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1902

Quand une bonne idée ne mène à rien

par Philippe le 29 janvier 2010

Jennifer Jones en Madame BovaryQui n’a pas eu un jour, au hasard d’une lecture, d’une conversation, d’une pensée vagabonde, l’idée fugitive d’un beau principe universel éclairant les mystères du monde ? Et si ce principe, devenant central, puis devenu fonda­mental, se révèle d’une puissance et d’une portée inégalables, proposant en chaque circonstance, bonne ou mauvaise fortune, victoire ou chute, attirance ou répulsion, une explication convaincante et argu­mentée ?

Cela peut durer un moment, jusqu’à la folie de l’inventeur qui s’en est fait un système démiurgique et tente de l’imposer à l’entendement de ses semblables, ou jusqu’au trivial réveil qui dissipe les brumes d’un rêve trop bien agencé. Cela peut aussi ne jamais finir, et se métamorphoser sans cesse pour nourrir de nouvelles chimères.

Un certain Jules de Gaultier, critique et essayiste né en 1858, crut ainsi avoir trouvé la pierre philosophale dans l’œuvre de Flaubert. Du personnage d’Emma Bovary, il inventa le concept de bovarysme, le fait de se penser autre que ce qu’on est réellement, et entreprit de l’appliquer à toutes choses et en tous lieux.

Maurras commente avec une sympathie amusée ce Bovarysme publié en 1902, après un premier essai écrit dix ans plus tôt et intitulé Le Bovarysme, la psychologie dans l’œuvre de Flaubert.

À une époque où Spencer (que Maurras a étudié très jeune) s’est déjà longuement penché sur le sujet du dédoublement de la personnalité, mais où les acquis de la psychanalyse restent encore à venir, Maurras accorde à Jules de Gaultier un crédit d’estime : voilà un petit livre qui intéressera quinze à vingt personnes. Au passage, il délivre un satisfecit à l’auteur pour ses incidentes sur l’immigration : une société (la France) qui en vient à se penser à travers l’autre (les arrivants de fraîche date) cède toute entière au bovarysme et ne se maîtrise plus.

Voilà qui rejoint ce que Maurras appelle sa « théorie des Métèques ». Mais Jules de Gaultier n’en tire pas de conclusion politique ; et il dévie sur des considérations encore plus globales. Et comme qui trop embrasse, mal étreint, le « Grand Tout » se réduit à un vain petit rien, et son Bovarysme appliqué à chaque élément de l’Univers se dégonfle comme une baudruche crevée.

L’article de Maurras paraît dans la Gazette de France du 24 août 1902, et sera repris en 1925 dans le recueil Barbarie et Poésie sous le titre D’Emma Bovary au Grand Tout.

Maurras justifie ce choix dans sa Préface :

J’ai mêlé aux morceaux de critique [...] des réflexions [...] propres à élucider l’esprit de ces vieilles campagnes dont les prétextes renaissent toujours. Quelques études, fantaisies, parfois simples exercices de logique élémentaire, aideront à ce résultat, je l’espère ; qu’ils traitent du plagiat en littérature, de la longévité des membres de l’Académie française ou de l’essai de cosmologie générale qui prit pour centre une héroïne de Gustave Flaubert, la variété des points de vue successifs permettra au regard de mieux fixer l’objet.

Minerve, déesse tutélaire

par Philippe le 19 octobre 2008

Le premier numéro de la revue Minerva, daté du 1er mars 1902, contient une sorte de manifeste, dépourvu de signature : l’Invocation à Minerve.

Reconnu plus tard par Charles Maurras, ce texte servira de conclusion aux éditions successives de L’Avenir de l’intelligence, à partir de 1905.

En 1902, Maurras a 34 ans. Il veut prendre le nouveau siècle à bras le corps, en faire le temps de la renaissance de l’intelligence et de la puissance françaises, et demande à Minerve de l’inspirer et de le conduire.

