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1922

Paul Valéry, l’Altissime de l’autre rive

par Philippe le 11 décembre 2009

Paul ValéryMaurras en termine avec son œuvre de critique lorsque la revue Minerva cesse de paraître, en 1903. Cependant il y reviendra de temps à autre, au gré des sollicitations qui ne manquèrent pas d’être nombreuses ; ainsi ses recueils tardifs, pour l’essentiel constitués d’articles publiés au temps de ses jeunes années, sont-ils parsemés de productions de l’âge mûr : ses textes sur Dante, Stendhal, ou Platon, en sont les exemples les plus représentatifs.

Les grands auteurs de la première moitié du vingtième siècle n’auront donc guère été commentés par Maurras. Paul Valéry, prosateur prolixe mais dont la production poétique, pourtant d’une grande concision, fait le phare incontesté de cette période, n’échappe pas à la règle. Le Dictionnaire politique et critique ne contient aucun article à son nom. Il semble bien que le seul texte que Maurras lui ait consacré soit une brève note parue dans L’Action française du 28 mai 1922, reprise un an plus tard dans le recueil Poètes édité par la revue Le Divan.

Ce texte a une histoire. Le Divan paraissait deux fois par mois. Le numéro 78, de début mai 1922, se terminait par cette annonce :

Le prochain numéro du Divan (15 mai) sera consacré au poète le plus original et le plus représentatif de notre époque : M. Paul Valéry.

Autour du nom de l’auteur de La Jeune Parque et de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, nous pensons réunir dans notre sommaire les noms de la comtesse de Noailles, Louis Artus, Jacques-Émile Blanche, Charles du Bos, Marcel Boulenger, Lucien Dubech, Lucien Fabre, Léon-Paul Fargue, André Fontainas, André Gide, Edmond Jaloux, André Le Bey, François Le Grix, Camille Mauclair, François Mauriac, Charles Maurras, Francis de Miomandre, Albert Mockel, Henri de Régnier, Jacques Rivière, Jean-Louis Vaudoyer, Francis Viélé-Griffin.

Maurras était donc annoncé, et qui plus est Le Divan était une revue amie. Cependant, alors que tous les autres auteurs pressentis et quelques nouveaux remirent leur copie à l’heure, Maurras n’en eut pas le temps, et fit paraître son texte une semaine plus tard dans L’Action française. Était-ce là un signe de désintérêt ? Il ne le semble pas, car son article est extrêmement élogieux pour Paul Valéry, très sincèrement élogieux ; ce ne sont pas des compliments de circonstance. Mais manifestement Maurras n’en avait pas fait une priorité.

Les deux hommes n’ont sans doute eu que des relations rares et assez distantes. On connaît la célèbre dédicace que Valéry fit à Maurras : « Les mêmes déesses nous sont chères », mais il s’agit là de politesses que peuvent se faire deux vieux séducteurs qui se croisent, sur leur septentaine, dans les couloirs de l’Académie française. Il faudrait analyser par le menu les abondants recueils de réflexions morales ou philosophiques de Valéry pour voir s’il s’y trouve des allusions, même indirectes, au corpus maurrassien. Rien de tel en tous cas n’y apparaît de prime abord.

Dédicace de Paul Valéry

Revenons à l’article de 1922, qui paraît peu après la publication des Charmes.

Maurras centre son analyse sur la rupture qu’opère le Valéry mature par rapport à ses poèmes de jeunesse, tout empreints d’influence mallarméenne : il y a, écrit-il, deux Paul Valéry, celui d’avant et celui d’après. Ce faisant, il marque sans l’exprimer un parallèle avec sa propre évolution, où il est vrai c’est plus Baudelaire que Mallarmé qui joue le rôle de premier modèle dont on finit par s’émanciper.

Des parallèles, tout spéculatifs qu’ils soient, pourraient d’ailleurs être tentés entre Maurras poète et Valéry poète ; entre le Cimetière marin et le Mystère d’Ulysse, il y aurait plus d’une ressemblance à mettre en lumière.

