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1943

Le déferlement du n’importe quoi

par Philippe le 24 juillet 2010

Ne pas vérifier ses sources, se tromper et ne pas se donner la peine de rectifier, considérer que toute erreur que l’on commet soi-même est vénielle par définition, tels semblent bien être les canons du journalisme contemporain. Le vrai et le faux se valent, et une préférence systématique va au n’importe quoi.

Le goût de la vérité (Inscriptions sur nos ruines) Et si rien ne distingue au fond le vrai du faux, la réprobation ne doit pas tant toucher celui qui a proféré une énormité que le mauvais coucheur qui l’a dénoncée. Quel attardé, quel fâcheux, en effet, que celui qui s’obstine à exiger l’exactitude et à vitupérer l’inexactitude, alors que seule compte, selon les cas, l’émotion suscitée ou l’indi­gnation brandie !

Généralement, nos modernes râleurs attribuent ces défauts à l’air du temps, ce temps frelaté que nous vivons, alors que jadis la bonne éducation, le scrupule et la probité intellectuelle étaient de mise. Ah, qu’elle était chérie et recherchée, la Vérité, au doux temps d’autrefois…

Fort bien, mais jusqu’où faut-il remonter dans l’Histoire pour trouver des hommes intègres et des ouvrages cent fois sur le métier repassés ?

Dans un article publié sous l’occupation, dans Candide, le 26 mai 1943, Maurras nous suggère qu’il faut en tous cas remonter beaucoup plus loin en arrière. En effet, pour ce qu’il voit en ces heures tragiques, la situation semble en tous points comparable à ce que nous connaissons aujourd’hui : le n’importe quoi est à la mode, le n’importe quoi s’impose partout. Qu’il soit question de philosophie ou d’histoire, des mythes absurdes et infondés naissent, mutent et se multiplient, enfin s’imposent, tel un cancer de la pensée, ne laissant à la vérité des faits aucune chance de se faire entendre.

Et il ne suffit pas d’en appeler à la rigueur et au bon sens. Car le penchant général pour la facilité du n’importe quoi est encouragé, porté, stimulé par l’esprit démocratique ; il n’y a intrinsèquement ni vrai ni faux, tout se vaut, et ce sont des majorités changeantes et capricieuses qui décident. Mais Maurras ne va pas plus loin dans ce court article qui n’est qu’un simple divertissement d’écriture, à la Juvénal ; L’Avenir de l’Intelligence a été achevé quarante ans auparavant, et restera sans suite.

Que nous reste-t-il, dès lors, des prescriptions finales de L’Avenir de l’Intelligence ? Le « vrai seul » cher à Sainte-Beuve a été submergé par le déferlement de ce n’importe quoi qui aura tué la critique littéraire, privant d’oxygène le genre où le jeune Maurras fit ses premières armes. Maurras qui lui-même en est l’une des principales victimes ; s’il est un auteur dont on dit n’importe quoi, de nos jours, c’est bien lui !

Jacquard, une préface en passant

par Philippe le 26 octobre 2009

Métier à tisser Jacquard Il y a peu de biographies de Joseph- Marie Jacquard, l’inventeur du métier à tisser. Si vous en recherchiez une, vous aurez de bonnes chances de tomber sur un livre édité à Genève en 1943. L’auteur en est un certain François Poncetton, et la préface est de Charles Maurras.

Mais que faisait donc Maurras en cette affaire ? C’est d’autant moins clair qu’il ne s’en explique guère, et qu’il précise au début de son texte qu’il n’est ni Lyonnais, ni en rien spécialiste du tissage, donc doublement peu qualifié pour cet exercice. Quant à François Poncetton, son nom est bien oublié aujourd’hui. On ne trouve pas trace de lui dans d’autres textes de Maurras, du moins dans les plus connus et accessibles.