Au soir de sa vie, Maurras en fera le fil directeur de sa pensée. Cinquante ans après sa première parution, l’Invocation à Minerve est reprise en ouverture des Œuvres capitales, dont le premier tome prend le titre Sous le signe de Minerve.

Minerve poitiers

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Contre l’ablation de l’essentiel

par Nicolas le 10 octobre 2008

Sand et Musset

Qu’est-ce qui peut bien pousser Maurras à reprendre la plume en 1938 au sujet de Sand et Musset, pourquoi revenir à ces vieux Amants de Venise qui datent de 1902 quant à la publication et même de 1896 quant à la première rédaction ?

Bien sûr il y a la volonté de défendre l’un des ses ouvrages sinon contre l’oubli du moins contre la poussière : Antoine Adam s’attelle au sujet, égratigne les Amants au passage, il est dès lors compréhensible que Maurras défende son enfant, ne serait-ce que contre le risque de le voir injustement relégué par le dernier venu ; il écrit cette Bénédiction de Musset.

Mais à bien y regarder, l’entreprise d’Antoine Adam est plus complexe et plus tortueuse qu’il y paraît. Elle consiste à feindre de ne s’intéresser qu’aux documents, aux textes. Mais à la seule Correspondance de Sand et Musset. Ce qui lui permet de gommer subrepticement à peu près tout ce que l’aventure vénitienne a d’irréductiblement romantique, et qu’attestent tant d’autres documents si habilement exploités par Maurras dès 1896. Sand, Musset et Pagello deviennent sous la plume d’Antoine Adam des types d’une humanité moyenne, dont on pourrait démêler les finesses en usant d’une psychologie médiocre et toute convenue. Disons-la bourgeoise.

Si bien que voilà Maurras dans le rôle presque incongru de défendre la vie romantique : non, Alfred de Musset et George Sand ne correspondent pas à ce type médiocre et moyen qu’Antoine Adam voit en eux. En faire cela, on le comprend, c’est désarmorcer la critique du romantisme. Car si l’on écarte ou minimise ce qu’a d’authentiquement romantique l’histoire des Amants, on ne comprend plus les dérèglements dont elle est exemplaire. Ce serait rendre incompréhensibles les implications historiques et politiques que la réflexion maurrassienne a tirées de La Confession d’un enfant du siècle, dont on peut reciter ici la dernière phrase :

Tout ce qui était n’est plus. Tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.

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Quand Malraux encensait Maurras

par Philippe le 22 août 2008

Nous avons publié ici-même la dissertation sur la Jeune Captive d’André Chénier rédigée en 1883 par le collégien Charles Maurras. Les bons pères du collège d’Aix avaient quelque peu censuré le poème, et le jeune Maurras, instruit par leurs prudes précautions, avait décrit la prisonnière Aimée de Coigny sous les dehors de la plus parfaite innocence.

Maurras - portrait dans l'édition 1923 de Mademoiselle Monk

Or, en 1902, on découvre les Mémoires qu’Aimée de Coigny avaient consignés en 1817. Ils sont publiés et Maurras en tire un article qui paraît dans la Gazette de France en juillet de cette même année, et qui sera repris en 1905 dans L’Avenir de l’intelligence, sous le titre de Mademoiselle Monk.

Ce titre sera conservé dans toutes les rééditions successives de L’Avenir de l’intelligence. En 1923 Mademoiselle Monk sera publié à part, dans une petite brochure qui s’orne d’une gravure de Gorvel et d’une préface d’un tout jeune écrivain de 22 ans nommé André Malraux.

En revanche il ne sera pas repris dans les Œuvres capitales. Nous en ignorons les raisons, mais deux séries de considérations, qui se renforcent mutuellement, peuvent l’expliquer. D’une part, de nouveaux éléments sur la vie d’Aimée de Coigny ont été découverts bien après 1902, et leur prise en compte aurait nécessité des remaniements dans le texte, peut-être au détriment de sa cohérence. D’autre part, la quasi-totalité des arguments de prospective et de stratégie politique développés dans Mademoiselle Monk ont été repris, quasiment à l’identique, dans la préface de Mes idées politiques.

