Articles étiquetés :

1895

Baudelaire en Martigues

par Philippe le 8 octobre 2009

Le moulin de Ferrières, état actuel Le 15 septembre 1895, Charles Maurras qui est Parisien depuis dix ans évoque, dans la chronique littéraire de la Revue encyclo­pédique Larousse, les rémi­nis­cences baude­lairiennes qui renaissent en lui lors de ses retours au pays natal :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe, calme et volupté.

Ainsi scande L’Invitation au voyage. Et cependant, Maurras fait ce qu’il peut pour chasser de lui-même ce « mauvais enchan­teur » de Baudelaire… Mais rien n’y fait. Ces vers, « autrefois aimés », qu’on veut morts « de vieillesse et d’ennui », reviennent et s’imposent, comme exhalés par le vent marin, les bosquets d’oliviers et les flottilles de pêcheurs. Maurras aura beau s’en défendre, plaider et argumenter, Baudelaire restera le plus fort. Mais tout jardin littéraire qui se respecte ne doit-il pas être parsemé d’îlots de plantes vénéneuses au charme fascinant ?

Ce très beau texte de 1895 sera connu du public vingt ans plus tard, lorsqu’il deviendra l’avant-propos de L’Étang de Berre. Il n’y porte pas de titre, et commence par des points de suspension. Nous lui avons donné un nom : Au flanc d’une colline.

Au flanc d’une colline est le premier des textes choisis en 1989 par le docteur Robert Fouque pour illustrer l’ouvrage On n’échappe pas à sa Terre qu’il donne à l’Association des Amis de la Maison du Chemin de Paradis. Nous vous en offrons quelques extraits, avec l’illustration d’Albert André pour L’Étang de Berre en 1927 :

Verlaine, le cinquième Maître ?

par Philippe le 28 juillet 2009

Paul Verlaine Paul Verlaine meurt le 8 janvier 1896, dans sa 52e année, pré­maturément usé par une vie d’auto-destruction qu’il avait déli­bérément choisie. Il laisse une œuvre foisonnante, sur laquelle beaucoup a déjà été écrit de son vivant. Chacun considère alors que c’est un des plus grands de tous les temps qui s’en va. Mais que subsiste-t-il aujourd’hui de ce monument incon­tournable de la poésie française et des innombrables études qui lui ont été consacrées ?

Peu de chose, sauf pour les spécialistes, derrière le parfum de scandale, d’homo­sexualité et d’absinthe sous lequel il est commode et bien pensant de le réduire. Grand génie, parce que poète maudit, selon sa propre expression, et rien que pour cela, c’est un peu court pour inciter le lecteur à partir à sa découverte. Court mais tellement simple ! Cela évite toute autre explication.

Car Verlaine, en plus de trente années de production littéraire, a changé plusieurs fois d’école. À chaque fois, il théorise son engagement, et lui donne toutes les ressources de son art. Or que nous évoquent aujourd’hui ces querelles, si vives alors, entre romantiques tardifs, parnassiens, réalistes, décadents ou autres symbolistes ? Il y faut un bon guide, un traducteur !

C’est justement ce que Maurras s’est attaché à faire dans un article publié le 1er janvier 1895 par la Revue encyclopédique. Le jeune Martégal (il n’a pas encore 27 ans), qui a lu et disséqué tout Verlaine, décèle dans les derniers écrits de l’ancien décadent un retour vers le classicisme, qu’il salue et met en perspective, en ne donnant à la vie vagabonde de Verlaine que la place nécessaire pour comprendre l’œuvre, mais jamais davantage.

Cet article, unique pour comprendre Verlaine en son époque, sera repris en 1913 dans le recueil Charles Maurras et la critique des Lettres, préfacé par Henri Clouard, puis en 1923 dans Poètes, un fascicule consacré à Charles Maurras par la revue Le Divan, enfin à titre posthume dans Maîtres et Témoins de ma vie d’esprit et dans les Œuvres capitales.

Plus près de nous, Olivier Bivort a réuni en 1997 sous le titre Paul Verlaine, mémoire de la critique, les principaux articles consacrés au poète de son vivant. L’analyse de Maurras y figure, fidèlement, mais on sent chez l’auteur du recueil une certaine réticence. Comment un Maurras, grand zélateur de l’ordre et de la hiérarchie pourrait-il réellement apprécier un Verlaine, expression ultime d’une sensibilité fugace et débridée ? Ou est-ce plus trivialement pour des raisons de positionnement politique ? Pour relativiser l’appréciation de Maurras, Olivier Bivort cite un extrait d’un autre texte, celui que Maurras fera paraître dans la revue La Plume du 1er février 1896 :

Paul Verlaine laisse un grand nom ; mais je ne sais s’il laisse une œuvre.

