Articles étiquetés :

1943

Jacquard, une préface en passant

par Philippe le 26 octobre 2009

Métier à tisser Jacquard Il y a peu de biographies de Joseph- Marie Jacquard, l’inventeur du métier à tisser. Si vous en recherchiez une, vous aurez de bonnes chances de tomber sur un livre édité à Genève en 1943. L’auteur en est un certain François Poncetton, et la préface est de Charles Maurras.

Mais que faisait donc Maurras en cette affaire ? C’est d’autant moins clair qu’il ne s’en explique guère, et qu’il précise au début de son texte qu’il n’est ni Lyonnais, ni en rien spécialiste du tissage, donc doublement peu qualifié pour cet exercice. Quant à François Poncetton, son nom est bien oublié aujourd’hui. On ne trouve pas trace de lui dans d’autres textes de Maurras, du moins dans les plus connus et accessibles.

Il se trouve que la Société des Gens de Lettres distribue chaque année un Prix Poncetton. Mais la documentaliste de cette Société s’est avérée incapable de nous en dire davantage sur cet auteur, sinon que son Prix avait été institué en 1970 à la suite d’un legs fait par sa veuve, suivant en cela ses dernières volontés testamentaires. Et aucune des références habituelles en matière de littérature ne semble contenir d’article Poncetton.

Nous n’avons pu réunir, par d’autres sources, que peu d’éléments. François Poncetton aurait été un médecin, né en 1875 et mort en 1950. Sa production littéraire est assez abondante ; outre Jacquard, il écrivit une biographie relativement connue de Duguay-Trouin, et de nombreux ouvrages traitant d’art ou d’ethnologie. Plus d’autres, sous des pseudonymes divers. Et, au milieu de tout cela, un opuscule paru en 1926, Paradoxes royalistes. Voilà qui nous rapproche du but.

Ces Paradoxes sont un dialogue entre deux interlocuteurs qu’il appelle « Moi » et « Mon Maître ». Sans préjuger davantage, on peut imaginer que les débatteurs y expriment des idées entre lesquelles l’auteur balance. Il y est question de la personnalité de Maurras, de la nature de la royauté, de la stratégie poursuivie par l’Action française et de son efficacité. Poncetton maîtrise parfaitement tous ces thèmes, montrant qu’il s’en tient informé, et qu’il a sans doute participé de près, mais on ne sait quand, aux activités du mouvement royaliste.

Ceci dit, Maurras ne s’en sort pas à son avantage. Certes, son génie est reconnu, de même que le courage et la droiture de ses compagnons ; mais en gros, Poncetton lui reproche de faire passer la France avant la royauté et d’avoir ainsi renforcé la République. Maurras n’aura sans doute que modérément apprécié la critique, même si Poncetton prend toutes les précautions nécessaires en la faisant endosser par le mystérieux « Mon Maître ».

En 1943, les nuages ont eu le temps de se dissiper et Poncetton, à la recherche d’un préfacier prestigieux pour son Jacquard, obtient l’accord de Maurras. Et celui-ci, qui ne peut ou ne veut se dédire, s’acquitte de sa promesse.

Joseph-Marie Jacquard, l'inventeur du métier à tisser Mais on sent bien qu’il ne le fait pas avec le même enthousiasme qu’il mettra, quelques mois plus tard, à préfacer le Groumanduji de Maurice Brun. Un détail montre même qu’il n’a pas lu le livre, ne faisant que le feuilleter de loin ; lorsqu’il évoque le retour de Jacquard de l’armée, Maurras le décrit « heureux de retrouver sa chère Claudine », alors qu’il rentre désespéré par la mort de son fils qu’il avait accompagné au front. Et comme on comprend Maurras ! Le livre de Poncetton est fort médiocre. Si le style en est parfois brillant, ce style n’est mis au service d’aucun plan, d’aucune idée qui vaille. Les phrases s’allongent et s’égarent en festons inutiles ; ici l’on invente le détail d’un décor, là d’un paysage, ou même du temps qu’il fait. Ces images parfaitement inutiles et superflues n’ajoutent rien au sens, et ne parviennent pas à cacher la maigreur et les lacunes criantes de la documentation réunie.

