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1926

Retour sur le Monument à la Victoire de Rouen

par Philippe le 2 septembre 2010

Voici la rentrée, déjà la quatrième pour notre site ouvert fin 2006. Avant de reprendre le fil nourri de nos publications, revenons un instant sur un événement qui nous avait alertés aux premiers jours du mois de février dernier : la chute de la tête d’une statue faisant partie du monument aux morts de Rouen, tête dont la ressemblance avec celle de Charles Maurras avait fait penser à un geste de dégradation volontaire d’inspiration politique.

C’est du moins ce que dénonçaient divers blogs, avant que la presse locale ne s’en fasse elle-même l’écho.

Rapidement, les autorités municipales rouennaises ont réagi, contestant toute hypothèse d’un acte de malveillance, et imputant l’accident à l’usure naturelle de l’ouvrage et aux conséquences d’un gel hivernal anormalement rude.

Peu après, dans une grande discrétion, la tête qui avait été récupérée par les services de la Mairie a été scellée de nouveau, permettant aux cérémonies du 8 mai et du 14 juillet de se dérouler normalement.

L’affaire en elle-même est donc classée.

Il nous reste, quant à nous, quelques questions pendantes et quelques leçons à tirer.

Commençons par l’historique et une rapide description du monument.

Celui-ci a été réalisé par Maxime Real del Sarte, et érigé place Foch, devant le Palais de Justice, en 1926, d’après les documents disponibles en ligne. De taille imposante, il domine son entourage par une haute colonne surmontée d’une Victoire ailée. Au pied de la colonne, Jeanne d’Arc protégeant la veuve et l’orphelin. Le socle du monument forme comme un grand cube de pierre ; sur les côtés, des bas reliefs en hommage aux réfugiés belges accueillis en Normandie pendant la Grande Guerre (le siège du gouvernement belge en exil se trouvait à Sainte Adresse, près du Havre). Enfin, sur la face avant, deux poilus montent la garde. Entre eux, une inscription en hommage aux victimes des deux guerres. Au dessus d’eux, en relief dans la pierre, des mots typiques de l’époque : « Ils ont des droits sur nous ».

Au début des années 1990, la construction d’une station de métro devant le Palais de Justice nécessita le transfert du monument de la Victoire qui émigra place Carnot, anciennement place Saint-Sever, de l’autre côté de la Seine.

Avant l’annonce de la décapitation de la statue, qui avait vent qu’il existait à Rouen une statue représentant Charles Maurras ? Peu de monde sans doute, et en tous cas pas nous ! Certes, nous ne savons pas tout ; cependant notre ignorance semblait bien partagée par les divers auteurs et chroniqueurs qui, depuis plus de 80 ans, ont écrit sur Charles Maurras…

Maxime Real del Sarte avait deux casquettes : celle de sculpteur et celle de chef des Camelots du Roi. La seconde, bien que fièrement et ostensiblement arborée, ne l’empêchait pas de bénéficier au titre de la première d’un statut d’artiste quasi-officiel. Familier de la commande publique, il réalisa de nombreux monuments pour des nombreuses villes, de toutes étiquettes politiques. À Rouen même, il est l’auteur de la célèbre Jeanne d’Arc au bûcher inaugurée en 1928, deux ans après le monument à la Victoire.

Un monument aux morts se doit, par définition, de transcender les divisions politiques de la population et de rassembler celle-ci dans un même hommage aux victimes du conflit, ceci à plus forte raison s’il s’agit d’un monument dédié à la Victoire. On voit mal dès lors une grande ville commander à un artiste de renom un tel monument, et laisser celui-ci y faire figurer en bonne place un personnage connu, chef d’un mouvement politique affichant ouvertement son intention d’abattre le régime en place.

