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1949

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Ce qu’il y a de plus fort et de plus faible au monde, et qui reste, aux derniers jours de l’année 1941, le seul et dernier recours que Maurras parvienne à distinguer, alors que la guerre la plus furieuse et la plus implacable fait désormais rage dans le monde entier, c’est… le cœur de l’homme.

Le cœur de l’homme ? Voilà une abstraction bien incertaine et bien insaisissable, qui n’a rien de politique, encore mois de mobilisateur pour une opinion déboussolée. Et l’homme de 73 ans qui émet ce jugement pessimiste et désabusé est bien le même qui, à longueur d’éditorial, exhorte chaque jour les Français à faire bloc autour du gouvernement de Vichy pour reconstruire le pays et préparer la revanche, sur le modèle de ce que réussirent à faire les Prussiens après Iéna.

Aujourd’hui, dans notre confort d’observateurs connaissant la suite des événements, il est pour le moins malaisé de porter un jugement serein sur la validité de ce « pari politique » que prit Maurras et qu’il développa dans sa théorie de la « Seule France ».

Ce qui était jouable six mois après l’armistice, au moment de l’arrestation de Laval, pouvait encore le rester quand parut le livre portant ce titre, en avril 1941. Mais qu’en était-il le 22 juin, lorsque la Wehrmacht entre en URSS ? Et a fortiori qu’en reste-t-il le 7 décembre, quand les Japonais fondent sur Pearl Harbor ?

On connaît Maurras l’obstiné, celui qui ne dévie jamais de la ligne politique qu’il a choisie. Et c’est bien ce qu’il fait, en cette fin 1941, dans chacun de ses articles. Plus les événements apparaissent contraires, et plus il clame qu’il faut serrer les rangs, rester hors du conflit, ne penser qu’à la seule France et à son futur redressement.

Mais certains connaissent aussi le Maurras poète, l’auteur de contes et de fictions, où il est parfois loisible de discerner l’envers du discours public, le doute intérieur, voire une certaine moquerie de soi-même. Et ce sont souvent aussi les textes les plus aboutis, les mieux ciselés, les plus percutants.

Ainsi en est-il sans doute des Inscriptions sur nos ruines, qui paraît le 26 décembre 1941. Maurras n’y évoque la guerre présente que pour mieux parler de la guerre en général, de la fatalité qui pousse les hommes à s’entre-détruire, et de ce fantastique aiguillon de l’intelligence et de l’invention qui naît de la volonté de jeter toutes ses forces dans la bataille pour vaincre ou ne pas se laisser vaincre.

Jamais sans doute, depuis les quarante ans et plus pendant lesquels il a ferraillé contre le pacifisme français et la puissance allemande, il n’a évoqué la guerre avec tant de détachement et de sérénité. Dix-huit mois après un désastre militaire sans précédent, Maurras voit la France à travers les ruines qui parsèment la Provence, témoignages des orgueilleuses Cités de jadis, un jour mises à bas par de nouveaux envahisseurs. Et un jour reconstruites, par d’autres, au fil des siècles.

Cet article était peut-être esquissé depuis plusieurs mois. C’est en tous cas ce qu’il semble à la manière elliptique dont Maurras évoque l’actualité militaire ; la chronologie en est comme cryptée, les faits saillants estompés, pour n’en retenir qu’une gigantesque soif partagée de sang et de fureur, dans une partie qui se joue ailleurs, au loin. Et qui pourrait aboutir, c’est le seul trait prospectif que Maurras se risque à esquisser, à la domination du monde Jaune et à l’effacement d’une Europe déchirée dans son être depuis la Réforme.

On peut imaginer (fiction ?) qu’une première rédaction date de l’ouverture du front russe, et que Maurras se soit ravisé. Puis est venue la visite de Churchill chez Roosevelt, puis la guerre du Pacifique, qui l’auraient décidé, au lendemain de Noël, à publier cet article atypique.

Inscriptions sur nos ruines est le titre donné en 1949 à un petit recueil illustré d’articles écrits pendant la guerre, l’éponyme venant en premier. En 1968, il sera repris sous le nom d’Utilitatem Calamitatis dans l’ouvrage du centenaire Critique et Poésie préparé par Pierre Varillon, ancien responsable de la page littéraire de l’Action française. Il est douteux que Varillon ait inventé ce titre ; ceci corroborerait l’hypothèse qu’une première version, sous cet intitulé, ait sommeillé quelques mois dans les papiers de Maurras.

Jeunes et Vieux

par Nicolas le 13 juillet 2009

Candide du 18 novembre 1942

Curieux article que ce Jeunes et Vieux de l’automne 1942. Pour quelle raison Maurras éprouve-t-il, en pleine guerre, le besoin de redire que le fil des générations ne saurait être coupé, qu’il ne faut pas dresser les unes contre les autres les générations qui font les forces vives du pays ?