Triste corvée dès lors, que d’écrire tout le bien qu’on pense d’un livre quand on n’en pense pas un mot ! Maurras ne se montre pas à son meilleur dans cet exercice de flagornerie. Et ceci nous renvoie bien entendu au contexte de cette fin de 1943, quand la guerre fait rage partout dans le monde, mais que la France, bien qu’entièrement occupée, semble rester miraculeusement en dehors du cœur du conflit. Maurras jouit d’un prestige inégalé, et les événements l’autorisent toujours à défendre, envers et contre tous, sa théorie de la ligne de crête, de la seule France, ni Axe ni Alliés ; isolé par sa surdité, par son entourage, par les hommages qu’il reçoit, ne voit-il pas que le monde bascule ?

Nous ne le saurons jamais, et nous ne connaissons que la suite de l’Histoire. Mais la voie reste libre, pour la fiction, pour l’uchronie. La préface du Jacquard nous en donne un petit élément.

Un obscur recoin réservé à l’espoir

par Philippe le 3 mai 2009

Figue rayée Pendant les années d’occupation, la production journalistique de Charles Maurras se réduit ; le papier manque, et la censure est omniprésente. La rareté fournit l’occasion de prendre un certain recul avec une actualité dramatique, pour toujours y revenir avec un message d’unité et d’espoir.

Ainsi, le 29 septembre 1943, Maurras publie dans Candide le récit d’une histoire vécue dans son jardin de Martigues, la réapparition subite d’un fruit merveilleux dont on croyait l’arbre porteur perdu à jamais ; c’est l’« Apologue sous un figuier ».

La Providence s’y laisse prendre à faire aux mortels un don gratuit et inattendu, heurtant frontalement toute la mystique de l’action que Maurras enseigne depuis des années. À celui qui prêche un engagement incessant, affirmant qu’aucun effort n’est vain mais que sans effort aucun résultat ne sera obtenu, voilà que la nature et le Hasard viennent combler l’oisif de bienfaits inespérés. Il y faut une leçon tout de même, et ce sera, comme le croyaient les Anciens, la grâce qui finira par émerger de la barbarie pour sourire au « misérable peuple des hommes ».

En 1949, cet article est réédité avec quelques autres productions des mêmes années dans un recueil à faible tirage, Inscriptions sur nos ruines, sous le nouveau titre La Figue-Palme.

Figue-Palme, illustration de 1949.

{ Aucun commentaire }

Ronsard, politique et poète

par Philippe le 5 janvier 2009

Maurras aura finalement assez peu écrit sur Ronsard, assez peu en tous cas eu égard à la dimension du Vendômois « Prince de poètes et poète des Princes ». Pourtant bien des analogies peuvent être trouvées entre les deux hommes : la surdité, la célébrité, la fondation d’une École, un même partage de vie entre littérature et action publique… Ajoutons-y une même passion, jamais démentie, pour les femmes, et un même attachement à l’Antiquité gréco-latine.

Ainsi Maurras écrivait-il, le 14 août 1904, dans la Gazette de France :

L’amour du grec, tel que Ronsard l’avait éprouvé, fonde un monde, ou du moins un empire, dans les lettres françaises. La poésie française avant Ronsard est une chose ; après Ronsard, elle en est une autre. Il y a là l’action sensible, glorieuse, évidente, d’une volonté de sculpteur. On voit le ciseau, le marteau, la figure imposée avec son souple et hardi mouvement, fruits certains du génie de l’homme.

Alors, comment se fait-il que Maurras n’ait pas consacré, de son vivant, un livre, au moins une plaquette, ou une simple préface, à Ronsard ? Il faudra attendre le centenaire de sa naissance pour que paraisse dans Critique et Poésie un court chapitre consacré à la Politique de Ronsard.

Critique et Poésie, préparé par Pierre Varillon, est quasiment une reprise posthume de Poésie et Vérité. Quelques textes en sont retirés, quelques autres les remplacent, dont celui sur Ronsard. Il a donc fallu attendre une tierce intervention, seize ans après la mort de Maurras, pour rendre Ronsard visible dans son œuvre critique. Encore cet article, paru dans L’Action française en deux parties, les 24–25 et 27 avril 1943, est-il constitué pour l’essentiel de reprises d’un texte signé d’Henri Longnon, paru vingt ans auparavant dans la Revue universelle sous le titre « Pierre de Ronsard et la Réforme » (tome XV, n°14 daté du 15 octobre 1923).