Mais le débat ouvert par Maurras concerne la filiation Mallarmé-Valéry, de nos jours présentée comme un fait d’évidence. Est-ce si clair ? N’y a-t-il pas là plutôt une sorte de faux-fuyant, de classification simpliste permettant d’affirmer ensuite que, par la grâce du surréalisme, il y eu une authentique poésie après Valéry, une autre école qui valait bien la sienne ?

Ceux qui, au contraire, inclinent à penser que Valéry est le dernier monstre sacré de la poésie française, aussi indépassable que le fut Céline, tous deux clôturant le grand livre de la littérature entendue comme art unique qui laisse après lui place au cinéma et à d’autres formes d’expression, ne vont pas contester à Paul Valéry le droit d’être lui-même, d’être à lui-même sa propre école.

Et si des analogies académiques peuvent être trouvées entre L’Après-Midi d’un faune et La Jeune Parque, rien de tel ne subsiste quand on regarde les poèmes courts et, s’agissant de Mallarmé, les plus tardifs ; ceux qu’on embrasse d’un seul coup d’œil, seuls sur leur page, ceux qu’on s’essaye à retenir et à faire chanter dans sa mémoire.

Quoi de commun entre l’euphonie heurtante et syncopée du Billet à Whistler et l’harmonie suave et enchanteresse qui se dégage de la Dormeuse, du Vin perdu ou du Rameur ? Même si chaque lecture ouvre à leurs sens cachés comme un nouveau tiroir, la première nous y donne déjà un message clair et explicite que la mélodie des mots accompagne et enchante au lieu de l’obscurcir. Cela, Maurras l’avait bien noté, dès 1922.

Maurras privatiserait-il la Poste ?

par Nicolas le 1 décembre 2009

Almanach AF 1922Sans vouloir décrier les recettes de Pampille, il faut reconnaître que les Almanachs d’Action française sont remplis de textes inégaux. Si Léon Daudet arrivait à puiser dans son inépuisable fonds en donnant le plus souvent des textes de qualité et originaux, Maurras, accaparé par ses multiples activités, n’arrivait pas toujours à rendre sa copie à temps pour l’imprimeur. De là ces années où l’on ne trouve signés de lui dans l’Almanach que quelques poèmes même pas de circonstance. En revanche, quand il a pu donner un texte original qui se penche sur la politique de l’année à venir en s’appuyant sur les années passées, ses textes sont souvent d’une grande qualité et injustement ignorés. S’ils ne font pas partie des plus grands pans de l’œuvre, ils demeurent d’un intérêt certain.

C’est le cas en 1922, où Maurras signe un article sur « La Politique générale », après lequel ses collaborateurs donneront une suite d’articles sur les différents domaines politiques, des finances à la religion en passant par la politique étrangère. Traçant le vaste tableau politique d’une année où commence vraiment à se dessiner l’entre-deux-guerres avec ses ambiguïtés et ses renoncements, il a le mérite de battre en brèche quelques idées reçues.

D’abord, il n’est pas vrai que Maurras se soit désintéressé de l’économie comme on le répète parfois. Mais il avait des amis bien mieux armés que lui pour aborder ce sujet, qu’il leur abandonnait volontiers quant au détail. Reste qu’il livrait à l’occasion quelques grandes lignes fermes et claires. C’est le cas ici.

Répondons d’emblée à la question qui fait notre titre : oui, d’après Maurras qui l’écrit en toutes lettres, il faut privatiser la Poste. Et les allumettes – lesquelles l’ont d’ailleurs été sans trop d’inconvénients pour l’allumage des feux et des pipes. C’est que l’État royal a des sujets, il n’a que faire d’administrer la Poste pour démontrer son pouvoir en pesant sur des assujettis. Aussi le roi rendrait-il de grand cœur le portage des lettres à « l’initiative privée » et au « légitime profit » :

Il faut rendre à l’initiative privée, aux personnes, associations, compagnies, toutes les fonctions qui dans l’État, accomplies par l’État, font effet de parasites stérilisants : stimulées et régénérées par l’idée légitime du légitime profit, elles feront de la richesse au lieu d’en dévorer ! (…) Les politiciens crient. Ils crieraient moins s’il s’agissait de vendre Tahiti aux États-Unis d’Amérique : céder les allumettes ou les P. T. T. à une entreprise française, c’est l’abomination de la désolation. Esprit de l’étatisme qu’engendre l’élection vénale ! L’État monarchique en est libre. Il ira droit devant lui, pour éliminer les tissus adipeux qui l’engorgent et recouvrer la saine liberté des muscles et des nerfs.

