le président de la Société des gens de lettres ont adressé à MM. Jules Bois et Camille Erlanger.

Messieurs,

Vous nous demandez notre avis sur le différend qui s'est produit entre vous et M. Charles Maurras au sujet de l'emploi du titre : Les Amants de Venise.

Nous devons reconnaître que jusqu'à ce jour, la jurisprudence vous est plutôt favorable ; il y a des cas assez nombreux où les tribunaux n'ont pas reconnu les droits créés par la priorité du titre.

Nous estimons cependant qu'il serait souhaitable de voir cette jurisprudence se modifier et nous ne pourrions que vous féliciter si vous preniez dans ce sens une heureuse initiative.

Victor Margueritte, Alfred Capus.
Samedi, 2 mars 1907.

L'oracle joliment tourné me donnait gain de cause au fond, accordait à mes adversaires le bénéfice d'on ne sait quelle iniquité juridique et, pratiquement, leur conseillait de laisser mon titre tranquille. Ce qu'ils firent.

MM. Jules Bois et Camille Erlanger répondirent en effet :

Messieurs,

Nous vous remercions d'avoir bien voulu nous donner votre avis sur le différend qui s'est produit entre M. Charles Maurras et nous.

Malgré les avantages que nous offre la jurisprudence, nous faisons bien volontiers de votre souhait une réalité, en n'hésitant pas à prendre l'initiative d'une solution confraternelle. Nous donnerons donc à notre drame lyrique un nouveau titre que nous ferons connaître bientôt.

Jules Bois, Camille Erlanger.
Samedi, 2 mars 1907.

Ainsi triomphèrent « les droits crées par la priorité du titre » selon la spirituelle expression de l'aimable jury devant lequel il eût été inadmissible de me présenter. Chose curieuse une partie de la presse, mécanisée par mon larron, avait protesté avec violence contre des réclamations aussi naturelles que justes, et avantageuses pour les écrivains quels qu'ils soient. J'ai conservé longtemps une chronique omnibus qui a fait le tour des journaux de France et de Belgique où l'on reproche à l'auteur des Amants de Venise d'exiger un péage de qui voulait user de ce titre commun à tous. La comparaison injurieuse était du reste parfaitement inexacte : ni péage ni libre pratique ; on ne passait pas au nom de DROITS créés par la priorité. Personne n'a encore expliqué comment ce qui est à moi pourrait être à un autre, ni quel intérêt avouable il peut y avoir à désigner par un même titre deux livres différents.

Pourtant, un bon libraire des boulevards ne parla jamais des Amants de Venise sans inculper leur historien de plagiat : de qui ? dieux bons !

Ces batailles autour du titre avaient fini par jeter sur le livre une espèce de défiance irraisonnée. J'attribue à cette atmosphère défavorable les mouvements nerveux de certains critiques. À Bruxelles, le fameux collectionneur Lovenjoul, homme bienveillant s'il en fut, me traitait couramment d'impie. Peu après, surgissant, avec ses gambades, M. Emile Faguet, toujours gai, commençait une bonne étude sur madame Sand et Alfred de Musset par sa farce : « On les appelle Amants de Venise parce qu'ils n'ont jamais été amants à Venise. » Heureusement, notre ami l'éditeur Arthème Fayard publia peu après Les Amants de Venise de M. Michel Zevaco qui sauvèrent la situation en imaginant de s'aimer, d'aller à Venise et de n'être ni George Sand ni Alfred de Musset.

III
La tasse de thé du docteur Cabanès

« Ce n'est là qu'une conjecture… »

Il est également question de tasse de thé dans le récit de la conversation du docteur Cabanès avec Pagello, à Bellune, en 1896.

Pagello dit :

« George Sand buvait beaucoup de thé pour s'exciter au travail… »

Ce disant, le vieillard se penche vers une armoire vitrée, à laquelle son fauteuil se trouve adossé, en retire une tasse à larges bords, de contours élégants, munie de sa soucoupe, d'une profondeur inusitée. Cette tasse présente cette particularité qu'elle semble être d'étain fin, alors qu'au toucher il est aisé de reconnaître que la matière qui la constitue est une poterie vernissée, une de ces terres à reflets stannifères comme on en fabrique, nous a-t-on assuré depuis, dans les environs de Venise.

Après l'avoir considérée avec attention, nous la restituons à M. Pagello, qui nous prie de la conserver, en souvenir de notre entrevue.

« De tout le service, il ne me reste plus que quatre tasses », nous dit le vieillard, qui veut sans doute nous témoigner de la sorte quelle valeur il attache à son cadeau ; nous l'en remercions d'autant plus vivement et le prions, pour mettre le comble à sa gracieuseté, d'accompagner son don de quelques lignes qui lui serviront comme de certificat d'origine.