Là réside, peut-être, l’explication qui nous fait défaut. Nous n’avons retrouvé que peu de renseignements sur Henri Longnon ; il faudrait rechercher, dans les souvenirs, les témoignages… Mais deux choses sont certaines : il était, en son temps, avec Pierre de Nolhac, la référence universitaire incontestée des études ronsardiennes, et il était aussi un ami proche de Maurras et de l’Action française. Ce second fait explique sans doute pourquoi il est occulté aujourd’hui, et qu’aucune bibliographie récente sur Ronsard ne le cite.

Henri Longnon soutint sa thèse sur Ronsard à l’École des Chartes en 1904. Cette thèse fut publiée en 1912 et rééditée chez Slatkine (à Genève) en 1975. Il est également l’auteur d’une édition commentée en quatre volumes des poésies de Ronsard, publiée en 1923 ; enfin on retrouve sa trace en 1950 pour un ouvrage sur Les Déboires de Ronsard à la Cour.

On peut donc imaginer que, pour Maurras, le cas Ronsard était réglé ; il laissait à Henri Longnon le soin d’en parler et de l’étudier. De même qu’il ne lui serait pas venu à l’idée d’écrire sur Louis II de Bavière, domaine réservé à Jacques Bainville.

Est-ce satisfaisant ? Est-ce suffisant ? Henri Longnon était également spécialiste de Dante ; or Maurras n’a jamais cessé d’invoquer Dante, tout au long de son œuvre. Il semble en fait qu’au fond, et malgré de vigoureux éloges, Maurras ne parvienne pas à placer Ronsard au tout premier rang des poètes. Il émet des réserves : Nous en avons de plus parfaits et de plus grands… mais sans en préciser le sens ou le motif. Bref, Ronsard ne lui « plaît » pas autant que d’autres. Il va donc moins parler de son œuvre poétique que de son action politique.

Action politique qui, au terrible temps des guerres de religion, s’attache à trouver l’intérêt de la France et la réconciliation des Français ; une situation qui se retrouve en 1943, ce qui conduit Maurras à exhumer un article vieux de vingt ans, pour le reprendre à son compte et exhorter ses lecteurs à retrouver les sources du raisonnement politique de Ronsard. Mais les analogies s’arrêtent là, leur sens tourne court, car la seconde guerre mondiale ne s’est pas achevée comme les guerres de religion, avec l’arrivée pacificatrice d’un Henri IV qu’annonçait le vieux Ronsard et dont pouvait rêver le vieux Maurras…

Nous vous proposons aujourd’hui, d’abord l’article « Ronsard » du Dictionnaire politique et critique (fascicule 22, publié en 1933 ; les extraits concernés datent de 1911, 1924 et 1925), puis un extrait de La Balance intérieure (deux sonnets, composés en 1933 et 1934, et une notice explicative), enfin l’article de Critique et Poésie.

On remarquera à quel point Maurras quitte facilement le « sujet Ronsard » pour parler d’autre chose. Commente-t-il le texte d’Henri Longnon ? C’est pour évoquer, de digression en digression, la fondation de l’Action française. Visite-t-il l’exposition Ronsard ? C’est pour faire l’éloge de deux de ses contemporains, Henri Estienne et Claude Lejeune. Évoque-t-il la découverte des ossements du poète ? C’est pour glisser, par marquise de Maillé interposée, vers Les Baux de Provence. Cette distance, cette indifférence, ne peuvent pas être sans signification !

{ 1 commentaire }

Eine höhere Wahrheit

par Nicolas le 31 octobre 2008

Ce texte introductif à Poésie et Vérité est-il un simple avant-propos ? sans doute. À un recueil tardif qui plus est : on pourrait n’y voir qu’un texte de pure circonstance, y relever quelques formules heureuses d’un Maurras qui, en 1943, maîtrise parfaitement son art.