Dit en termes plus familiers : en 1922 déjà, il se révélait urgent de dégraisser le mammouth.

Premier axe donc : moins d’impôts, moins de « services publics » dirions-nous, et un État recentré sur ses missions régaliennes. C’est bien du libéralisme, même si le mot fera peur à quelques gardiens du temple, même si Maurras ne l’aurait pas prononcé favorablement parce qu’il était un homme du dix-neuvième siècle et que libéralismes politique et économique avaient trop partie liée dans les années de formation du Maître.

Quelles missions régaliennes ? la défense d’abord. Vieille obsession dira-t-on, et sans surprise cette fois. Voire. On nous a si souvent décrit un Maurras qui aurait été affligé d’une anglophobie d’amiral… D’autant que la guerre suivante et l’usage immodéré fait du triste épisode de Mers-el-Kébir par la propagande maréchaliste imposeront durablement cette idée.

Nous ne le [mettre en œuvre nos moyens extérieurs] pourrons pas, non plus, tant que notre politique restera subordonnée, je ne dis pas à l’alliance anglaise, qui a ses grands avantages, mais à une alliance quelconque. Nous pouvons tout avec les autres. Sous les autres nous ne pouvons rien.

La suite du texte évoque assez bien une politique, d’ailleurs traditionnelle aux rois de France, où l’intérêt national commande, sans avoir de préférences ni de répugnances éternelles et irraisonnées. Au risque de faire froncer le sourcil aux prophètes d’une France dont la grandeur tiendrait à son engluement dans quelques dogmes diplomatiques intangibles, on parlera presque d’unilatéralisme et d’opportunisme :

une nation qui ne perd pas de temps en pourparlers avec l’ennemi et qui ne demande pas de permissions inutiles à ses alliés, une nation qui occupe la Ruhr quand il le faut, qui négocie, quand il le faut, par-dessus la tête du Reich avec les collectivités économiques, géographiques, politiques, dont se compose l’Allemagne vraie, une nation qui sait prendre de l’argent où il y en a, le faire revenir où il faut, qui applique ce qu’elle a de force à créer des forces nouvelles, cette nation se refait de l’autorité morale, de l’influence économique, des avantages financiers.

Oserai-je dire que cela rappelle peut-être plus la politique américaine que l’on a pu reprocher à M. Bush que la politique « française » toute en grands principes déclaratifs et effets de manche onusiens de messieurs Chirac et Villepin ? Si l’on voulait bien me passer l’anachronisme, je dirais même que Maurras nous désigne ici la France rendue au roi comme le pays d’un peuple sûr de lui-même et dominateur

Troisième grand axe après l’économie et la guerre : la justice. Le roi de France est avant tout justicier. La justice qui organise, qui est par excellence le chemin vers le bien-vivre hérité de l’antiquité, vraie fin dans l’ordre politique. Là dira-t-on, on retrouve le Maurras qui nous est si familier : harmonie sociale, sauvegarde de « la race » – comme on disait naïvement à l’époque – et préservation des équilibres sociaux contre les forces de décomposition.

Oui. Pourtant, même l’antisémitisme de Maurras trouve dans ce texte quelques nuances. Certes cet antisémitisme n’est pas niable, on a tout écrit à son propos, et il ne faut pas oublier de rappeler ce qu’il doit à son temps, où la gauche était elle aussi antisémite plus souvent qu’on ne le dit. Pourtant, quand Maurras évoque les suites de la guerre, l’Union sacrée qu’il faudrait prolonger, que dit-il ?