Il y a même « pire » dans ce qui suit :

Il ne lui est jamais arrivé de soutenir rien de parfait…

Mais tout cela est secondaire, dérisoire. Entre la mort de Verlaine et l’article de La Plume, sur 22 jours du mois de janvier 1896, Maurras aura écrit pas moins de quatre autres articles récapitulatifs sur Verlaine, un dans Le Soleil, deux dans La Gazette de France et un dans la Revue encyclopédique. C’est l’ensemble qu’il faut considérer. Par ailleurs, l’article de La Plume avait un autre objet : désigner celui qui succèdera à Verlaine au titre honorifique de Prince des Poètes. Maurras y défend Moréas, et toute son argumentation tend vers ce but. Mais c’est Stéphane Mallarmé qui sera choisi.

Un autre universitaire spécialiste de Verlaine, Jacques Robichez (1914-1999), semble aller dans le même sens. Venant de quelqu’un qui s’est longtemps déclaré maurrassien, le jugement vaut d’être versé au dossier. Dans sa communication au troisième colloque Maurras d’Aix en Provence (1974), Robichez analyse les contributions de Maurras à la Revue encyclopédique, entre 1892 et 1900. Soulignant que cette publication est globalement orientée au centre gauche, il lui semble déceler dans les articles de Maurras des connivences, des indulgences, qui, écrit-il, ne se reproduiront pas par la suite. Et il cite, comme bénéficiaires de ces indulgences, Clemenceau, Rimbaud et Verlaine, ainsi que « le premier Léon Daudet, celui des Kamtchatkas et du Voyage de Shakespeare ».

Voici donc tracée l’hypothèse : pour brillante et éclairante qu’elle soit, l’étude de Maurras sur Verlaine publiée en Janvier 1895 n’est qu’une étude alimentaire, adaptée à la couleur politique de la revue qui l’accueille, comme le jeune journaliste Maurras en a produit des quantités, pour vivre. Et ni la qualité de la documentation, ni la finesse de l’analyse, ne préjugent d’un sentiment favorable au fond.

Fort bien. Mais pourquoi donc alors, au soir de sa vie, Maurras inclut-il Verlaine dans la courte liste des Maîtres et Témoins de sa « vie d’esprit » ? Il faut lire la préface qu’il a préparée pour cet ouvrage qui ne sera jamais achevé :

Celui qui recueille et raconte les souvenirs d’une longue vie doit se demander d’abord :

— Que m’est-il arrivé d’extraordinaire ?

Mais rien n’arrive d’ordinaire. Tout est merveille dans la vie, à commencer par la vie même.

Ce que j’ai à en dire ne peut tendre qu’à ranimer quelques hautes figures dont l’existence a été mêlée à la mienne, au point de l’influencer ou même de l’orienter.

Mes routes du passé ont été dorées de ces flammes supérieures ; le peu qui me reste à couvrir peut en être éclairé encore et amélioré.

Barrès, Mistral, France, Verlaine, Moréas, les autres ! Les grands esprits, les nobles âmes, les beaux chanteurs !

Il faut dire de tous : ils ont vécu, ils ont tenu.

Cependant ils sont morts, et cette mort n’est pas un moindre sujet de merveille. Comment ce qui est peut-il arrêter d’être ?

L’expérience arrive bien à nous convaincre du terme universel, mais la raison n’y comprend rien. Bien plus encore que pour ceux dont l’affection nous manque à jamais, la mort est inintelligible quant à ceux qui furent nos protecteurs réguliers, qu’ils aient pourvu à notre pensée ou conduit notre vie. Ils étaient là, ces pôles, fidèles. Ils n’y sont plus. Comment ?

Essayons de les ramener des lieux inférieurs de l’invraisemblable sommeil, et tâchons de restituer, pour une espèce de présence, leur bienveillance et leur bienfait.

Comme leurs livres durent, c’est de leur personne, de leur esprit, de leur goût, que je parlerai.

L’origine de ce livre remonte au mois d’avril 1932. Nous sommes alors loin de la mort de Verlaine ! Maurras prononce une série de conférences, une sur chacun des cinq « Maîtres » précités ; des extraits de textes paraîtront dans la Revue universelle, et l’ensemble devra être réuni en un livre où il n’est pas encore question de « vie d’esprit » mais de « vie littéraire ». Ceci explique que parmi les Maîtres ne figure pas Frédéric Amouretti ; et la qualité de Témoin explique l’absence des « grands esprits » disparus avant l’entrée de Maurras en journalisme, d’Auguste Comte à Renan en passant par Le Play et Sainte-Beuve. Seul Taine est en porte-à-faux ; le tout jeune Maurras a bien rencontré le très vieux Taine, mais une seule fois, ce qui ne suffit pas à en faire un « Témoin ».

Mais Verlaine est aussi à la limite ! Maurras ne l’a guère fréquenté, et pendant le court intervalle où le premier était encore vivant et le second déjà tenant la plume, ils ont eu quelques échanges plutôt aigres-doux. Cependant il fait partie, dès 1932, du choix de Maurras, aux côtés de deux autres poètes, d’Anatole France qui est à la fois poète et prosateur, et de Barrès.

Et que dire des mérites de ces cinq « Maîtres » ! Ces « protecteurs réguliers » ont « conduit notre vie », ils ont « doré les routes de notre passé de leurs flammes supérieures », excusez du peu ! Maurras se pose ici en débiteur ; et ce qu’il affirme devoir à Verlaine est incommensurable !