Mais il y a plus. On évoque fréquemment la germanophobie de Charles Maurras. Sans doute, au sens où un nationaliste dont la jeunesse a été hantée par les suites de la guerre de 1870, qui connut la première guerre mondiale et qui en 1943 vivait dans une France occupée — même s’il soutenait par ailleurs certains aspects de la Révolution nationale — pouvait difficilement être autre chose que germanophobe.

La claire figure de Goethe a cependant toujours échappé à cette « germanophobie ». Maurras le cite à de multiples reprises, comme il cite Chénier, Racine ou Dante. Goethe est pour lui une figure familière, une référence naturelle sous sa plume. À titre indicatif, on peut remarquer que dans les soixante-cinq textes publiés par nos soins avant celui dont nous parlons ici, Goethe est cité dans presque vingt d’entre eux, souvent en rapport avec des réflexions sur le romantisme et le classicisme, comme dans Entre Bainville et Baudelaire, texte qui fait précisément partie de Poésie et Vérité.

Or ce titre même, Poésie et Vérité, vient de Goethe. Ou plus exactement, dit curieusement Maurras, de ses premiers traducteurs en français. Le titre allemand des Mémoires de Goethe est Dichtung und Wahrheit. Si traduire Wahrheit par vérité ne pose pas de problème particulièrement épineux, traduire Dichtung par poésie est effectivement plus aventureux. Certes le mot désigne avant tout en allemand moderne un poème. On parle au pluriel des Dichtungen de Hölderlin, par exemple, pour désigner un recueil de ses poèmes.

Mais le mot Dichtung, par une étymologie très présente, par l’histoire complexe de son usage en rapport avec la manière dont l’Allemagne se comprend elle-même comme originale, par sa polysémie, emporte bien autre chose que notre simple poésie. Sans doute même n’a-t-il pas d’équivalent précis dans d’autres langues que l’allemand.

Citons la germaniste Élisabeth Décultot :

Dichtung est dérivé du verbe dichten qui, présent dès le stade du vieux-haut-allemand, possède deux acceptions principales. Au sens large, tout d’abord, dichten signifie inventer, imaginer, créer — une signification qui peut aussi se charger de connotations négatives. Dichten, proche en cela de erdichten, signifie alors inventer pour leurrer, imaginer pour tromper. Au sens étroit, ensuite, le mot désigne l’action de concevoir un poème ou plus généralement un texte afin qu’il soit rédigé et lu. Dans cette acception, le mot s’applique avec une prédilection particulière au domaine de la création poétique et signifie alors faire des vers, composer un poème (même si l’application à la prose n’est pas exclue).

Dichtung a hérité de dichten sa substance sémantique en même temps que ses difficultés. Comme le verbe, le substantif place en son centre le rapport complexe de la fiction et de la réalité. Dans un sens péjoratif, Dichtung renvoie à l’idée d’invention fallacieuse, d’affabulation, de mensonge. Dans un sens positif, cependant, le terme désigne la création d’un monde fictif, investi d’une vérité singulière. Dichtung évoque la fabrication d’un univers imaginaire, clos sur lui-même, issu de la seule puissance d’invention d’un individu, l’élaboration d’un espace irréel, en somme, et pourtant aussi véridique que la réalité palpable. Dichtung, en ce sens, participe intimement de la consécration romantique de l’œuvre d’art. À cette signification, qui oscille entre les virtualités négatives et positives de Fiktion, s’ajoute une acception plus étroite. Dichtung désigne la création littéraire au sens précis du terme, et singulièrement la création poétique — jouxtant par là les termes Literatur et Poesie.