La Monarchie, qui a l’expérience des siècles, est au surplus trop sage pour confier l’avenir de la race à de simples réglementations d’intérêt matériel. Elles sont indispensables. Mais il faut les compléter par une politique morale et religieuse. Là où la République dit : Séparation, la Monarchie dit : Liaison. Liaison avec le pouvoir spirituel, entente et accord avec lui. Il existe un ordre moral où tous les pouvoirs, spirituels, curés, pasteurs, rabbins, s’accordent à peu près. Je dis : à peu près. Eh bien ! là, au lieu de les exiler et de les exclure sous prétexte de neutralité, on les appellera, comme pendant la guerre pour le maintien de l’union sacrée

Des rabbins cités en bonne part par Maurras, qui leur voit un rôle utile dans le processus qu’il met au fondement même de la société ? On ne sait pas trop si ce sont les antisémites qui s’autorisent de Maurras ou les pourfendeurs professionnels du Maurras antisémite qui vont s’en étrangler le plus bruyamment…

Bien plus : évoquant plus bas les mesures qu’il faudrait prendre contre des juifs qui auraient une influence délétère sur le corps social, on trouve Maurras d’une certaine bénignité.

Il faut surtout compter sur l’esprit corporatif et l’esprit local pour créer la défense, imposer aux nouveaux venus une vigoureuse discipline indigène, exclure et retrancher de nos compagnies honorées les éléments les moins désirables. Cette défense à deux ou trois degrés vaudrait peut-être mieux que l’expulsion, peu réalisable, ou qu’un système de prohibition pure et simple qu’il serait difficile de maintenir et qui laisserait à l’intérieur du pays, hors des frontières morales de l’État, une population hostile comme celle dont la Russie tsariste a subi le poison. La décentralisation et l’organisation professionnelle sont des éléments de prophylaxie anti-juive ; une bonne échelle de pénalités spéciales contre les Métèques et les Juifs en serait une autre. Si enfin le rigoureux retrait de la nationalité française aux Juifs devenait, malgré tout, indispensable, des distinctions devront être faites en faveur des familles ayant rendu des services au pays.

Bien sûr tout cela est devenu inaudible depuis la Seconde Guerre mondiale, et, écrit aujourd’hui, tomberait sans doute sous le coup de la loi. Reste qu’on trouverait, à droite comme à gauche, bien des textes d’époque infiniment moins mesurés, simples appels au meurtre ou au pogrome. Maurras antisémite ? sans doute, le nier serait puéril. Maurras le pire des antisémites, l’exemplum à jamais indépassable de ce qui va mener à l’Holocauste ? c’est beaucoup moins sûr quand on regarde les textes comme celui-ci au lieu de se contenter d’une vulgate maurrassienne pas toujours compilée par des commentateurs bien intentionnés pour la vérité.

Chateaubriand ? Michelet ? non, Sainte-Beuve !

par Philippe le 3 décembre 2008

À la fin de l’année 1898, Maurras publie les Trois idées politiques, une brochure qui sera rééditée en 1912 avec des modifications très marginales, puis reprise sans changement en 1922 et 1928 dans Romantisme et Révolution, enfin dans les Œuvres capitales composées en 1952. Or c’est dans cette simple brochure que Maurras définit, à l’âge de trente ans, sa méthode d’analyse en politique, le fameux empirisme organisateur qu’il décèle et théorise chez Sainte-Beuve. Et il n’y reviendra plus.

Sainte-Beuve

Car non seulement Maurras ne fera pas évoluer le texte des Trois idées politiques pendant 54 ans, mais il n’en détaillera pas le contenu dans d’autres ouvrages, ne le fera pas vivre et respirer au gré des circonstances historiques. Ce que l’on a appelé ensuite « la méthode maurrassienne », et enseigné en son nom, de son vivant et après sa mort, tient en quelques pages rédigées alors qu’il est encore peu connu et pas encore entièrement acquis au royalisme. Tout ceci mérite examen !