Trois scénarios s’offraient dès lors à notre perplexité :

  • Soit la ressemblance entre la tête sculptée et celle de Maurras était purement fortuite et trop peu marquée pour soulever l’attention. Personne ne s’en était douté jusqu’à ce qu’un groupuscule vienne le dénoncer, cherchant sciemment à provoquer un incident ;
  • Soit Maxime Real del Sarte s’est amusé à jouer à ses commanditaires un bon tour de potache… ou de camelot du Roi. Et nul n’a relevé la supercherie. Ceci ne tient guère debout ;
  • Soit, hypothèse intermédiaire, on peut imaginer que, rencontrant souvent Maurras qu’il admire et dont il a pu réaliser maints croquis et esquisses, Maxime Real del Sarte ait inconsciemment donné à sa tête de vieux poilu quelques traits présentant une certaine analogie avec la physionomie de Maurras, et que cette ressemblance se soit accentuée au fil des ans avec l’usure de la pierre.

Maurras avait à l’époque 58 ans, et n’était plus le fougueux athlète qu’il fut au moment des aventures décrites par Le Mont de Saturne. Si Maxime Real del Sarte avait voulu évoquer ses nombreux jeunes compagnons d’armes tombés au champ d’honneur, il n’aurait certainement pas choisi ce modèle-là.

Nous en étions là lorsque nous avons découvert le texte suivant, publié par Roger Joseph dans les derniers jours de 1953 :

Visage de Charles Maurras soldat, personnage taillé dans le granit et situé à gauche du socle du Monument de la Victoire, œuvre de Maxime Real del Sarte, inauguré à Rouen le 15 novembre 1925.

Prié par les auteurs de la présente bibliographie de bien vouloir à ce propos interroger l’artiste, Georges Calzant recevait de ce dernier la réponse que voici, datée du 18 septembre 1953 :

— Mon cher ami, oui, j’avais représenté Maurras sous les traits du soldat de gauche du Monument de la Victoire de Rouen, qui était en granit et a été très abîmé par les bombardements de la dernière guerre. J’avais tenu à associer notre Maître à l’hommage de la Victoire car, certes, il en était l’un des grands serviteurs et des grands artisans. Mais, à vrai dire, je crois bien ne le lui avoir jamais dit, car je craignais la réaction qu’il eut risqué d’avoir en s’imaginant revêtu d’un costume militaire, lui qui avait, je le savais, tant souffert de ne jamais pouvoir le porter. Il me semble que cette subtilité n’a plus cours et qu’une iconographie peut le mentionner hardiment.

Après avoir lu et relu ce texte, nous devons avouer que notre perplexité demeure. À la date citée, Maxime Real del Sarte était à quelques mois de sa mort. Il était très diminué et ne pouvait plus se déplacer. Sa déclaration transite ensuite par Georges Calzant, puis par Roger Joseph, deux fidèles d’entre les fidèles, mais qui avaient l’un et l’autre une propension avérée à enjoliver, à fantasmer, à tirer la couverture à eux. Comment penser que Maxime aurait pu cacher son tour de passe-passe à Maurras, et que personne d’autre ne l’ait averti ? Si quelqu’un, entre 1925 et 1952 (et il faudra vérifier si c’est 1925 ou 1926…) avait su, écrit, comment Maurras n’en aurait-il pas été prévenu ? Et s’il ne l’a pas été, c’est que personne ne savait. Tout cela ressemble à un montage hâtif et maladroit.

Quoi qu’il en soit, 80 ans après son inauguration, un groupuscule d’extrême gauche affirme que la tête est bien celle de Maurras, et dénonce ce fait comme un scandale, dans un galimatias débordant d’anachronismes. Scandale qui est d’ailleurs étendu à Maxime Real del Sarte qui, en raison du combat politique qui fut le sien, doit être éradiqué de la mémoire collective, et ses œuvres retirées de la voie publique. Si bien que, lorsque la tête disparaît, on pense immédiatement que les auteurs de l’appel à l’autodafé sont passés à l’acte.

La Mairie de Rouen dément, mais, du coup, la tête disparue puis réapparue est maintenant, pour tout le monde, la tête de Maurras. Que cela ait été voulu ou non par Maxime Real del Sarte, c’est devenu une vérité consensuelle, comme l’indiquent les termes de la réponse que la Mairie de Rouen nous a fait parvenir le 7 février dernier :

Pour faire suite à votre courriel, la direction du développement culturel de la Mairie de Rouen vous informe que la « décapitation » de la tête de Maurras située sur le monument aux morts n’est pas un fait de vandalisme.