Il se trouve que la Société des Gens de Lettres distribue chaque année un Prix Poncetton. Mais la documentaliste de cette Société s’est avérée incapable de nous en dire davantage sur cet auteur, sinon que son Prix avait été institué en 1970 à la suite d’un legs fait par sa veuve, suivant en cela ses dernières volontés testamentaires. Et aucune des références habituelles en matière de littérature ne semble contenir d’article Poncetton.

Nous n’avons pu réunir, par d’autres sources, que peu d’éléments. François Poncetton aurait été un médecin, né en 1875 et mort en 1950. Sa production littéraire est assez abondante ; outre Jacquard, il écrivit une biographie relativement connue de Duguay-Trouin, et de nombreux ouvrages traitant d’art ou d’ethnologie. Plus d’autres, sous des pseudonymes divers. Et, au milieu de tout cela, un opuscule paru en 1926, Paradoxes royalistes. Voilà qui nous rapproche du but.

Ces Paradoxes sont un dialogue entre deux interlocuteurs qu’il appelle « Moi » et « Mon Maître ». Sans préjuger davantage, on peut imaginer que les débatteurs y expriment des idées entre lesquelles l’auteur balance. Il y est question de la personnalité de Maurras, de la nature de la royauté, de la stratégie poursuivie par l’Action française et de son efficacité. Poncetton maîtrise parfaitement tous ces thèmes, montrant qu’il s’en tient informé, et qu’il a sans doute participé de près, mais on ne sait quand, aux activités du mouvement royaliste.

Ceci dit, Maurras ne s’en sort pas à son avantage. Certes, son génie est reconnu, de même que le courage et la droiture de ses compagnons ; mais en gros, Poncetton lui reproche de faire passer la France avant la royauté et d’avoir ainsi renforcé la République. Maurras n’aura sans doute que modérément apprécié la critique, même si Poncetton prend toutes les précautions nécessaires en la faisant endosser par le mystérieux « Mon Maître ».

En 1943, les nuages ont eu le temps de se dissiper et Poncetton, à la recherche d’un préfacier prestigieux pour son Jacquard, obtient l’accord de Maurras. Et celui-ci, qui ne peut ou ne veut se dédire, s’acquitte de sa promesse.

Joseph-Marie Jacquard, l'inventeur du métier à tisser Mais on sent bien qu’il ne le fait pas avec le même enthousiasme qu’il mettra, quelques mois plus tard, à préfacer le Groumanduji de Maurice Brun. Un détail montre même qu’il n’a pas lu le livre, ne faisant que le feuilleter de loin ; lorsqu’il évoque le retour de Jacquard de l’armée, Maurras le décrit « heureux de retrouver sa chère Claudine », alors qu’il rentre désespéré par la mort de son fils qu’il avait accompagné au front. Et comme on comprend Maurras ! Le livre de Poncetton est fort médiocre. Si le style en est parfois brillant, ce style n’est mis au service d’aucun plan, d’aucune idée qui vaille. Les phrases s’allongent et s’égarent en festons inutiles ; ici l’on invente le détail d’un décor, là d’un paysage, ou même du temps qu’il fait. Ces images parfaitement inutiles et superflues n’ajoutent rien au sens, et ne parviennent pas à cacher la maigreur et les lacunes criantes de la documentation réunie.

Triste corvée dès lors, que d’écrire tout le bien qu’on pense d’un livre quand on n’en pense pas un mot ! Maurras ne se montre pas à son meilleur dans cet exercice de flagornerie. Et ceci nous renvoie bien entendu au contexte de cette fin de 1943, quand la guerre fait rage partout dans le monde, mais que la France, bien qu’entièrement occupée, semble rester miraculeusement en dehors du cœur du conflit. Maurras jouit d’un prestige inégalé, et les événements l’autorisent toujours à défendre, envers et contre tous, sa théorie de la ligne de crête, de la seule France, ni Axe ni Alliés ; isolé par sa surdité, par son entourage, par les hommages qu’il reçoit, ne voit-il pas que le monde bascule ?

