Articles étiquetés :

1898

Après la mort de Mallarmé

par Philippe le 3 novembre 2009

Mallarmé, par Manet Génie ou mystificateur ? Ou les deux à la fois ? Cette question, qui aura tant de fois été posée à propos de Picasso, de Roland Barthes et de bien d’autres, ne saurait s’appliquer à quiconque mieux qu’à Stéphane Mallarmé.

Mais il ne sert plus à rien de la poser aujourd’hui. Mallarmé est oublié, il ne représente aucun enjeu pour personne. De son vivant, il était célèbre, autant que Wagner dont il fut l’un des principaux exégètes, plus que les peintres impressionnistes qui étaient ses amis proches. Un siècle plus tard, tout le monde connaît Wagner, et des foules compactes se pressent chaque jour devant les portes du Musée d’Orsay. Mais qui saura restituer de mémoire une seule strophe de Mallarmé ?

Alors, génie ou mystificateur ?

À la fin de sa vie, sa poésie était devenue à ce point obscure que le monde littéraire en était par force partagé en deux camps : les admirateurs inconditionnels et les détracteurs systématiques.

Ferdinand Brunetière, dans la 15e leçon de son « Évolution de la poésie lyrique au XIXe siècle », se contente d’écrire dans la Revue Politique et littéraire du 17 juin 1893 :

D’autres raisons nous ont empêché de parler de M. Stéphane Mallarmé, dont la première est celle-ci, que nous n’avons pas réussi à le comprendre.

Après la mort de Verlaine, c’est Stéphane Mallarmé qui est élu Prince des Poètes. Le camp des admirateurs triomphe. La poésie, expliquaient-ils, doit s’affranchir des contraintes du sens et de la clarté pour mieux atteindre le sublime.

Trente mois plus tard, Mallarmé meurt à son tour. Et comme il est arrivé pour nombre de poètes et de littérateurs, c’est la critique post mortem, le bilan d’une vie dressé quelques jours plus tard par Charles Maurras qui constitue aujourd’hui la source la plus complète, la plus équilibrée, pour comprendre l’œuvre du défunt.

Maurras le contemporain manquait-il de « distanciation » ? En tous cas cela ne l’a pas empêché d’aller à l’essentiel et de savoir mettre pleinement en regard les deux termes de l’alternative. Même si on ne sait rien de Mallarmé, on comprend en lisant l’article de Maurras publié en 1898 ce que Mallarmé avait de réel génie poétique, et ce en quoi il mystifiait son monde.

Ce que les auteurs récents sont bien en mal de faire. Abscons en diable, Mallarmé est en effet une pâture rêvée pour tout ce que l’Université compte de Trissotins, un pensum classique pour tout mandarin désireux de torturer ses étudiants. Il lui a donc été consacré une multitude de thèses et de synthèses. On n’étudie plus Mallarmé, mais les études qui lui ont été consacrées ; plus tard, on en étudie les études d’études. On n’est pas dans la distanciation, mais dans le pur rite académique.

Donner un sens plus dur aux maux de la tribu…

Les résumés biographiques actuels de Mallarmé sont consternants. Comment le décrire avec les critères d’aujourd’hui ? Ce jouisseur ne fréquentait que les bordels les plus bourgeois ; difficile d’en faire un poète maudit, un réprouvé de la société, un persécuté. Oui, mais il était le familier des peintres d’avant garde, il avait des amis à la Revue blanche ? Alors le voici catalogué communard, républicain, dreyfusard. Il est incompréhensible ? Normal, c’était le fondateur de l’Art Moderne…

À côté de ces balourdises, le texte de Maurras nous vient comme une bouffée de fraîcheur et de lumière.

