Souvenirs de lettré

On connaît la maxime célèbre de Confucius à qui l’on demandait quoi faire face au désordre et à la décadence : « restaurer les dénominations ». Mais l’on pourrait citer Maurras plutôt que Confucius :

Nous devons maintenir qu’en un âge où la parole imprimée ou sonore tient une place si considérable, il importe que le plus grand nombre de Français sachent le sens des mots qu’ils emploient : cela ne se peut sans le grec et le latin. Nous devons obtenir qu’en une heure où les technicités professionnelles enfoncent de plus en plus l’esprit des hommes dans les spécialités les plus étroites, une vaste culture générale soit le plus répandue possible ou l’immense majorité ne s’entendra plus parler ni penser : cette culture ne se peut pas non plus sans latin ni sans grec.

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Action politique ou action sociale ?

Politique d’abord ! mais l’action sociale alors ? Le débat est récurrent, déchaîne à l’occasion les passions. Maurras y revient en 1937, dans une lettre publiée par L’Étudiant français à l’occasion de querelles avec divers mouvements, dont les Croix de feu du colonel de La Rocque.

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Les premiers articles de Charles Maurras

Le Livre d’Or du Jubilé littéraire de Charles Maurras est paru en juillet 1937. C’est un ouvrage de luxe tiré à 341 exemplaires, dont 200 réservés aux souscripteurs qui se sont inscrits pendant l’année 1936 sur une liste de « bienfaiteurs de l’Action française ». Les dates ont une certaine importance, car à quel millésime, 1886 ou 1887, faut-il faire remonter les débuts littéraires de Charles Maurras ?

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Comment Maurras dénonçait Hitler en 1937

La jeunesse socialiste en 1937.
La jeunesse socialiste en 1937.
Maurras passe les premiers mois de l’année 1937 à la prison de la Santé. Dans sa cellule, il travaille d’arrache-pied. En février, il fait publier Devant l’Allemagne éternelle, anthologie de ses chroniques les plus antiboches des quarante années précédentes, ouvrage qui sera interdit par la censure allemande en 1942.

Pendant ce temps, Hitler accumule les succès et devient de plus en plus menaçant. Maurras lit la presse, mais peut-être ne se rend-il pas compte à quelle vitesse change le climat dans lequel sont baignés les militants de son Action française. Ceux-ci, certes, restent fermement royalistes et anti-allemands, et ce n’est pas la poignée d’entre eux, aussitôt exclus, qui se sont avoués séduits par la propagande hitlérienne qui y auront rien changé de significatif.

C’est du côté des partisans du Front Populaire et de leur expression politique que les choses se sont radicalisées d’une manière dangereuse, insupportable pour l’Action française. En effet, les groupes et ex-ligues ayant participé au mouvement du 6 février 1934 sont de plus en plus et indistinctement désignés sous les termes de fascistes ou d’hitlériens, ce dont certains vont s’accommoder, mais certainement pas les maurrassiens.

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L’Action française contre Marianne

Avant d’être de nos jours le nom d’un hebdomadaire populiste de gauche fondé pour faire pièce à son symétrique de droite, Marianne fut un journal fondé par Gallimard en 1932 et que dirigea jusqu’en 1937 Emmanuel Berl, qui ne rédigeait pas encore les discours du maréchal Pétain… tout cela, comme on pense, est bien oublié.

Marianne était un journal de gauche un brin sentencieux et donneur de leçons comme on savait les faire du temps où le socialisme n’avait pas encore failli aux yeux de tous : ferme soutien du Front populaire, il est encore en 1937 un journal intellectuel qui se veut à la fois révolutionnaire et de fort bonne tenue. On serait tenté d’évoquer les gants couleur beurre frais de Léon Blum si l’encre d’imprimerie ne tachait pas tant. Évoquer la gauche-caviar des intellectuels bien-pensants est un anachronisme, mais parlera sans doute plus aux jeunes générations.

Dans ce journal, alors que Maurras se trouve en prison à la Santé, justement pour s’en être pris vertement à Léon Blum, paraît en 1937 un article de Jules Romains. En temps normal, Maurras l’aurait sans doute relevé en quelques lignes dans sa revue de presse. Mais il est toujours dangereux de jeter les graphomanes en prison : elle peut les vexer sans doute, limiter leurs mouvements c’est certain, mais ils y trouvent tout le loisir de se livrer encore plus qu’à l’ordinaire à leur manie d’écrire. Et Maurras emprisonné arrive à faire passer à L’Action française ses articles, qui sont alors publiés signés d’un pseudonyme : « Pellisson », allusion à un auteur du grand Siècle qui connut lui aussi la prison.

Ainsi l’article de Jules Romains est longuement analysé, avec un mélange d’ironie fine et de comique un peu plus appuyé que ne le pratique Maurras de manière habituelle et sous son nom ; c’est surtout le prétexte à une réflexion sur divers aspects de l’usage de la vérité en matière de journalisme politique, évoquant les cas de Briand, de Berthellot et – encore – de Léon Blum.

Précisons que Jules Romains qui écrivait dans Marianne en 1937 est resté parallèlement membre du comité France-Allemagne jusqu’en 1939, ce qui lui a permis d’être reçu avec les honneurs par le régime nazi. Il restera prudemment sur le continent américain pendant la guerre, puis évoluera vers des positions progressivement de plus en plus conservatrices jusqu’à sa mort en 1971, devenant en particulier l’un des soutiens littéraires de l’Algérie française contre le général De Gaulle.

Jacques Bainville, l’infaillible précision

Moins d’un an après la mort de Jacques Bainville, au tout début de 1937, Lectures, son premier livre posthume, est publié chez Fayard. Maurras lui donne une préface que la Revue universelle fait paraître en avant-première dans son numéro du 1er décembre 1936.

Maurras est incarcéré à la Santé depuis le 29 octobre ; ce texte qui est d’abord un hommage à l’ami dont la place laissée vide ne sera jamais comblée est aussi une première et courte ébauche de La Politique naturelle qu’il rédigera en prison les semaines suivantes. L’évocation du génie de Bainville est en effet la meilleure introduction possible à des considérations sur la méthode en histoire, en politique et en sciences sociales, sur la nature des lois de la marche des sociétés et sur les méfaits de l’esprit de système.

La disparition prématurée de Jacques Bainville, cadet de onze ans de Maurras, sera pour l’Action française une perte irrémédiable. Elle est le pendant de celle d’Henri Vaugeois, survenue vingt ans plus tôt. Dans l’un et l’autre cas, Maurras décrit ces départs comme de véritables amputations personnelles. Cependant les effets ne s’en feront sentir que de manière diffuse et différée ; car dans l’immédiat, ce sont les conséquences des incidents survenus lors de l’enterrement de Jacques Bainville qui détermineront tant l’histoire que les réactions et le comportement du mouvement royaliste, face au régime, à ses dissidences et à la montée de la puissance militaire allemande.

Prodige de précision et de lucidité, et surtout de rapidité dans le diagnostic, le personnage de Bainville s’installera peu à peu dans les esprits comme un mythe associé à un âge d’or de l’Action française, une référence que chacun invoquera à l’appui de ses propres positions, et l’objet d’incessantes lamentations uchroniques : qu’eût-il fait, s’il était encore parmi nous ?