Nous ne le saurons jamais, et nous ne connaissons que la suite de l’Histoire. Mais la voie reste libre, pour la fiction, pour l’uchronie. La préface du Jacquard nous en donne un petit élément.

Un obscur recoin réservé à l’espoir

par Philippe le 3 mai 2009

Figue rayée Pendant les années d’occupation, la production journalistique de Charles Maurras se réduit ; le papier manque, et la censure est omniprésente. La rareté fournit l’occasion de prendre un certain recul avec une actualité dramatique, pour toujours y revenir avec un message d’unité et d’espoir.

Ainsi, le 29 septembre 1943, Maurras publie dans Candide le récit d’une histoire vécue dans son jardin de Martigues, la réapparition subite d’un fruit merveilleux dont on croyait l’arbre porteur perdu à jamais ; c’est l’« Apologue sous un figuier ».

La Providence s’y laisse prendre à faire aux mortels un don gratuit et inattendu, heurtant frontalement toute la mystique de l’action que Maurras enseigne depuis des années. À celui qui prêche un engagement incessant, affirmant qu’aucun effort n’est vain mais que sans effort aucun résultat ne sera obtenu, voilà que la nature et le Hasard viennent combler l’oisif de bienfaits inespérés. Il y faut une leçon tout de même, et ce sera, comme le croyaient les Anciens, la grâce qui finira par émerger de la barbarie pour sourire au « misérable peuple des hommes ».

En 1949, cet article est réédité avec quelques autres productions des mêmes années dans un recueil à faible tirage, Inscriptions sur nos ruines, sous le nouveau titre La Figue-Palme.

Figue-Palme, illustration de 1949.

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Ronsard, politique et poète

par Philippe le 5 janvier 2009

Maurras aura finalement assez peu écrit sur Ronsard, assez peu en tous cas eu égard à la dimension du Vendômois « Prince de poètes et poète des Princes ». Pourtant bien des analogies peuvent être trouvées entre les deux hommes : la surdité, la célébrité, la fondation d’une École, un même partage de vie entre littérature et action publique… Ajoutons-y une même passion, jamais démentie, pour les femmes, et un même attachement à l’Antiquité gréco-latine.

Ainsi Maurras écrivait-il, le 14 août 1904, dans la Gazette de France :

L’amour du grec, tel que Ronsard l’avait éprouvé, fonde un monde, ou du moins un empire, dans les lettres françaises. La poésie française avant Ronsard est une chose ; après Ronsard, elle en est une autre. Il y a là l’action sensible, glorieuse, évidente, d’une volonté de sculpteur. On voit le ciseau, le marteau, la figure imposée avec son souple et hardi mouvement, fruits certains du génie de l’homme.

Alors, comment se fait-il que Maurras n’ait pas consacré, de son vivant, un livre, au moins une plaquette, ou une simple préface, à Ronsard ? Il faudra attendre le centenaire de sa naissance pour que paraisse dans Critique et Poésie un court chapitre consacré à la Politique de Ronsard.

Critique et Poésie, préparé par Pierre Varillon, est quasiment une reprise posthume de Poésie et Vérité. Quelques textes en sont retirés, quelques autres les remplacent, dont celui sur Ronsard. Il a donc fallu attendre une tierce intervention, seize ans après la mort de Maurras, pour rendre Ronsard visible dans son œuvre critique. Encore cet article, paru dans L’Action française en deux parties, les 24–25 et 27 avril 1943, est-il constitué pour l’essentiel de reprises d’un texte signé d’Henri Longnon, paru vingt ans auparavant dans la Revue universelle sous le titre « Pierre de Ronsard et la Réforme » (tome XV, n°14 daté du 15 octobre 1923).

Là réside, peut-être, l’explication qui nous fait défaut. Nous n’avons retrouvé que peu de renseignements sur Henri Longnon ; il faudrait rechercher, dans les souvenirs, les témoignages… Mais deux choses sont certaines : il était, en son temps, avec Pierre de Nolhac, la référence universitaire incontestée des études ronsardiennes, et il était aussi un ami proche de Maurras et de l’Action française. Ce second fait explique sans doute pourquoi il est occulté aujourd’hui, et qu’aucune bibliographie récente sur Ronsard ne le cite.