Publié le 5 novembre 1898 dans la Revue encyclopédique, alors que Maurras avait trente ans, il sera repris en 1923 dans le recueil Poètes édité par la revue Le Divan, enfin inclus dans le tome III des Œuvres capitales. Plus de cinquante ans après, Maurras revient sur Mallarmé dans la préface de La Balance intérieure :

Je ne fus nullement un négateur de Mallarmé et ne le deviendrai pas sur mes vieux jours. Mais j’ai le devoir de dire que l’inflation mallarméenne n’est pas non plus mon fort et j’aime mieux ne pas me ronger les pattes à déchiffrer des sens difficiles. La musique des mots y est toujours d’une extrême euphonie. Est-il nécessaire de la gonfler d’une philosophie qui en est trop absente ?

Chateaubriand ? Michelet ? non, Sainte-Beuve !

par Philippe le 3 décembre 2008

À la fin de l’année 1898, Maurras publie les Trois idées politiques, une brochure qui sera rééditée en 1912 avec des modifications très marginales, puis reprise sans changement en 1922 et 1928 dans Romantisme et Révolution, enfin dans les Œuvres capitales composées en 1952. Or c’est dans cette simple brochure que Maurras définit, à l’âge de trente ans, sa méthode d’analyse en politique, le fameux empirisme organisateur qu’il décèle et théorise chez Sainte-Beuve. Et il n’y reviendra plus.

Sainte-Beuve

Car non seulement Maurras ne fera pas évoluer le texte des Trois idées politiques pendant 54 ans, mais il n’en détaillera pas le contenu dans d’autres ouvrages, ne le fera pas vivre et respirer au gré des circonstances historiques. Ce que l’on a appelé ensuite « la méthode maurrassienne », et enseigné en son nom, de son vivant et après sa mort, tient en quelques pages rédigées alors qu’il est encore peu connu et pas encore entièrement acquis au royalisme. Tout ceci mérite examen !

Nous publions le texte de l’édition de 1912, dans laquelle Maurras s’en explique, mais ce retour sur lui-même ne vaut que pour les 14 premières années :

L’année 1898, traversée d’agitations profondes, ne pouvait manquer d’introduire la politique et la religion dans ses trois grandes commémorations littéraires : le centenaire de la naissance de Michelet, le cinquantenaire de la mort de Chateaubriand, l’érection du buste de Sainte-Beuve. Mes réflexions d’alors aboutirent à des conclusions générales qui n’ont pas perdu tout leur intérêt aujourd’hui, car elles ne furent pas étrangères à la fondation de notre Action française sept mois plus tard. Je leur dois mes relations intellectuelles avec quelques-uns de ceux dont je suis le collaborateur depuis quatorze ans.

Il me paraît bien vain d’y changer grand’chose, hormis quelques paroles aiguës que j’ai plaisir à effacer. S’il fallait tout récrire, je n’aurais pas de peine à m’abstenir d’un certain courant d’épigrammes. L’expression d’un sentiment qui se cherchait encore côtoie ici, à chaque ligne, le formulaire d’une pensée qui se trouvait.

Des « conclusions générales qui n’ont pas perdu tout leur intérêt aujourd’hui », un « sentiment qui se cherchait encore » et une « pensée qui se trouvait », voire ! Maurras en restera là pendant encore 40 ans, alors que nombre de ses disciples et continuateurs feront de l’empirisme organisateur l’alpha et l’oméga de l’enseignement de leur Maître.

On remarquera aussi qu’à propos de ces trois grandes commémorations littéraires de 1898, Maurras n’a pas évoqué que la politique ; il parle de politique et de religion. Car dans les Trois idées, on trouve explicitement le résumé annonciateur de ce que sera la position religieuse de Maurras toute sa vie durant : dénonciation du déisme, de toutes les déclinaisons romantiques, individualistes ou modernistes du christianisme, et à l’inverse éloge du catholicisme, force d’ordre et de civilisation. Or sur ce thème-là, Maurras ne changera certes pas de ligne, mais il y reviendra maintes et maintes fois, argumentant sans cesse, revenant sur chaque phrase, chaque mot, développant à satiété chaque argumentaire ; pour rassurer ses soutiens catholiques, pour ne pas indisposer l’épiscopat, combien aura-t-il pris de précautions, combien de fois se sera-t-il justifié, parfois bien laborieusement, combien aura-t-il mis d’eau dans son vin !