 En effet, tout porte à croire que cette partie de la statue soit déjà tombée une première fois, et sa repose n’a certainement pas dû supporter le gel et dégel de ces dernières semaines.

 Nous vous assurons que la tête de Maurras a été conservée soigneusement dans les services municipaux qui procèderont prochainement à sa nouvelle pose. Nous vous tiendrons d’ailleurs informé de cette intervention.

 Espérant avoir répondu à vos inquiétudes, nous vous prions, Monsieur, d’agréer nos salutations distinguées.

X… Assistante de Sophie ROUSSEAU 
Directrice Adjointe de la Direction du Développement Culturel
MAIRIE DE ROUEN

Nous regrettons que la Mairie n’ait pas donné suite à la proposition que nous lui avons faite en réponse, au nom de l’AAMCP (Association des Amis de la Maison du Chemin de Paradis, propriétaire de notre site), d’organiser en liaison avec les associations d’anciens combattants une cérémonie pour la remise en état de la statue. Mais nous comprenons aisément que la sombre bêtise des premiers « dénonciateurs » ait incité à la prudence et à la discrétion.

Certes, ces considérations « franco-françaises » ne doivent pas retenir notre attention plus qu’il n’est nécessaire, c’est à dire fort peu. Car, outre que l’objet de notre site est explicitement limité à la connaissance historique de l’œuvre de Charles Maurras et que nous nous interdisons toute intrusion dans la vie politique actuelle, notre public de lecteurs se trouve sur les cinq continents et, d’un mois sur l’autre, la proportion des connexions venant de France ne dépasse jamais 40%. C’est dire que la majorité de notre lectorat n’est en rien concernée par des polémiques ayant eu cours sur des micro-blogs normands.

Néanmoins, il entre dans notre mission de rectifier les anachronismes et les erreurs historiques lorsque leur auteur est de bonne foi, qu’il s’agisse de Charles Maurras lui-même ou de son entourage immédiat, dont Maxime Real del Sarte fait bien entendu partie. Et cela nous ramène, chaque fois, à la même évidence : il faut absolument pousser à la révision du procès inique qui condamna Charles Maurras en 1945. Car l’on n’y peut rien, le verdict existe ; c’est une réalité objective, et tout commentateur est en droit légitime de s’appuyer sur ce jugement pour ranger d’office Charles Maurras dans la catégorie des réprouvés, se privant et privant ainsi son public d’une clef incomparable de compréhension du monde contemporain et de son histoire.

L’incident de Rouen nous aura rappelé ce devoir impératif, et nous aura appris qu’il existe désormais, en France, à Rouen plus précisément, une statue de Charles Maurras, née de toutes pièces d’un fait divers 82 ans après son inauguration.

Nous sommes preneurs de toute information, ancienne ou récente, qui puisse apporter un peu de lumière dans ce dossier encore bien mystérieux du monument de Rouen. Merci d’avance à tous ceux de nos correspondants qui pourront mettre des éléments nouveaux à notre disposition.

 

Monument de la Victoire à Rouen - emplacement d'origine vers 1926

1 – Vue du monument devant le Palais de Justice, peu après son inauguration. Cliquez pour agrandir.

 

Monument de la Victoire à Rouen - inscription

2 – L’inscription entre les deux poilus : le 8 a été quelque peu raté !
 Les caractères de la dernière ligne sont identiques à ceux des lignes précédentes, ce qui fait penser que l’ensemble a été gravé en une seule fois, après 1945.
 Photo prise avant l’accident.

 

Monument de la Victoire à Rouen - fleurissement

3 – Fleurissement du monument, place Carnot
. Photo prise avant l’accident.

 

Monument de la Victoire - Rouen - 2010

4 – Le monument dans sa situation actuelle. Au fond, la cathédrale Saint-Sever.

 

Monument de la victoire à Rouen - juin 2010

5 – Le monument après la réparation. Photo prise en juin 2010.