Si bien que Mademoiselle Monk vaut surtout aujourd’hui par la préface donnée par André Malraux à sa réédition de 1923.

Un retour sur André Chénier…

Maurras résume à grands traits, pour les lecteurs de la Gazette de France, la personnalité et la vie tumultueuse d’Aimée de Coigny, et s’attarde longuement sur le poème d’André Chénier, comme en écho à sa dissertation rédigée près de vingt ans auparavant. Il prend vivement le contrepied du préfacier des Mémoires qui nie vigoureusement toute possibilité de liaison entre le poète et sa voisine de cellule ; il affirme au contraire que cela n’aurait rien d’étonnant, arguant entre autres qu’un poète est mieux placé qu’un juriste pour comprendre l’inspiration d’un autre poète.

Poète, séducteur, mais non libertin, Maurras réagit surtout contre un certain parti-pris pudibond de la critique littéraire de son époque. Il est vrai que nous éprouvons quelque dépaysement à lire ces proses ampoulées où les perversions les plus criantes sont occultées, voire niées contre toute évidence… On est aujourd’hui tombé dans l’excès inverse. Mais au-delà de ces considérations contextuelles, ce qu’on sait de l’histoire de la prison Saint-Lazare pendant la Terreur rend l’hypothèse de Maurras fort plausible.

Pendant la première période de leur incarcération commune, Aimée de Coigny, André Chénier et leurs co-détenus ont connu un régime des plus permissifs. Mais leur gardien débonnaire, un certain Naudet, sera débarqué en prairial lorsque la Terreur entre dans sa phase ultime et paroxystique. Le nouveau directeur Bergot est un robespierriste fanatique qui instaure le règne de la délation. André Chénier y laissera sa tête, alors qu’Aimée de Coigny et son futur second mari réussiront à la sauver, on ne sait au prix de quels arrangements. Bergot sera guillotiné le 11 thermidor, et on peut se demander si le maintien en détention d’Aimée de Coigny pendant les deux mois qui suivent n’était pas destiné en fait à la protéger de quelque règlement de comptes…

La nuit précédant sa montée sur l’échafaud, Chénier compose La Jeune Captive et en fait parvenir le manuscrit à Aimée. Celle-ci ne le conserve pas, et le donne à Aubin-Louis Millin de Grandmaison, aujourd’hui connu comme savant naturaliste et archéologue, mais qui en prison était un indicateur connu et redouté. Ce geste a été interprété comme de l’indifférence, alors qu’au contraire c’était peut-être pour elle le meilleur moyen, risqué certes, de faire parvenir le poème à l’extérieur et d’assurer sa publication au cas où elle aurait été elle-même condamnée !

Rien n’exclut donc que Chénier et Aimée aient été un moment amants, au début de leur réclusion, et que la prisonnière ait conservé pour la mémoire du poète un vif attachement.

…et quelques mots sur Aimée de Coigny

Il est très difficile de reconstituer l’histoire réelle d’Aimée de Coigny. On ne peut qu’en brosser un portrait psychologique, et laisser l’imagination remplir les zones d’ombre. Nul doute que tout homme normalement constitué voudrait la rencontrer telle qu’elle était à vingt ans et la séduire. Ou plus simplement se laisser séduire par elle, car elle n’attendait pas qu’on vînt la chercher.

Portrait d'Aimée de Coigny d'après Wertmüller, 1797

Mais pendant la Terreur les choses sont plus compliquées. Chacun se couvre, mène un multiple jeu, feint, ment et trahit pour survivre. Le comportement d’Aimée de Coigny, revenant à deux reprises à Paris alors qu’elle était en sécurité à l’étranger ne peut qu’obéir à des raisons obscures que nous ignorons. Contrairement à d’autres qui sont revenus par bêtise ou par crédulité se jeter dans la gueule du loup, elle savait certainement ce qu’elle faisait et pourquoi.