Rien de tel n’aura été jugé nécessaire pour préciser ce qu’est l’empirisme organisateur.

Mais laissons à Maurras le soin de présenter ces Trois idées :

Je ne traite pas de Chateaubriand, de Michelet ni de Sainte-Beuve ; mais on n’a point traité de Sainte-Beuve, de Michelet, ni de Chateaubriand dans les solennités dont ils ont fourni le prétexte.

Je veux parler de ce qui fut l’unique sujet des discours et des écrits publiés à propos de ces trois écrivains. Je dirai quel sens politique peut être sans erreur prêté à leurs ouvrages. Ce n’est pas de ma faute si on leur en a prêté un.
Que les partis en quête d’un aïeul représentatif se trompent parfois de grand homme, je n’y peux rien non plus ; ils m’auraient épargné de relever l’erreur s’ils l’eussent d’abord évitée. Comme disent les philosophes, tout cela m’est donné. Mais, sur cette donnée, je me préoccupe d’avoir raison ; ils me semble douteux que ces réflexions souffrent de conteste sérieuse.

La vieille France croit tirer un grand honneur de Chateaubriand, elle se trompe. La France moderne accepte Michelet pour patron, mais elle se trompe à son tour. En revanche, ni l’une ni l’autre des deux Frances ne nous montre un souci bien vif de Sainte-Beuve ; c’est encore une faute, un Sainte-Beuve peut les remettre d’accord.

Que dire cent dix ans plus tard ! Les “deux Frances” existent toujours ; Chateaubriand et Michelet sont bien oubliés, mais les erreurs que Maurras dénonçait n’ont pas changé de nature. D’un côté, la délectation d’une nostalgie délétère, la fuite dans la fiction d’un âge d’or mythique ; de l’autre, la sensibilité érigée en principe de vérité et de progrès. De méthode, de rigueur, de leçons d’Auguste Comte ou de Sainte Beuve, point. Pendant quelques décennies, le flambeau de la “méthode” aura été porté, paradoxalement et tragiquement, par le marxisme ; le marxisme tombé, nous en sommes revenus, camp pour camp, erreur pour erreur, à la situation décrite par Maurras en 1898.

Et ce ne sont pas, hélas, les plus en vue des « maurrassiens » qui, ce dernier demi-siècle et déjà auparavant, auront poursuivi l’œuvre de Sainte Beuve et contesté son terrain au marxisme ; si telle a effectivement été l’ambition affirmée par toutes les générations d’étudiants d’Action française qui se sont succédées, leurs aînés se sont au contraire complus et noyés dans une démarche de « vieille France qui se trompe », de pâle copie différée de l’erreur de Chateaubriand !

Remettre d’accord la vieille France et la France moderne ; l’enjeu n’a pas changé. Relisons le texte de 1898 ; c’est incontestablement Sainte-Beuve, surclassant Auguste Comte, qui est la pierre angulaire des Trois idées. C’est sur lui qu’il faut reprendre l’analyse.

Car sur Chateaubriand et Michelet, Maurras renouvelle et synthétise des jugements déjà émis de son temps, par Taine bien sûr, et plus près de lui par Pierre Lasserre. Mais sur Sainte-Beuve, il innove entièrement. Avec une ambition épistémologique quasiment prométhéenne ! L’empirisme qu’il définit n’est pas seulement organisé, ce qui serait déjà beaucoup, mais organisateur, ce qui lui donne des allures de thaumaturgie. C’est l’instrument de la « réforme intellectuelle et morale » appelée par Renan après le désastre de Sedan, c’est le cicérone de L’Avenir de l’intelligence, qui suivra les Trois idées de quelques années.

