par Nicolas le 27 janvier 2009
Il aura fallu attendre jusqu’à maintenant pour lire sous la plume de Maurras, dans les textes que nous vous présentons, le mot « merde ».
Encore est-ce sous la forme euphémistique d’un inodore « m*** » : il y a des convenances avec lesquelles un académicien ne pouvait rompre avant-guerre.
Et à propos de quoi ce mot étonnant sous la plume de Maurras ? à propos d’André Chénier.
— Quoi ! dira-t-on, Chénier ? Celui de La Jeune Tarentine, celui de la pâle Néère qui expire en enjoignant à la nature de redire à Clinias son amour, celui que l’on voit peuplé de cupidons antiques bandant leur arc avec l’application d’un charme qui tient tout dans l’extrême moment de l’ancien régime ? Doux alcyons, oiseaux chers à Thétis ?
— Mais oui, celui-là même.
Mais aussi celui des iambes écrit à la prison de Saint-Lazare et des textes où cette merde clapote et fermente dans la bouche de divers révolutionnaires auxquels s’en prend Chénier.
Et les deux sont indissociables : c’est tout le sens de ce que nous dit Maurras, qui imagine comment le dix-neuvième siècle littéraire et ses idées romantiques auraient peut-être trouvé un contre-poids dans Chénier. Il s’en est fallu de quarante-huit heures, du sept au Neuf thermidor, que nous soyons sauvés du romantisme, que deux calamités aussi abominables que Madame de Staël et Hugo nous soient peut-être épargnées par Chénier réchappé de la guillotine. Comme le siècle alors aurait pu être différent !
Sans doute l’uchronie littéraire a ses charmes pour sauver l’intérêt du lecteur d’aujourd’hui, qui bâille un peu aux vers dont on sent chez Maurras le plaisir évident avec lequel il les cite et les accumule – sans avoir complètement disparu, ce plaisir-là semble atteindre à la satiété du lecteur moyen plus vite qu’il y a soixante-dix ans, puisque ce texte est de mars 1939.
Nous terminons avec cet André Chénier la numérisation de Poésie et Vérité. Un détail doit retenir l’attention, qui sauverait ce texte somme toute un peu scolaire, si même l’uchronie en était absente : ce qu’il dit de la position de Chénier, justement quand il prononce ce mot m*** :
Il faut bien voir que le poète y veut utiliser pour l’iambe (…) le même marbre immaculé qui convient à la statue humaine et divine : une incomparable matière ne déroge en rien, elle ne contracte aucune mésalliance quand elle sert à flétrir ce qui déshonore l’humanité. Le service rendu à la juste satire vaut tous les autres ministères que Paros aura pu prêter à la religion et à la patrie.
Autrement dit, comme le remarque un universitaire américain qui a travaillé sur Chénier et qui cite rapidement Maurras, nous sommes bien ici sur la ligne de partage entre l’ambition d’un classicisme vrai, renouvelé, puissant et un néo-classicisme décevant, affadi, qui évoquerait plus la pâte d’amandes que le marbre de Paros, patrie d’Archiloque.
Maurras semble entre les deux avoir pris son parti : celui de Chénier qui voit bouillir le fétide mélange dans la poitrine de Collot d’Herbois, évidemment.
par Philippe le 19 décembre 2007
Corps glorieux ou Vertu de la Perfection est un livre d’art édité en 1928 chez l’imprimeur Léon Pichon, puis l’année suivante chez Flammarion. Maurras présente ce texte comme un prolongement immédiat de la préface de La Musique intérieure ; c’est également une suite au Tombeau du Prince puisque Maurras précise qu’il en a rédigé l’essentiel lors de son passage à Rome, au retour de Palerme où il s’était rendu pour les funérailles du duc d’Orléans.
Un large extrait en avait déjà été publié dans le numéro de Noël de L’Illustration du 4 décembre 1926. Le texte sera ensuite repris, en 1937 dans Les Vergers sur la Mer, en 1939 dans Le Voyage d’Athènes, puis dans les Œuvres capitales. Il ne sera donc livré au grand public que plus de dix ans après son écriture ; peut-être faut-il y voir un effet de la condamnation vaticane de fin 1926. En effet, cette réflexion philosophique sur la Mort, écho lointain de la découverte d’Athènes que fit Maurras en 1896, n’est pas explicitement anti-chrétienne, mais n’aurait pas manqué de passer pour telle dans le climat de polémique avivée qui suivit immédiatement la condamnation. Maurras préféra dès lors une diffusion confidentielle à ses amis bibliophiles.
Très court (moins de 5 200 mots) par rapport à sa densité, truffé de citations mythologiques, poétiques et littéraires, Corps glorieux ne fait aucune incursion dans l’actualité ni dans la modernité. Mais il suffit d’un peu d’attention au lecteur d’aujourd’hui pour en saisir toute la charge subversive, et mesurer toute la distance entre la Mort athénienne que chante Maurras et la « fin de vie » proposée par notre actuel modèle social hédoniste et mercantile.
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Le bas relief mortuaire d'Heghêso évoqué par Maurras
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par Nicolas le 13 septembre 2007
Certes Louis XIV ou l’homme-roi sent un peu son texte de circonstance : c’était d’abord un article publié dans Candide en 1938, devenu livre d’art en 1939, et l’on y constate une idéalisation de la monarchie qui n’est pas tant la marque de Maurras que celle de son écriture journalistique. Il le reconnaît lui-même comme une triste nécessité dans la préface à la Musique intérieure :
Cela traîne plus qu’un remords, l’amer regret de ne pouvoir tout dire, si l’on ne veut se résigner à ne dire qu’un peu, conduit tout droit à dire mal, ce qui est trop souvent mon cas. Au reste, l’action a sa loi. Elle appelle, elle souffle, elle impose même ces enchevêtrements, ces répétitions, ces à peu près qui sont les maladies de la prose rapide : quand la formule tend au but, quand l’oreille et l’esprit sont éveillés au point sensible, peu importe le sacrifice d’élégance, il est jugé plus que payé.
Aussi sur quelques points secondaires, ce portrait idéal de Louis XIV et de son règne est trop flatteur : on sait que Mme de Maintenon n’a pas été la parfaite désintéressée que dit Maurras, qu’elle a aussi été la femme d’un parti et sans doute plus que Louise de La Vallière ; ou que le Testament de Louis XIV comportait, à côté des éléments que cite Maurras, une remise en cause du principe de succession sur lequel Saint-Simon n’a pas écrit que des barbouillages.
Mais l’essentiel est sans doute plus ici dans le mouvement même de la pensée de Maurras que dans l’éclairage flatteur de son sujet. Ce qu’il vise, citant Goethe, ce n’est pas tant la personne historique particulière de Louis XIV que « la fonction générique de l’homme-roi » et la manière dont le roi-soleil la représente de manière exemplaire.