 

Noir ou blanc ?

par Nicolas le 28 août 2010

Pie XICe qui est blanc est blanc. Ce qui est noir est noir.

L’obéissance peut-elle, pour un catholique, aller jusqu’à confesser que ce qui est blanc est noir ?

Telle est la question que pose la condamnation de l’Action française par Rome en 1926, résumée en une formule inspirée de notre texte de cette semaine : la préface à L’Action française et le Vatican signée conjointement par Daudet et Maurras en 1927. Peut-être Maurras a-t-il eu, en trouvant la formule, une pensée pour son cher Dante et pour ces guelfes blancs et noirs dont il connaissait bien l’histoire et les démêlées compliquées avec la papauté.

Autrement dit : une condamnation prononcée par Rome sur des bases faussées, manifestement, parfois même sur des textes faux, comme la baroque accusation de vouloir « rétablir l’esclavage » dont le cardinal Andrieu fait grief à l’Action française, une telle condamnation peut-elle obliger en conscience un catholique ?

Un peu moins d’un siècle après, cette question peut sembler étrange à nos contemporains. C’est que les temps ont changé et que personne, sauf peut-être quelques fanatiques, ne ferait plus de difficultés pour dire que le Pape se trompe purement et simplement quand il condamne en invoquant des éléments factuellement et textuellement faux, dont n’importe quel observateur de bonne foi peut constater la fausseté, intentionnelle ou non. On ne peut pas plus aller contre le sens obvie des mots et la matérialité des textes qu’on ne peut aller contre l’évidence des sens qui voit ou du noir ou du blanc : voilà au fond ce que dit cette préface.

Sans doute sur tel ou tel point le débat est-il plus sujet à interprétations et la condamnation de Pie XI ne doit-elle pas toujours être réduite à la caricature qu’en présentent ses plus maladroits propagandistes dans le clergé français d’alors. Mais il n’en reste pas moins que dans la polémique, Rome et ses porte-paroles au sein de l’épiscopat français utilisent des arguments qui datent parfois des libelles du temps du Sillon et dont ils ne peuvent ignorer qu’ils sont des inventions pures et simples, faites de phrases honteusement sorties de leur contexte, de paragraphes compris hors de tout effort d’interprétation ou de textes inventés par les ennemis de l’Action française et attribués à elle toute honte bue. Si bien que la condamnation entière prend – et garde depuis 1926 – le désagréable aspect d’un bricolage ignominieux fait à seule fin d’appuyer la volonté politique de Pie XI de reprendre en main la politique catholique en France et de normaliser ses rapports avec la République pour se la conciler sur la scène diplomatique. La naïveté maladroite de ces intentions internationales assombrira d’ailleurs notablement la suite du pontificat et l’on sait que Pie XI fera entamer les discussions pour rapprocher l’Église de l’Action française tandis que son successeur Pie XII lèvera la condamnation alors que la montée des périls aura définitivement balayé ces… « nuées ».

Nos contemporains comprennent d’autant moins la violence de ce vieux débat qu’ils n’ont souvent plus la notion de ce qu’a représenté la condamnation de l’A.F. : on refusa par exemple des enterrements religieux au simple prétexte un peu grotesque au regard d’une foi sincère que le défunt avait continué à lire un journal plutôt qu’un autre. Il fallait alors avoir recours à des prêtres qui prenaient le risque de désobéir pour organiser quand même une cérémonie semi-clandestine. Tout cela nous paraît aujourd’hui bien excessif mais des familles et des consciences furent déchirées par cette querelle. Au point que certains n’osaient plus lire le journal, même pour s’informer sur la condamnation qui leur interdisait de le lire ! d’où, explique Maurras, ce volume de L’Action française et le Vatican qui veut apaiser les consciences d’une manière un peu casuiste : lire le journal est interdit aux catholiques ? on mettra donc à la disposition des plus scrupuleux un volume qui reprend les principaux textes de la querelle… dont les articles du journal.