Buste de Sainte-Beuve au Luxembourg, à Paris

Faut-il, pour en retrouver la trame, réhabiliter aujourd’hui Sainte Beuve ? L’auteur des Lundis est aujourd’hui bien oublié, et l’on se souviendra plus aisément de Volupté ou de Port-Royal. L’étude et la critique littéraires sont des genres bien passés de mode. Il ne reste de Sainte-Beuve que le récit de ses aventures amoureuses avec Madame Hugo…

Déjà, de son temps, il fut abondamment brocardé et caricaturé. Le coup de grâce lui fut donné par Marcel Proust qui, dans son célèbre essai Contre Sainte-Beuve, proclame l’autonomie de l’œuvre par rapport à l’auteur, affirmant que celle-ci sait parfois jaillir d’elle-même, surpassant aussi bien la conscience que tous les déterminants sociaux ou culturels de celui-là.

Sainte-Beuve avait en effet imposé l’idée que l’étude de l’écrivain doit précéder celle de l’œuvre, et que la première prédétermine la seconde. Travailleur acharné, il était capable de compiler en peu de temps (ses articles paraissaient chaque lundi) une quantité invraisemblable de documentation et avait ainsi éclairé d’un jour nouveau nombre d’œuvres et de personnages littéraires que l’on n’avait avant lui considérés qu’au premier degré.

Sainte-Beuve par André Gil

Mais l’empirisme organisateur que décrit Maurras va bien au-delà de ce parti-pris, qui n’en est qu’un des composants. Et par ailleurs il est clair qu’à trop suivre la démarche de Sainte-Beuve, à ne faire que cela, et sans l’énorme investissement intellectuel auquel il s’astreignait, on en vient au travers sartrien et moderne de ne juger une œuvre que par l’origine ethnique ou les préférences politiques et sexuelles de son auteur ; si c’est contre cette dérive que Proust voulait nous mettre en garde, il n’y aura pas de mal à le réconcilier avec Maurras !

Et en tous cas, à donner le goût de redécouvrir Sainte-Beuve, et l’impérieuse nécessité de se donner une méthode en politique.

{ Aucun commentaire }

L’Idée de la décentralisation

par Philippe le 24 mars 2008

Nous vous proposons aujourd’hui un texte composé en 1898, L’Idée de la décentralisation, qui a été repris en 1919 sous la forme d’une brochure diffusée par l’Action française.

Une version électronique de ce texte existe depuis un certain temps déjà sur divers sites, dont des sites amis. Elle est d’une relative bonne qualité, contrairement à nombre de numérisations fautives de Maurras qu’on trouve çà et là, et qui polluent plus qu’elles n’informent ; elle comporte néanmoins diverses erreurs et omissions. Nous nous sommes attachés pour notre part à rester au plus près du texte de 1898, et surtout à l’annoter suffisamment pour qu’il devienne pleinement compréhensible de nos jours.

Au début de cette année 1898, Maurras va sur ses 30 ans. Le sujet n’est pas nouveau pour lui, tant s’en faut ; la fameuse Déclaration des Jeunes Félibres fédéralistes date de 1892, et c’est également en 1892 qu’au cours d’un congrès réuni à Angers, les continuateurs de Frédéric Le Play fixent la position des catholiques sociaux sur l’administration territoriale du pays, sur les libertés communales et provinciales, sur la disparition du département ; Maurras, qui à cette époque écrit de temps à autre dans leur revue La Réforme sociale, reprendra ces principes à son compte et les portera, on peut dire quasiment sans changement, jusqu’à sa mort 60 ans plus tard.

Fédéralisme provençal, institutions décentralisées ; un troisième terme s’ajoutera à la synthèse maurrassienne en fin 1894 et 1895, fruit de sa rencontre avec Maurice Barrès à La Cocarde : c’est le fait identitaire, et le dangereux néant que provoque sa négation kantienne, comme l’illustre l’histoire des Déracinés.

L’Idée de la décentralisation est le troisième ouvrage publié en librairie par Maurras, après Jean Moréas en 1891 et Le Chemin de Paradis en 1895. Avec 48 pages, il s’agit plutôt d’une brochure, éditée par la Revue encyclopédique et imprimée par Larousse. Une brochure, donc pas tout à fait un livre, mais plus cependant qu’un article ; c’est en fait doublement un texte de transition.