D'une écriture un peu tremblée, le docteur Pagello trace ces caractères : « All' Egregio Dr Cabanès.

In memoria della visita che mi faceste oggi, a Belluno, vi offro questa tazza, nella quale molte volte la Sand ha bevuto il the quando abitata con me a Venezia.

Pietro Pagello. Belluno, 4 settembre 1896. »

Ce qu'il est aisé de traduire :

« En souvenir de la visite que vous m'avez faite ici, à Bellune, je vous offre cette tasse, dans laquelle bien des fois la Sand a bu le thé, quand elle habitait avec moi à Venise.

Pietro Pagello. Bellune, 4 septembre 1896. »

On peut penser que le service avait six tasses, que l'on conserva avec soin, mais dont l'une aura pu périr par un accident, bien naturel en soixante ans. La seconde a été donnée au docteur Cabanès. Il en reste trois à Bellune. Pourquoi la sixième et dernière n'aurait-elle pas eu le sort marqué par l'auteur de la Confession d'un enfant du siècle : « Je la lançai sur le carreau. Elle s'y brisa en mille pièces, que j'écrasai à coups de talon » ?

IV
Un témoignage de Buloz

« Le livre de Mme Pailleron a apporté une autre confirmation précieuse… »

Pour écrire l'intéressant et spirituel chapitre « Elle et Lui » dans son livre sur La Vie littéraire sous Louis-Philippe, madame Marie-Louise Pailleron a tiré des archives de son grand-père François Buloz une pièce qui mettra désormais en fuite les principales obscurités du sujet et qui dispensera tout à fait des prudences critiques observées par nous jusqu'ici. M. René Doumic en avait donné, dès 1909, dans sa George Sand, une partie, dont l'importance m'avait échappé faute d'explications circonstanciées. Le récit de madame Marie-Louise Pailleron fait valoir le document en le replaçant dans son cadre originel. Les feuilles qu'on va lire ont passé de François Buloz aux deux générations de ses héritières : 1° la collaboratrice de la Revue des deux mondes ; 2° sa mère qui était toute jeune du vivant de nos personnages, grande enfant sans indulgence qui battait froid à madame Sand et à qui George surprise et piquée se laissa aller à dire un jour : « Ah ! je comprends… on vous a parlé de moi… » Elle ajouta : « Plus tard vous comprendrez », Ou : « vous absoudrez ».

Dans la partie du document que madame Marie-Louise Pailleron a publiée pour la première fois, un trait nouveau est rapporté, fort croyable. Nous ne connaissions guère les reproches et les plaintes d'Alfred de Musset retour de Venise que par des témoins suspects, peu consistants, d'une amitié trop passionnée pour être impartiale. Tattet joua son rôle ; comment lui faire une confiance absolue ? Nous nous sommes aussi raisonnablement défiés de Paul de Musset. Le sérieux de Buloz, la précision de son esprit méthodique et net, la vive amitié qu'il garda assez longtemps aux deux partenaires permettent d'accepter son témoignage écrit et contemporain des événements.

Sa petite fille le présente en ces termes: « Si je parle ici, après tant d'autres, de cette aventure, c'est pour y ajouter un document intact : les confidences que François Buloz reçut de Musset après son retour en France, et qu'il nota, assez curieusement, sur le dos d'une lettre d'Alfred de Vigny. Celle-ci porte le timbre de la poste : juin 1834. Cette lettre est sectionnée en deux parties ; l'une a été publiée déjà, l'autre, égarée, est restée inédite : elle est maintenant entre mes mains. »

La voici :

… à son retour au sujet des recherches qu'on avait faites pour retrouver le docteur. Comme on voit, la confiance avait disparu entre les deux amants : le soupçon tourmentait A. de M. ; souvent, il avait surpris des signes d'intelligence entre G. S. et le docteur ; il devinait jusqu'au moindre mouvement et ne ménageait pas S. « Tu es… lui dit-il un jour… »

(Ici, d'affreuses insultes que j'aime mieux ne pas reproduire 4.)

… On se ferait difficilement une idée des cris et de la violence des apostrophes à de pareilles scènes. Mais ce qui faisait le plus grand tourment de G. Sand, c'était l'instinct, si profond avec lequel A. de Musset pénétrait le moindre signe, la moindre démarche. J'ai en horreur les hommes qui devinent tout, disait-elle. A. de Musset eut bien à souffrir pendant cette maladie ; souvent il surprenait des caresses dérobées, de tendres attouchements entre les nouveaux amants. Dès qu'il put se traîner, il se faisait presque porter à un café voisin, et abandonnait la place à l'amour naissant du docteur.