Ce que l’on sait d’elle provient de ses propres écrits, des Mémoires rédigés en 1817 et un roman, largement autobiographique, écrit la même année et qui ne sera redécouvert qu’en 1912. Or en 1817 Aimée de Coigny est prématurément vieillie, malade, aigrie, ruinée… ce qui jette un doute sur l’objectivité de son récit d’une vie passée toute pleine d’aventures, de faste, de séductions, d’intrigues, de commerce des grands de ce monde, de triomphes et de chutes, et sans doute aussi de turpitudes inavouables.

De tout cela, que reste-t-il ? Peut-être fut-elle l’un des modèles dont Jacques Laurent s’inspira pour imaginer sa Caroline chérie. Maurras reprend quant à lui ce qu’Aimée raconte du rôle d’intrigante qu’elle joua de 1812 à 1814 pour favoriser le retour des Bourbons. De là l’évocation de Monk, de là des considérations sur la marche et la succession des événements en politique, sur la capacité des hommes (et des femmes…) à influer sur le cours des choses.

Orléaniste tant par son histoire personnelle que par sa tournure d’esprit, devenue légitimiste sous l’influence de son amant du moment, Aimée de Coigny joua-t-elle un rôle aussi considérable que Maurras le laisse entendre, et qui lui fasse mériter a posteriori ce surnom de Mademoiselle Monk ? Ce n’est pas impossible, encore qu’il soit bien difficile de démêler l’imagination de la réalité. Il est certain qu’elle en voulait à Bonaparte et à l’Empire, et qu’elle avait l’oreille de Talleyrand ; mais que fut son rôle ensuite, notamment pendant les Cent Jours, alors que Bruno de Boisgelin, son amant, était à Gand auprès de Louis XVIII ? Nous sommes dans le domaine des supputations.

Lisons son éloge funèbre écrit par Népomucène Lemercier, qui fut l’un des participants réguliers aux dîners organisés chez Talleyrand et dont Aimée de Coigny était l’égérie, tel que le publia Le Moniteur :

Une personne qui n’avait atteint encore que la moitié de sa vie nous est enlevée avant le terme prescrit par la nature. C’était elle que chanta, dans sa jeunesse, le poète André Chénier dans son ode intitulée La Jeune Captive. La duchesse de Fleury connut, par sa situation, tout ce que l’élégance, la délicatesse des bienséances, les grâces donnaient de charmes à la cour de Versailles ; depuis que la séparation d’avec son époux lui fit reprendre le nom de son père, la comtesse de Coigny connut tout ce que la Révolution fit naître de plus intéressant, de plus solide, de plus éclairé sur les affaires et sur les personnes qui les avaient dirigées. Ce mélange d’instruction mit en valeur ses qualités naturelles et les avantages de son éducation extraordinairement soignée. Également familière avec les belles-lettres françaises et latines, elle avait l’acquis d’un homme ; mais le savoir en elle n’était jamais pédant ; elle resta toujours femme et l’une des plus aimables de toutes. Sa conversation éclatait en traits piquants, imprévus et originaux. Elle résumait toute l’éloquence de Mme de Staël en quelques mots perçants. On a lu d’elle un roman anonyme qui, sans remporter un succès d’ostentation, attacha, parce qu’elle l’écrivit d’une plume sincère et passionnée. Elle a composé des mémoires sur nos temps, et une collection de portraits sur nos contemporains les plus distingués par leur rang et par leurs lumières, qui réussirent mieux, étant vivement tracés et plus sincères encore. Nous l’avons perdu le 17 janvier 1820 ; recueillons ce qu’elle nous a laissé et pleurons-là, car son vif et rare esprit, tout brillant qu’il fût, séduisit bien moins que ne touchait la bonté de son cœur.

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