Transition d’une part entre le jeune Maurras d’avant la trentaine, qui se révèle peu à peu avec des articles « alimentaires » dans lesquels il répond à une demande, comme il en livre par exemple à La Réforme sociale, et le Maurras de la flamboyante décennie qui va suivre, celle des constructions intellectuelles novatrices et de l’affirmation d’un style caractéristique, sa marque personnelle, classique et épuré : la décennie qui verra paraître Anthinea, Les Amants de Venise, l’Enquête sur la Monarchie, L’Avenir de l’Intelligence et le Dilemme de Marc Sangnier. Dans L’Idée de la décentralisation, la première partie marque la fin d’une époque, celle des dossiers documentaires, et la seconde le début de l’époque suivante, celle des synthèses politiques.

Transition d’autre part entre l’engagement intellectuel, volontiers exclusif et excommunicateur, et l’engagement politique, qui s’adapte aux circonstances et aux rapports de force. Maurras ne confond pas fédéralisme et décentralisation ; on lui sent bien l’envie de ne promouvoir que celui-ci et de dénoncer celle-là comme insuffisante ; mais il s’en abstient, et il présente en quelque sorte la décentralisation comme une première étape, un passage nécessaire, vers un authentique fédéralisme.

Il est intéressant par ailleurs d’observer comment Maurras analyse et hiérarchise en 1898 les arguments inverses, ceux des jacobins, ceux des divers courants centralisateurs, et quelles réponses il leur oppose.

Cinq catégories sont ainsi distinguées.

La première est celle des conservateurs qui voient dans la centralisation napoléonienne un excellent moyen de contrôler le pays et l’opinion publique. Maurras fustige ce calcul à courte vue qui fut celui du duc d’Angoulême ; et il reprend les réflexions de son neveu le comte de Chambord, expliquant l’échec de la Restauration par le fait qu’elle n’a été qu’une restauration par en haut, et que, n’ayant pas rendu à la France ses libertés organiques traditionnelles, elle n’a pas su se faire suffisamment aimer du peuple.

La seconde est celle des conservateurs qui se veulent modernes, et qui tout en s’affirmant attachés à la défense des particularismes locaux et régionaux, conviennent que ceux-ci appartiennent au passé et que l’effet normal de l’éducation et du développement économique est de conduire les hommes à s’en détacher progressivement. C’est l’opinion des libéraux de la Revue des Deux Mondes, qui opposent universalisme et enracinement. Maurras au contraire affirme que l’homme ne peut s’approcher de l’universel qu’en restant fidèle à ses racines.

La troisième est celle de nos modernes souverainistes jacobins. Maurras met l’argument dans la bouche d’Émile Faguet, qui est alors la référence incontournable de la critique littéraire : face aux menaces extérieures, ce serait affaiblir la Nation que de décentraliser l’État. Maurras n’a pas de mal à démontrer qu’il est stupide d’opposer unité et diversité, et qu’un État n’est jamais aussi fort que quand il est recentré sur ses missions essentielles et que les provinces ne le perçoivent pas comme un oppresseur.

La quatrième, toujours énoncée par Émile Faguet, est celle du déterminisme technologique et en particulier des effets du développement des transports. Le fait d’aller facilement d’un endroit à un autre conduirait immanquablement à augmenter les échanges et par voie de conséquence l’uniformisation. Pour Maurras, ce n’est pas là une fatalité, mais un risque, et une raison supplémentaire de décentraliser pour s’en prémunir.

Enfin la cinquième série d’arguments est celle véhiculée par la Revue Blanche, expression de l’intelligentsia tolstoïenne et pacifiste, du parti de l’individu libéré contre tous les partis de la société opprimante. Maurras s’en prend à son plus jeune et plus brillant représentant : Léon Blum, dont le discours semble se résumer à « Familles, je vous hais, Provinces, je vous hais, Traditions, je vous hais ! » Car Léon Blum, contrairement aux personnages précédents, a parfaitement compris et fait sienne la signification des Déracinés ; mais c’est pour s’y opposer frontalement, bloc contre bloc, système contre système. La controverse sereine est rendue impossible, surtout pour Maurras, qui vit dans sa chair l’enracinement comme condition, comme substrat indispensable à sa propre liberté, à son propre épanouissement.