Nous vous présenterons dans les semaines qui viennent les textes de Maurras qui appartiennent à ce recueil dont nous avions déjà numérisé la plus grande partie du premier chapitre sous le titre « Charles Maurras et le cardinal Andrieu » ; quant aux documents, lettres ou déclarations d’autres acteurs de la condamnation, nous les numériserons sous la forme habituelle pour les textes qui ne sont pas signés de Maurras mais qui présentent néanmoins un intérêt pour comprendre son œuvre.

Contre Andrieu, l’ironie respectueuse

par Nicolas le 26 février 2010

Cardinal AndrieuMonseigneur Andrieu, le cardinal archevêque de Bordeaux, n’a pas le beau rôle dans ces deux articles de janvier 1927 que nous vous proposons. Mais ce rôle il l’avait choisi lui-même : le partisan sinon enthousiaste du moins chaleureux de l’Action française qu’il était quelques années auparavant était devenu l’exécuteur des basses œuvres de Pie XI, pape colérique qui se doublait d’un politique brouillon. Il fallait au pape un cardinal capable de remettre l’Église de France, plus tentée par l’Action française que par le fade Parti démocrate populaire, au pas de sa politique romaine, laquelle s’arrangeait de mieux en mieux de la république anticléricale et de Briand ? Et en faisant alliance avec les débris du Sillon condamnés par Pie X quelques années plus tôt ? ce serait le cardinal Andrieu ! Il ouvrit les hostilités publiques avec une lettre parue dans L’Aquitaine le 25 août 1926.

Que contenait cette lettre à laquelle Maurras va plusieurs fois faire allusion ? un salmigondis de reproches, de vieilles rancunes datant des années de la polémique contre Sangnier et de ses suites, tissu d’accusations falsifiées qui sont dignes de celles que Maurras avait déjà eu peine à reprendre dans L’Action française et la Religion catholique tant elles étaient absurdes ou le produit de textes tronqués avec malveillance, le même genre d’accusations qu’avaient déjà servies ad nauseam dans leur innombrables brochures et articles les Laberthonnière, les Lugan et les Jules Pierre, calotins médiocres pour certains et à l’honnêteté intellectuelle douteuse pour les autres.

Le vrai scandale de Maurras est sans doute là : qu’un prélat qui lui avait prodigué des encouragements se trouve contraint à changer ses vues politiques sur les instances romaines, il aurait sans doute pu le comprendre et remonter de la conséquence bordelaise à la cause vaticane sans en vouloir autrement au cardinal Andrieu. Mais que ce prélat qu’il sait intelligent et fin accrédite en les reproduisant servilement les calomnies les plus basses et les plus éculées, déjà réfutées cent fois ?

Aussi quand la condamnation tombe officiellement le 29 décembre 1926, Maurras ne réagit qu’un peu à retardement et ses deux premiers articles des 5 et 7 janvier suivants sont pour le cardinal Andrieu.

Le premier est impeccable. Empli jusqu’à la gueule des majuscules innombrables qui désignent le prélat en parlant de Lui et de Sa bonté ou de Sa bienveillance, se bornant volontairement à donner les éléments qui motivèrent quelques mois plus tôt l’incompréhension de Maurras devant la charge initiale du cardinal, il l’en exécute d’autant mieux qu’il Lui prodigue les marques d’un respect qui tourne par son redoublement même à l’ironie féroce, ironie soulignée par le lapidaire des dernières lignes. Ce que peint Maurras ce n’est plus un pasteur, mais un Prince de l’Église muré dans sa grandeur de convention, maçonné dans un hiératisme tel que ses mots en deviennent incompréhensibles et lointains. Peut-être le cardinal Andrieu était-il en privé un homme volubile et sympathique ; la flèche pourtant atteint son but : cette statue énigmatique d’où toute sincérité vitale semble enfuie traduit bien la rigidité nouvelle d’un Andrieu qui ne répond plus à ses sentiments propres, mais aux mobiles d’une Église d’appareil qui dans son alliance avec l’abhorré Briand n’a plus que les apparences et les extérieurs de « l’Église de l’ordre ». Lui doit-on alors plus que les apparences les plus extérieures du respect, en soulignant leur vacuité par leur accumulation même ?