Nous publions le texte de l’édition de 1912, dans laquelle Maurras s’en explique, mais ce retour sur lui-même ne vaut que pour les 14 premières années :

L’année 1898, traversée d’agitations profondes, ne pouvait manquer d’introduire la politique et la religion dans ses trois grandes commémorations littéraires : le centenaire de la naissance de Michelet, le cinquantenaire de la mort de Chateaubriand, l’érection du buste de Sainte-Beuve. Mes réflexions d’alors aboutirent à des conclusions générales qui n’ont pas perdu tout leur intérêt aujourd’hui, car elles ne furent pas étrangères à la fondation de notre Action française sept mois plus tard. Je leur dois mes relations intellectuelles avec quelques-uns de ceux dont je suis le collaborateur depuis quatorze ans.

Il me paraît bien vain d’y changer grand’chose, hormis quelques paroles aiguës que j’ai plaisir à effacer. S’il fallait tout récrire, je n’aurais pas de peine à m’abstenir d’un certain courant d’épigrammes. L’expression d’un sentiment qui se cherchait encore côtoie ici, à chaque ligne, le formulaire d’une pensée qui se trouvait.

Des « conclusions générales qui n’ont pas perdu tout leur intérêt aujourd’hui », un « sentiment qui se cherchait encore » et une « pensée qui se trouvait », voire ! Maurras en restera là pendant encore 40 ans, alors que nombre de ses disciples et continuateurs feront de l’empirisme organisateur l’alpha et l’oméga de l’enseignement de leur Maître.

On remarquera aussi qu’à propos de ces trois grandes commémorations littéraires de 1898, Maurras n’a pas évoqué que la politique ; il parle de politique et de religion. Car dans les Trois idées, on trouve explicitement le résumé annonciateur de ce que sera la position religieuse de Maurras toute sa vie durant : dénonciation du déisme, de toutes les déclinaisons romantiques, individualistes ou modernistes du christianisme, et à l’inverse éloge du catholicisme, force d’ordre et de civilisation. Or sur ce thème-là, Maurras ne changera certes pas de ligne, mais il y reviendra maintes et maintes fois, argumentant sans cesse, revenant sur chaque phrase, chaque mot, développant à satiété chaque argumentaire ; pour rassurer ses soutiens catholiques, pour ne pas indisposer l’épiscopat, combien aura-t-il pris de précautions, combien de fois se sera-t-il justifié, parfois bien laborieusement, combien aura-t-il mis d’eau dans son vin !

Rien de tel n’aura été jugé nécessaire pour préciser ce qu’est l’empirisme organisateur.

Mais laissons à Maurras le soin de présenter ces Trois idées :

Je ne traite pas de Chateaubriand, de Michelet ni de Sainte-Beuve ; mais on n’a point traité de Sainte-Beuve, de Michelet, ni de Chateaubriand dans les solennités dont ils ont fourni le prétexte.

Je veux parler de ce qui fut l’unique sujet des discours et des écrits publiés à propos de ces trois écrivains. Je dirai quel sens politique peut être sans erreur prêté à leurs ouvrages. Ce n’est pas de ma faute si on leur en a prêté un.
Que les partis en quête d’un aïeul représentatif se trompent parfois de grand homme, je n’y peux rien non plus ; ils m’auraient épargné de relever l’erreur s’ils l’eussent d’abord évitée. Comme disent les philosophes, tout cela m’est donné. Mais, sur cette donnée, je me préoccupe d’avoir raison ; ils me semble douteux que ces réflexions souffrent de conteste sérieuse.

La vieille France croit tirer un grand honneur de Chateaubriand, elle se trompe. La France moderne accepte Michelet pour patron, mais elle se trompe à son tour. En revanche, ni l’une ni l’autre des deux Frances ne nous montre un souci bien vif de Sainte-Beuve ; c’est encore une faute, un Sainte-Beuve peut les remettre d’accord.