Henri Longnon soutint sa thèse sur Ronsard à l’École des Chartes en 1904. Cette thèse fut publiée en 1912 et rééditée chez Slatkine (à Genève) en 1975. Il est également l’auteur d’une édition commentée en quatre volumes des poésies de Ronsard, publiée en 1923 ; enfin on retrouve sa trace en 1950 pour un ouvrage sur Les Déboires de Ronsard à la Cour.

On peut donc imaginer que, pour Maurras, le cas Ronsard était réglé ; il laissait à Henri Longnon le soin d’en parler et de l’étudier. De même qu’il ne lui serait pas venu à l’idée d’écrire sur Louis II de Bavière, domaine réservé à Jacques Bainville.

Est-ce satisfaisant ? Est-ce suffisant ? Henri Longnon était également spécialiste de Dante ; or Maurras n’a jamais cessé d’invoquer Dante, tout au long de son œuvre. Il semble en fait qu’au fond, et malgré de vigoureux éloges, Maurras ne parvienne pas à placer Ronsard au tout premier rang des poètes. Il émet des réserves : Nous en avons de plus parfaits et de plus grands… mais sans en préciser le sens ou le motif. Bref, Ronsard ne lui « plaît » pas autant que d’autres. Il va donc moins parler de son œuvre poétique que de son action politique.

Action politique qui, au terrible temps des guerres de religion, s’attache à trouver l’intérêt de la France et la réconciliation des Français ; une situation qui se retrouve en 1943, ce qui conduit Maurras à exhumer un article vieux de vingt ans, pour le reprendre à son compte et exhorter ses lecteurs à retrouver les sources du raisonnement politique de Ronsard. Mais les analogies s’arrêtent là, leur sens tourne court, car la seconde guerre mondiale ne s’est pas achevée comme les guerres de religion, avec l’arrivée pacificatrice d’un Henri IV qu’annonçait le vieux Ronsard et dont pouvait rêver le vieux Maurras…

Nous vous proposons aujourd’hui, d’abord l’article « Ronsard » du Dictionnaire politique et critique (fascicule 22, publié en 1933 ; les extraits concernés datent de 1911, 1924 et 1925), puis un extrait de La Balance intérieure (deux sonnets, composés en 1933 et 1934, et une notice explicative), enfin l’article de Critique et Poésie.

On remarquera à quel point Maurras quitte facilement le « sujet Ronsard » pour parler d’autre chose. Commente-t-il le texte d’Henri Longnon ? C’est pour évoquer, de digression en digression, la fondation de l’Action française. Visite-t-il l’exposition Ronsard ? C’est pour faire l’éloge de deux de ses contemporains, Henri Estienne et Claude Lejeune. Évoque-t-il la découverte des ossements du poète ? C’est pour glisser, par marquise de Maillé interposée, vers Les Baux de Provence. Cette distance, cette indifférence, ne peuvent pas être sans signification !

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Eine höhere Wahrheit

31 octobre 2008

Ce texte introductif à Poésie et Vérité est-il un simple avant-propos ? sans doute. À un recueil tardif qui plus est : on pourrait n’y voir qu’un texte de pure circonstance, y relever quelques formules heureuses d’un Maurras qui, en 1943, maîtrise parfaitement son art.
Mais il y a plus. On évoque fréquemment la germanophobie de Charles [...]

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Pour un réveil français

29 octobre 2007

Curieux texte que Pour un réveil français. C’est un livre d’art, sous emboîtage, dont le tirage confidentiel semble avoir été réalisé dans des conditions quasiment clandestines.
D’emblée, la première page de garde nous avertit :

Le texte lui-même est tant bourré de fautes qu’un errata sur quatre pages y est annexé, et l’errata lui-même [...]

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