D’ailleurs, dans le texte de La Plume, Maurras évoque déjà, pour succéder à Verlaine, l’hypothèse Anatole France, l’hypothèse Mistral, pour finalement leur préférer Moréas… Quatre des cinq sont là.

Quand Maurras meurt, en 1952, seuls les chapitres sur Barrès et Mistral sont rédigés. Et la « vie littéraire » est devenue « vie d’esprit ». Henri Massis se charge de publier l’ouvrage quand même, et remplit le chapitre Verlaine avec l’article de 1895 et l’un des deux articles publiés en janvier 1896 dans La Gazette de France. Maurras n’aura pas eu le temps de s’expliquer sur son choix de Verlaine dans la « cour des cinq grands ». Il reste que ce choix a bien été fait.

Le prodigieux génie de Verlaine y suffit sans doute, même si Maurras eut sans doute préféré que ce génie s’exprimât différemment. Quant à la vie de Verlaine, rien a priori ne la rapproche de celle de Maurras ; et cependant… dans les sombres retours que Maurras fait sur les échecs dont sa propre vie est jalonnée, que ce soit dans ses poèmes ou dans ses fictions, la triste conduite suicidaire de Verlaine ne lui a peut-être pas parue si étrangère, si lointaine. S’il n’y a, objectivement, rien de commun dans les biographies des deux hommes, peut-être trouvera-t-on plus que des connivences entre le pauvre Lélian et Denys Talon !

{ 1 commentaire }

Macchus échappé des Atellanes

par Nicolas le 17 janvier 2007

Mon cher Deschamps,

Votre collaborateur M. Adolphe Retté, dans la Plume du 15 février dernier, mêle mon nom à de plates bouffonneries. Dites-lui, je vous prie, qu’il a perdu son temps : il ne m’a pas donné le sujet ni l’envie de m’intéresser à ses livres.
La première agression qu’il se permit à mon égard lui ayant été fructueuse, M. Adolphe Retté a cru sans doute qu’il pourrait réaliser indéfiniment le même profit. Il s’est trompé. Ces beaux calculs ne réussissent qu’une fois. Je vous prie de l’en informer.
Et je vous serais reconnaissant encore, mon cher Deschamps, de publier ces lignes à la place où mon nom a paru dans la Plume.
Cordialement à vous,

Charles Maurras.
Paris (7, rue Guénégaud) 17 février 1895.

Décidément Retté avait mauvais caractère et n’avait pas pardonné les critiques de Maurras sur son Thulé des brumes trois ans plus tôt.

Qu’avait donc écrit Retté dans le numéro du 15 février 1895 pour que Maurras envoie cette lettre à Deschamps, directeur de la Plume, en lui demandant de l’insérer dans le numéro suivant ?

Il avait employé quelques termes peu amènes, encore aggravés par le début de son article Chronique des livres consacré en partie aux Figures Contemporaines de Bernard Lazare. Qu’on en juge plutôt :

[Nous ne donnons pas une assez longue citation de B. Lazare] Il m’a plu de placer en tête de ma chronique ces lignes prises à la préface de M. Bernard Lazare. Elles résument fort bien la pensée de quiconque écrit ce qu’il pense, au mépris des cénacles gémissants. Oui la haine est bonne et bonne aussi la fustigation des veules de « l’Art pour l’Art », cette absurdité au nom de laquelle se tripotent tels pleurnicheurs incapables d’un sentiment violent. Il est vrai que le souci d’exprimer droitement sa pensée suscite des malveillances… Qu’importe ?… Qu’importe encore si, parmi cette petite caste bourgeoise qu’il sied de dénommer la gent de lettres, maints baveux répondent aux arguments pressants par la calomnie ? Lorsque ces déjections proviennent de quelques Gitons lécheurs de chers Maîtres, de quelques mauvais clairs de lune exhibant leurs grâces en chemise de soie rouge sur les trottoirs de la Cité Inférieure, le coup de pied au cul qui rappellerait à ces Ganymèdes des jouissances habituelles, est superflu — le mépris suffit. Pour ceux qui se fâchent par procuration, une solide mornifle sur le muffle du messager est tout indiquée.

[...]

D’autre part je ne partage pas tout à fait l’opinion de M. Bernard Lazare sur M. Moréas, S’il « farde Lydia, Chloris et Lycé », s’il « fait soupirer ces amantes défuntes en des poèmes que le Limosin rencontré par Parnuge n’eût pas écrits peut-être mais qu’il n’eût certainement pas dédaigné », s’il se donne le ridicule d’octroyer, par firman spécial, la faveur à ses thuriféraires de s’intituler « les plus humbles de ses disciples », enfin, s’il mène à sa suite — sans doute pour s’en égayer — ce Macchus échappé des Atellanes, ce Πλατύστομος qui a nom Charles Maurras, M. Moréas n’en a pas moins écrit de fort beaux poèmes et qui resteront. Ériphyle même contient des vers de haute valeur.

On conviendra que ce n’était pas très gentil.

{ Aucun commentaire }