Que dire cent dix ans plus tard ! Les “deux Frances” existent toujours ; Chateaubriand et Michelet sont bien oubliés, mais les erreurs que Maurras dénonçait n’ont pas changé de nature. D’un côté, la délectation d’une nostalgie délétère, la fuite dans la fiction d’un âge d’or mythique ; de l’autre, la sensibilité érigée en principe de vérité et de progrès. De méthode, de rigueur, de leçons d’Auguste Comte ou de Sainte Beuve, point. Pendant quelques décennies, le flambeau de la “méthode” aura été porté, paradoxalement et tragiquement, par le marxisme ; le marxisme tombé, nous en sommes revenus, camp pour camp, erreur pour erreur, à la situation décrite par Maurras en 1898.

Et ce ne sont pas, hélas, les plus en vue des « maurrassiens » qui, ce dernier demi-siècle et déjà auparavant, auront poursuivi l’œuvre de Sainte Beuve et contesté son terrain au marxisme ; si telle a effectivement été l’ambition affirmée par toutes les générations d’étudiants d’Action française qui se sont succédées, leurs aînés se sont au contraire complus et noyés dans une démarche de « vieille France qui se trompe », de pâle copie différée de l’erreur de Chateaubriand !

Remettre d’accord la vieille France et la France moderne ; l’enjeu n’a pas changé. Relisons le texte de 1898 ; c’est incontestablement Sainte-Beuve, surclassant Auguste Comte, qui est la pierre angulaire des Trois idées. C’est sur lui qu’il faut reprendre l’analyse.

Car sur Chateaubriand et Michelet, Maurras renouvelle et synthétise des jugements déjà émis de son temps, par Taine bien sûr, et plus près de lui par Pierre Lasserre. Mais sur Sainte-Beuve, il innove entièrement. Avec une ambition épistémologique quasiment prométhéenne ! L’empirisme qu’il définit n’est pas seulement organisé, ce qui serait déjà beaucoup, mais organisateur, ce qui lui donne des allures de thaumaturgie. C’est l’instrument de la « réforme intellectuelle et morale » appelée par Renan après le désastre de Sedan, c’est le cicérone de L’Avenir de l’intelligence, qui suivra les Trois idées de quelques années.

Buste de Sainte-Beuve au Luxembourg, à Paris

Faut-il, pour en retrouver la trame, réhabiliter aujourd’hui Sainte Beuve ? L’auteur des Lundis est aujourd’hui bien oublié, et l’on se souviendra plus aisément de Volupté ou de Port-Royal. L’étude et la critique littéraires sont des genres bien passés de mode. Il ne reste de Sainte-Beuve que le récit de ses aventures amoureuses avec Madame Hugo…

Déjà, de son temps, il fut abondamment brocardé et caricaturé. Le coup de grâce lui fut donné par Marcel Proust qui, dans son célèbre essai Contre Sainte-Beuve, proclame l’autonomie de l’œuvre par rapport à l’auteur, affirmant que celle-ci sait parfois jaillir d’elle-même, surpassant aussi bien la conscience que tous les déterminants sociaux ou culturels de celui-là.

Sainte-Beuve avait en effet imposé l’idée que l’étude de l’écrivain doit précéder celle de l’œuvre, et que la première prédétermine la seconde. Travailleur acharné, il était capable de compiler en peu de temps (ses articles paraissaient chaque lundi) une quantité invraisemblable de documentation et avait ainsi éclairé d’un jour nouveau nombre d’œuvres et de personnages littéraires que l’on n’avait avant lui considérés qu’au premier degré.

Sainte-Beuve par André Gil

Mais l’empirisme organisateur que décrit Maurras va bien au-delà de ce parti-pris, qui n’en est qu’un des composants. Et par ailleurs il est clair qu’à trop suivre la démarche de Sainte-Beuve, à ne faire que cela, et sans l’énorme investissement intellectuel auquel il s’astreignait, on en vient au travers sartrien et moderne de ne juger une œuvre que par l’origine ethnique ou les préférences politiques et sexuelles de son auteur ; si c’est contre cette dérive que Proust voulait nous mettre en garde, il n’y aura pas de mal à le réconcilier avec Maurras !

Et en tous cas, à donner le goût de redécouvrir Sainte-Beuve, et l’impérieuse nécessité de se donner une méthode en politique.

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