Comme on le voit, ces cinq thèses opposées à la décentralisation sont toujours d’actualité !

• • •

En 2002, à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Charles Maurras, le professeur Claude Goyard avait rédigé une présentation de L’Idée de la décentralisation dont nous reprenons l’essentiel ci dessous :

Maurras avait trente ans. Depuis dix ans il vivait du rayonnement de Mistral (rencontré en 1888) et des idées brassées avec Frédéric Amouretti.

Nous sommes à la fin des années 1890, période d’intense jaillissement intellectuel ; Maurras emploie ses étonnantes facultés de création à s’emparer de tout : poésie, philosophie, et au surplus la politique. Le voici qui bute sur le concept de décentralisation.

Le fait est singulier ; il nous importe et nous bouscule : Maurras médite la manière d’assurer le passage du principe fédératif, qu’il hérite de Mistral et qu’il voit exploité dans tous les sens par Amouretti, à la théorie que l’on appelle décentralisation administrative ou l’inverse.

Maurras a reçu en héritage moral le principe fédératif de Mistral, dont il serait réducteur de rappeler qu’il avait une formation universitaire de juriste, et Frédéric Amouretti, qui avait le goût de l’histoire et de la politique, a fini de le convaincre. Ce sont probablement les discussions avec Amouretti qui vont donner forme à son intelligence du fédéralisme. Les leçons d’Amouretti sont claires : il n’existe qu’un seul système qui puisse concrètement assurer la liberté d’action des provinces, des pays, des régions dans les domaines qui leur appartiennent naturellement et qui les touchent le plus : ce système c’est le fédéralisme, le seul qui garantisse la conservation de la langue maternelle et des caractères innés d’une culture nationale.

Or, le mode d’organisation de l’espace territorial et des collectivités en France depuis la fin de l’Ancien régime est le centralisme au service de l’État unitaire. Peut-on s’obstiner à défendre le principe fédéral ? Et faut-il aller jusqu’à faire éclater le cadre historique et politique français ?

Pour Amouretti, suivant le précepte de Mistral, il n’est pas brutalement question par la voie radicale du séparatisme de s’enfuir de l’ensemble français. Mais si l’on veut « garder la langue » et retrouver la clef de l’identité nationale et provençale il faut, simplement dans la logique de tout système de type fédéral, en venir à une définition des compétences qui doivent appartenir à l’État et, d’autre part, de celles de ces compétences qui doivent revenir aux organes représentatifs des entités fédérées, ou à fédérer : la culture, l’instruction publique et l’enseignement, les communications, le commerce et les services marchands.

Tel est bien l’objectif qui restera au fond de sa pensée et pendant toute sa vie, celui de Mistral, ce qu’avait perçu avec sa clairvoyance habituelle Georges Vedel. Il est temps de reprendre le magnifique exposé du doyen Vedel sur la pensée de Mistral, Le dernier témoin du Printemps des Peuples, et sur Maurras dans l’ouvrage collectif Le Fédéralisme, publié par l’Institut d’Études Juridiques de Nice, P.U.F. 1956, p. 60-63 et 66-70.

La décentralisation est la méthode d’administration territoriale qui consiste pour l’État à conférer aux organes élus par les collectivités locales des compétences juridiques et des pouvoirs de décision effectifs assortis des moyens financiers nécessaires pour l’accomplissement des tâches que les lois de l’État veulent bien laisser assumer par les collectivités. Dans l’époque à laquelle nous nous reportons, les années 1891-1898, l’on commençait à peine à parler de décentralisation.

Il n’est pas contestable qu’au moment où Maurras s’empare de la notion de décentralisation, le discours ordinaire a tendance à confondre décentralisation et régionalisme sans trop savoir par quel bout prendre le problème et surtout sans oser s’attaquer de front à la question du fédéralisme qui fait peur. En fait classe politicienne et milieu journalistique étaient d’accord pour donner l’impression qu’il n’était pas mauvais de donner un peu plus d’importance aux provinces, sans aller dans les détails.