Si le mot Dichtung participe donc de ces trois acceptions — Fiktion, Literatur et Poesie —, il n’a cependant cessé au cours de son histoire de chercher à s’en distinguer en s’adjoignant des connotations singulières, nées des circonstances historiques et philosophiques qui l’ont porté au jour. Le terme est une création récente. Il est certes attesté dès 1561, mais ce n’est que dans les années 1770 qu’il fait son entrée réelle et massive dans la langue allemande, alors même que sa matrice verbale, dichten, existe depuis des siècles (Grimm, vol. 2, 1860, art. “ dichten ” et “ Dichtung ”). Sulzer ignore encore totalement ce substantif dans l’Allgemeine Theorie der schönen Künste [Théorie générale des beaux-arts ] (2 vol., Leipzig, Weidemanns Erben und Reich, 1771-1774) et Adelung le cite au titre de « terme nouveau » dans la première édition de son dictionnaire (vol. 1, 1774, art. “ Dichtung ” ). C’est à Herder que l’on doit pour l’essentiel l’introduction de Dichtung dans la langue allemande — une paternité qui explique aussi l’aura singulière qui l’entoure. Dans son essai de 1770 sur l’origine du langage, Herder recourt à ce mot jusqu’alors inusité pour désigner la faculté d’invention poétique qui présida à la première langue de l’humanité, cette langue originelle et naturelle qui précéda la prose. Dichtung est « la langue naturelle de toutes les créatures [Natursprache aller Geschöpfe] » transposée en images ou, pour citer une variation ultérieure sur ce thème, elle prend sa source dans la nature (Über den Ursprung der Sprache, 1770, vol. 5, p. 56; Über Bild, Dichtung und Sprache, 1787, vol. 15, p. 535 sq.). Dès sa naissance, donc, la notion de Dichtung se trouve investie d’une triple connotation. Elle est poétique, originelle et naturelle, qualités auxquelles s’ajoute un ultime attribut : elle est authentique. Une idée, en effet, sous-tend constamment l’usage herdérien du terme : l’univers fictif auquel renvoie Dichtung n’est pas moins vrai que la réalité elle-même. Il n’est pas l’opposé du monde sensible, mais bien plutôt son « condensé » — un principe souterrainement étayé par la proximité homophonique fortuite de ce terme avec les mots Dichte et dicht (densité, dense). L’idée sera développée sur un mode philosophique quelque temps plus tard par Kant (Kritik der Urteilskraft, 1790, § 53), puis par Schlegel.

Au cours du XIXe siècle, cependant, Dichtung ne tarda pas à se charger de lourds sous-entendus nationaux. Dans une Allemagne en quête d’identité nationale, on eut en effet tôt fait de mesurer tout le parti que l’on pouvait tirer de ce substantif spécifiquement germanique, riche de multiples connotations sémantiques ou homophoniques et, pour toutes ces raisons, difficilement traduisible dans une quelconque autre langue. Dichtung permettait à la langue allemande de désigner un mode spécifique d’invention intellectuelle, dont le produit — littérature, langue, poésie — se trouvait chargé de qualités singulières : rapport immédiat à la nature, naïveté originelle, souffle poétique, génialité, etc. La distinction herdérienne entre Naturpoesie et Kunstpoesie, en partie dirigée contre le classicisme français, fut réinterprétée par la postérité dans le sens d’une opposition entre une deutsche Dichtung et une französische Literatur, le mot germanique Dichtung désignant une production littéraire dotée d’originalité et d’authenticité, le dérivé latin Literatur renvoyant au contraire à l’artifice et à la complexité.

Ce sont ces connotations diffuses, souterrainement présentes dans l’usage et rarement indiquées dans les dictionnaires, qui expliquent l’ascension remarquable du terme dans le lexique allemand entre 1770 et 1850. Encore largement dominé, à la fin du XVIIIe siècle, par ses rivaux Poesie et Literatur, Dichtung semble les avoir totalement supplantés au milieu du XIXe siècle. L’implantation a d’abord été tâtonnante. Ainsi, ce n’est que dans la seconde édition de l’essai Über naive und sentimentalische Dichtung en 1800 que Friedrich von Schiller décide d’introduire le mot Dichtung dans le titre — un terme qui, au demeurant, est remarquablement peu employé dans l’ouvrage lui-même. La parution, à partir de 1811, de l’autobiographie de Goethe, Dichtung und Wahrheit (habituellement traduit par Poésie et Vérité) marque dans cette ascension une étape importante — le mot Dichtung étant compris, selon les déclarations répétées de l’auteur, dans un rapport non d’opposition, mais de complémentarité avec le mot Wahrheit. « C’est là tout ce qui résulte de ma vie et chacun des faits ici narrés ne sert qu’à appuyer une observation générale, une vérité plus haute [eine höhere Wahrheit] » (Johann Peter Eckermann, Gespräche mit Goethe, 30 mars 1831). En 1787 déjà, dans le poème Zueignung, Goethe s’était décrit comme recueillant « le voile de la poésie de la main de la vérité [der Dichtung Schleier aus der Hand der Wahrheit empfangen] » (v. 96). Le succès grandissant du terme est confirmé par Hegel qui, dans ses Leçons sur l’esthétique dispensées entre 1818 et 1829, baptise Dichtung le troisième art « romantique » (les deux autres étant la musique et la peinture). En 1853, G.G. Gervinus réédite sous le titre de Geschichte der deutschen Dichtung une histoire de la littérature allemande qu’il avait publiée une première fois sous celui de Geschichte der poetischen Nationalliteratur der Deutschen en 1835-1842. C’est donc sous le nom de Dichtung et non sous celui de Literatur ou de Poesie que la production littéraire allemande accède à une véritable consécration historique au XIXe siècle.