Nous sommes alors à l’extrême avancée des troupes allemandes au sud du front russe : elles ont atteint la mer Noire, se rapprochent de Grozny, le Don est passé, Rostov prise depuis l’été 1942. Elles viennent de capturer la majeure partie de Stalingrad, les soviétiques attendent leurs renforts et ne tiennent plus que dans un réduit, résistance presque sans espoir aux yeux de l’Europe et de la France occupée. La contre-attaque russe sera lancée le 19 novembre, notre article est paru dans le Candide daté du 18 novembre et était sans doute écrit depuis quelques jours au moins. Mais ce contexte historique une fois tracé, on peut interpréter ce Jeunes et Vieux de plusieurs manières.

Écartons les plus malveillants qui auraient tôt fait de dresser le portrait — faux — d’un Maurras presque nazi : comment celui que les occupants eux-mêmes décrivent comme l’un des principaux résistants à leur propagande pro-allemande saluerait-il d’enthousiasme les succès allemands en célébrant un nouvel ordre européen sous les espèces de générations françaises réconciliées ?

On peut cependant imaginer sans invraisemblance un Maurras qui prendrait acte des succès allemands et qui aurait le souci que la France s’insère au mieux dans le nouvel ordre européen dominé par l’Allemagne, ordre nouveau que chacun croit alors voir se dessiner sous ses yeux. Il s’agirait donc d’un discours somme toute convenu, compassé diront certains, sur les nécessités de l’union nationale dans les périls, et ce discours prendrait ici la forme particulière du refus d’un conflit des générations. Un tel réalisme politique serait d’ailleurs dans la tradition de l’Action française, on ne compte plus les textes où Maurras a célébré ce pragmatisme inspiré des capétiens.

Illustration pour Jeunes et Vieux dans le recueil Inscriptions sur nos ruines, en 1949.

S’en tenir là, ce serait oublier que ce pragmatisme et ce réalisme politique n’ont jamais été célébrés pour eux mêmes, dans les nuées pour prendre un terme maurassien. Si les capétiens furent réalistes et pragmatiques, c’était en vue d’un but obstinément continué, immuable dans les détours mêmes qu’il empruntait : la constitution d’un état national, sa durée et son relèvement quand il paraissait vaincu.

Le but de Maurras quand il écrit cet article s’éclaire alors : il s’agit de retrouver dans le contexte de 1942 les conditions d’une France forte et assurée de son avenir autant qu’il est possible dans ces temps troublés, et parmi ces conditions il y a effectivement la solidité des liens entre les générations plutôt que leur vain combat. C’est dans cette mesure là que Maurras a pu soutenir, jusque dans la presse dite collaborationniste, certains aspects de la politique de la Révolution nationale : non par maréchalisme fanatique, encore moins par passion pour la collaboration avec l’occupant.

Ce sera encore, de manière plus sombre car les circonstances auront changé, le propos de La Figue-Palme en 1943, parue elle aussi dans Candide et reprise elle aussi après-guerre dans Inscriptions sur nos ruines.

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Un obscur recoin réservé à l’espoir

par Philippe le 3 mai 2009

Figue rayée Pendant les années d’occupation, la production journalistique de Charles Maurras se réduit ; le papier manque, et la censure est omniprésente. La rareté fournit l’occasion de prendre un certain recul avec une actualité dramatique, pour toujours y revenir avec un message d’unité et d’espoir.

Ainsi, le 29 septembre 1943, Maurras publie dans Candide le récit d’une histoire vécue dans son jardin de Martigues, la réapparition subite d’un fruit merveilleux dont on croyait l’arbre porteur perdu à jamais ; c’est l’« Apologue sous un figuier ».

La Providence s’y laisse prendre à faire aux mortels un don gratuit et inattendu, heurtant frontalement toute la mystique de l’action que Maurras enseigne depuis des années. À celui qui prêche un engagement incessant, affirmant qu’aucun effort n’est vain mais que sans effort aucun résultat ne sera obtenu, voilà que la nature et le Hasard viennent combler l’oisif de bienfaits inespérés. Il y faut une leçon tout de même, et ce sera, comme le croyaient les Anciens, la grâce qui finira par émerger de la barbarie pour sourire au « misérable peuple des hommes ».

En 1949, cet article est réédité avec quelques autres productions des mêmes années dans un recueil à faible tirage, Inscriptions sur nos ruines, sous le nouveau titre La Figue-Palme.

Figue-Palme, illustration de 1949.

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