La Déclaration de 1892 des jeunes félibres fédéralistes de Paris, inspirée par Maurras et lue par Amouretti, sans aller jusqu’aux détails, posera, elle la vraie question. L’essentiel est de savoir quels sont les droits publics collectifs que l’on veut reconnaître aux populations dans les régions : c’est ce que démontre Maurras en 1898.

Le défi est lancé ; dès lors trois attitudes vont se manifester autour de lui :

  • Il y aura d’abord les gens qui, par réflexe jacobin ou tétanisés à la perspective d’une remise en cause des structures territoriales de la République s’accrochent à l’unité de l’État : « Par les structures, n’est-ce pas le régime que l’on vise ? »

  • On rencontre aussi dans la société de plus en plus d’amateurs qui se contentent d’une aimable exaltation des charmes et des valeurs d’un régionalisme bon-enfant, le folklore, la cuisine et les produits des terroirs, un peu de patois dans les conversations sur le seuil ou au comptoir des cafés du Progrès.

  • Il y a enfin le petit nombre de ceux qui vont s’engager dans le long débat d’idées (il n’est pas terminé encore en 2002) pour promouvoir le principe d’une redéfinition et d’une reconnaissance des droits fondamentaux ; d’abord l’usage et la liberté d’enseignement de la langue.

Lorsque l’on considère aujourd’hui les acquis de la décentralisation après les étapes qui ont marqué le processus de la décentralisation administrative (naissance des circonscriptions d’action régionale, consécration des régions dotées du statut constitutionnel de collectivité territoriale, apparition de la législation de 1982-83), l’on constate que l’on a oublié de réaliser une décentralisation culturelle et linguistique qui ne saurait se satisfaire du soutien publicitaire et de subventions en faveur des festivals d’été.

La décentralisation est étriquée, parce qu’elle n’est qu’administrative. C’est le fédéralisme qui change la nature de l’association entre les entités. Or une nation a une langue. Tout est là : la nation, son langage, sa culture ; et, dans cette perspective, le fédéralisme.

Comment se fait-il qu’en 1898 Maurras qui venait de nourrir pendant sept ans les concepts évoqués par Amouretti, ait décidé de lancer L’Idée de la décentralisation ? Faut-il admettre qu’il aurait conclu que, dans le fond, il n’y avait pas de différence insurmontable entre fédéralisme et décentralisation ?

Ce serait contre-sens. Maurras était connaisseur des mots ; il avait horreur d’entretenir le flou. Il fallait que les mots eussent un sens. Il a donné « le mot de la fin », l’explication, en deux occasions. L’on ne peut donc pas prétendre que pour lui en définitive, les deux notions étaient équivalentes.

Il l’a donné, le mot de la fin, dans ce qu’il appelle lui-même lou mot de Santo Claro : « Que les institutions provinciales s’épanouissent à partir de la province et soient organisées par elle ; voilà l’idée fédéraliste. Qu’elles soient expédiées de Paris ; qu’au lieu d’être semées dans leur territoire naturel, elles arrivent, toutes faites et prêtes, comme les plantes qui parfois voyagent avec leurs feuilles et leurs fleurs mais qui passent vite et meurent loin du sol où elles ont poussé : voilà la décentralisation. »

Il l’a écrit en provençal dans le texte Fédéralisme ou Décentralisation : « Pour des mots nous n’irons pas chercher querelle » : tant mieux, donc, si l’on commence par la décentralisation.

Mais Maurras était bel et bien fédéraliste : il l’exprime une nouvelle fois, dans les quatre lignes que précisément l’on trouve à la fin de L’Idée de la décentralisation : « Qui voudra réorganiser notre nation en devra recréer les premiers éléments communaux et provinciaux. Qui veut réaliser le programme nationaliste, doit commencer par une ébauche de fédération. »

{ Aucun commentaire }