Le deuxième article est à la fois plus clair et plus cruel : il dévoile que le texte signé par le cardinal a une source, source belge, source absurde aussi piètre que les vieux libelles anti-maurrassiens de l’abbé Pierre. L’explication une fois trouvée textes à l’appui — elle l’était depuis plusieurs mois, et les deux articles de Maurras sont là pour marquer après coup cette gradation — il ne reste même plus l’illusion ironique du prélat hiératique dont les augustes lèvres laissent tomber une sentence devenue incompréhensible : pour reproduire de si pauvres arguments, simplement faux dans leur plus grande partie et truqués pour le reste, le cardinal Andrieu est ou de mauvaise foi ou stupide. Certes Maurras qui doit ménager dans la forme ses lecteurs catholiques ne le formule pas aussi abruptement, mais c’est bien le sens de ce cardinal dont « la religion » a été « surprise » par le pauvre texte de l’avocat bruxellois.

Les deux articles seront reproduits dans L’Action française et le Vatican, au premier chapitre : sans une atténuation.

La Grande Mosquée de Paris, et autres

par Nicolas le 15 décembre 2009

Une de l'AF du 13 juillet 1926D’autres que nous ont présenté et fait circuler le texte de Maurras qui, dans L’Action française du 13 juillet 1926, s’inquiète de la construction de la Mosquée de Paris, y voyant quant à l’influence de l’Islam en France un signe funeste pour l’avenir. Il n’est pas besoin de souligner à quel point cet article paraît aujourd’hui prophétique, alors que des mosquées s’édifient un peu partout en France, leurs coupoles et leurs minarets récemment décrits par le premier ministre turc comme « nos casques et nos baïonnettes ». Confronté à l’actualité, le texte parle de lui-même.

Ce texte sur la mosquée n’est pourtant que le deuxième point de l’article quotidien de Maurras, « La Politique » de ce 13 juillet.

S’il en est sans doute le point le plus intéressant, le reste du texte mérite aussi l’attention. D’abord par les méthodes de presse évoquées par Maurras : la puissance de l’agence Havas, l’ignorance volontairement entretenue par les journaux de Paris de ce qui se passe en province, ou encore la nécessité pour l’Action française de rendre compte de la visite en France de Primo de Rivera, dont on devine à demi-mots qu’elle fut présentée par les journaux gouvernementaux de manière tendancieuse. Face à tout cela, l’Action française est pensée par ceux qui la font comme un instrument de combat, de redressement : d’où les multiples intérêts de Maurras, qui se trouve contraint de brasser divers sujets d’actualité dans son article quotidien, véritable éditorial, sans pour autant négliger des réflexions plus vastes et la nécessaire galvanisation des troupes, parfois un peu excessive : la réunion de Nîmes n’eut pas l’incalculable portée qui lui était ici prophétisée. Et le tout sans négliger les appels aux dons : L’Action française, malgré ses tirages importants, manqua la plupart du temps d’argent. En considérant tant de matières, d’informations, de préoccupations, on comprend mieux l’article rituellement remis en retard, et aussi le caractère si prenant de sa tâche journalière, que Maurras évoquait par exemple dans sa préface à La Musique intérieure, en 1925.

Un autre point est d’autant plus intéressant qu’il permet de revenir sans l’avoir cherché sur notre article « Maurras privatiserait-il la Poste ? », article qui avait surpris certains lecteurs. Eh bien pour les sceptiques et les défenseurs acharnés du « service public » tel qu’on l’entend invoquer de nos jours, Maurras réaffirme ici en 1926 comme dans l’Almanach de 1922 la nécessité de démanteler les monopoles d’État, de les affermer, appelant même à une grande campagne d’affichage pour promouvoir ces mesures. Bien plus il écrit :

Car aucun des journaux soutenus par la haute industrie et le haut commerce ne fait de propagande à cet affermage des monopoles qui, seul, sauverait les classes moyennes, qui, seul, sauverait la France et le Franc… Ce silence est bien remarquable. Il montre quels intérêts particuliers sont défendus sous le vocable de l’intérêt général. Nous sommes seuls avec La Croix pour agir en ce sens.