À la lecture de ces remarques érudites, on comprend mieux ce que signifie le titre utilisé par Maurras : choisir la traduction en Poésie tout en se rattachant directement à Goethe par l’empoi du même titre que lui, sans s’arrêter à l’utilisation faite de Dichtung par le romantisme allemand, dont on sait les liens avec le nationalisme allemand et que Maurras a tant combattu, cela a un sens. C’est se rattacher par delà le romantisme national allemand du dix-neuvième siècle à ce que Goethe a pu avoir de classique, et que Maurras évoque à maintes reprises dans d’autres textes ; c’est choisir contre une Allemagne qui se voue à elle-même et à ses démons originaux une Allemagne qui aspire au monde latin, classique, au sud méditerranéen, celle du « pays où fleurissent les citronniers » comme l’écrit précisément Goethe dans son Mignons Lied souvent cité par Maurras.

Au total, c’est affirmer la possibilité d’une rédemption pour l’Allemagne telle que la voit le « germanophobe » Maurras, rédemption qui passe précisément par le rapport qu’entretiennent dans le classicisme la création et la vérité : rapport régulateur, apaisant, mesure et nombre, accord avec les vérités les plus claires et dénombrables. La création classique c’est bien l’expression d’une vérité plus haute, pas la création romantique qui s’affranchit graduellement de toutes les mesures de la vérité. Et cette vérité, nous dit Maurras peut être allemande, contre les démons de l’Allemagne : Goethe en témoigne. Il en témoigne si hautement que Maurras lui emprunte le titre et comme l’étendard de ce recueil important, mais dans sa traduction française et avec le parti-pris qu’elle indique : Dichtung y est poésie, pas la création romantique typiquement allemande affranchie du rapport essentiel à la vérité, création romantique qui avait nourri le nationalisme des Allemagnes au long du siècle précédent.

Ce rapport central entre création et vérité dans le classicisme de Maurras, rapport qui est constitutif de ce classicisme même bien plus que n’importe quelle forme fixée, il est pour Maurras à la fois proprement méditerranéen et universel. Cette position n’est d’ailleurs pas nouvelle pour nos lecteurs, plusieurs textes l’ont déjà évoquée, et Maurras y citait parfois déjà Goethe : le Raoul Ponchon le dit différemment, mais dit-il autre chose ?

Resterait à avoir si Maurras a simplement retiré ces subtilités de philologie allemande de son propre fonds, les devinant ou les tirant des nécessités de la réflexion, ou bien s’il les a précisément sues. Et dans ce cas de quelle source ? Il est bien sûr tentant d’évoquer ici le germaniste qu’était Jacques Bainville, qui aurait pu avant de disparaître éclairer Maurras dans un autre dialogue de Pierre et de Paul. Aucune preuve ne le permet.

{ 2 commentaires }

Pour un réveil français

29 octobre 2007

Curieux texte que Pour un réveil français. C’est un livre d’art, sous emboîtage, dont le tirage confidentiel semble avoir été réalisé dans des conditions quasiment clandestines.
D’emblée, la première page de garde nous avertit :

Le texte lui-même est tant bourré de fautes qu’un errata sur quatre pages y est annexé, et l’errata lui-même [...]

Lire la suite →