De pareils textes révélés sont la récompense de l'historien.

Mais voici mieux ou presque. C'est la seconde partie de la pièce. Elle se décompose en récit du matin et récit du soir.

Le récit du matin donne de l'épisode de la tasse de thé une version qui, d'après un pareil certificat d'origine, semble définitive :

Enfin, un matin à son lever, il découvrit dans une pièce voisine une table à thé servie encore, mais avec une seule tasse.

« Tu as donc pris le thé hier soir ?

— Oui, dit G. Sand, j'ai pris le thé avec le docteur.

— Ah ! comment cela se fait-il, il n'y a qu'une tasse ?

— On aura enlevé l'autre.

— Non, on n'a rien enlevé, vous avez bu dans la même tasse.

— Quand cela serait ! Vous n'avez plus le droit de vous inquiéter de ces choses-là.

— J'en ai toujours le droit, puisque je passe encore pour votre amant. Vous devriez encore au moins me respecter, et puisque je pars dans trois jours, attendez ce départ qui vous mettra si à l'aise ! »

C'est la version même de la Confession avec quelques mots qui ajoutent un degré de vraisemblance trop absent du texte de l'épisode dans le roman.

Buloz a pris note ensuite du récit de la soirée. Ces lignes règlent une autre question de fait :

Le soir de cette scène A. de M… surprit G. S., accroupie sur le lit et écrivant une lettre.

« Que fais-tu là ?

— Je lis », et elle souffla la chandelle.

« Si tu lis, pourquoi éteindre la chandelle ?

— Elle s'est éteinte d'elle-même, rallume-la. »

A. de M. la ralluma en effet.

« Ah ! tu lis, dis-tu, et tu n'as a pas de livre. Dis plutôt… que tu écris à ton amant. »

G. S. eut recours à ses cris ordinaires, elle voulut s'échapper de la maison, A. de M. la devina. Tu nourris une pensée horrible ; tu veux courir chez ton docteur, me faire passer pour fou, dire que je veux attenter à tes jours. Tu ne sortiras point, je veux te garantir d'une lâcheté. Si tu sors, je te plaquerai sur ta tombe une épitaphe à faire pâlir ceux qui la liront, lui a dit Alfred avec une horrible énergie. G. S. pleura et se plaignit ensuite de coliques.

« Je ne t'aime plus, disait Al. à G. S. C'est le moment de prendre ton poison ou de te jeter à l'eau… »

Aveu à Alfred de son secret sur le docteur ; rapprochement. — Départ d'Alfred. Lettres de G. S. tendres et enthousiastes.

Grâce à madame Pailleron, ceci vient combler une autre lacune de nos données et transformer une induction en certitude.

La vue que nous proposions de cette phase du drame de Venise n'était peut-être pas dépourvue de raison, ni de cohérence, ni même de plausibilité morale et les Lettres d'un voyageur y venaient corroborer nos soupçons par une attitude et une inflexion de George ; mais quoi que l'on pût dire, il y manquait le contrefort matériel d'un texte formel permettant d'attribuer à Musset l'appréhension cruelle de ce qu'il appelle la « pensée horrible » chez son amie.

Mon chapitre de San Servilio, a été écrit en quelque sorte, dans l'attente du rapport de Buloz : chapitre condamné à flotter entre ciel et terre, hypothèse indécise tant que ce texte n'était pas découvert et communiqué ; chapitre enfin promu à la dignité de l'histoire moyennant quelques lignes d'une ancienne écriture presque effacée. La phrase : « Tu veux courir chez ton docteur et me faire passer pour fou » recueillie et notée en 1834 tranche à tout jamais le débat.

Charles Maurras
  1. Le 28 août 1896, dans un article du Figaro intitulé « Une histoire d'amour », M. Paul Bourget venait de prendre ces conclusions. Mais nos lignes étaient écrites et remises à l'impression ; la Revue encyclopédique étant illustrée, comme la Revue universelle qui lui a succédé, se préparait de longue main. [Retour]

  2. Alfred de Musset. [Retour]

  3. La Reine Jeanne, de Mistral. [Retour]

  4. Reprenons le texte de Marie-Louise Pailleron, dans François Buloz et ses amis, la vie littéraire sous Louis-Philippe, correspondances inédites, Calmann-Lévy, 1919, p. 415 : « Tu es une catin, lui dit-il un jour ; tout mon regret, c'est de n'avoir pas mis vingt francs sur ta cheminée, le jour où je t'ai eue pour la première fois. » (n. d. é.) [Retour]

Ce texte a paru en 1902, nous reproduisons l'édition de 1926.

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