Or une citation de La Croix est effectivement reprise bien en évidence en haut à droite de ce même numéro de L’Action française, citation sans ambiguité :

NI EMPRUNTS ! NI IMPÔTS : LES MONOPOLES !

« Il ne faut demander les ressources dont l’État a besoin immédiatement, ni à l’inflation, ni à l’emprunt, ni même à l’impôt qui nous paralyse déjà, mais à la liquidation de tous les bien d’État qui ne sont pas indispensables à son fonctionnement, mainmorte de l’État, monopoles d’État. »

Jean Guiraud, dans La Croix.

Il nous faudrait décidément un travail universitaire documenté sur les conceptions économiques de Maurras et de l’Action française, travail qui ne se limiterait pas à la vulgate mais recenserait les positions et les propositions, évaluerait leur fréquence en les catégorisant et en les datant, permettant ainsi d’y voir plus clair. En effet les citations paraissent abondantes qui ont manifestement été écartées des habituels résumés de la pensée du « Maître » pour dessiner une idée économique presque exclusivement étatiste et corporatiste, ou du moins fortement teintée d’un interventionnisme qui, lorsqu’il est seul invoqué et seul retenu, paraît bien difficile à concilier avec certains textes. Or, c’est tout le sens de notre démarche, les textes de Maurras doivent l’emporter sur les résumés et les sélections, les résumés seraient-ils écrits par les gardiens du temple les mieux autorisés et les sélections animées des plus pieuses intentions !

La Démocratie religieuse

22 septembre 2009

Le dimanche 11 mai 1924, la Chambre Bleu horizon issue de la guerre fut renversée par une coalition des gauches.
Pie XI dit alors au cardinal Billot :
« Vos Français ont bien mal voté !
— Très Saint Père, c’est la faute de votre nonce.
— Mon nonce, s’écria le Pape en frappant la table du poing, le nonce [...]

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Le Conseil de Dante : la sensibilité sauvée d’elle-même

11 décembre 2008

Le Conseil de Dante, c’est celui de faire en sorte que la France ne se retrouve pas dans les conditions de l’Italie du début du quatorzième siècle : divisée, son indépendance perdue, réduite à déplorer son sort — fût-ce artistement.
Ce Conseil de Dante date de 1913 et était une préface à la traduction de [...]

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De sel et d’eau

7 novembre 2008

Sans doute ce texte assez court sur Joseph d’Arbaud n’a pas d’importance particulièrement marquée. Il a néanmoins sa place dans Poésie et Vérité : ce qui y est en cause, c’est bien, encore et toujours, ce qui constitue la poésie et le classicisme pour Maurras : une certaine adéquation de ce qui est dit et [...]

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Corps glorieux

19 décembre 2007

Corps glorieux ou Vertu de la Perfection est un livre d’art édité en 1928 chez l’imprimeur Léon Pichon, puis l’année suivante chez Flammarion. Maurras présente ce texte comme un prolongement immédiat de la préface de La Musique intérieure ; c’est également une suite au Tombeau du Prince puisque Maurras précise qu’il en a rédigé l’essentiel [...]

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Maurras et la mort du duc d’Orléans

3 décembre 2007

Maurras publie en 1927 un recueil de ses articles sur la mort l’année précédente de Philippe d’Orléans.
L’année 1926 aura été pour Charles Maurras « annus horribilis » : sur un fond d’attaques incessantes du dissident Georges Valois et de sanglants affrontements de rue consécutifs à l’affaire Schrameck, elle commence par la mort du duc d’Orléans pour s’achever par [...]

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Exécution en règle du romantisme hugolien

28 février 2007

Ce texte n’aura connu qu’une diffusion restreinte, bien que ce soit l’un de ceux où Charles Maurras s’exprime le plus complètement et le plus clairement sur sa conception des rapports entre classicisme et romantisme, bien que ce soit aussi l’un des rares endroits où Maurras exécute le romantisme en tant qu’art poétique pur, c’est-à-dire en [...]

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