Maurras, inlassable avocat des langues régionales

De ses tout premiers engagements de jeunesse, Maurras a-t-il conservé l’idée que décentralisation et défense des langues régionales vont de pair ? C’est une hypothèse naturelle, tant la chose allait de soi dans la Déclaration des jeunes félibres fédéralistes de 1892. Mais ce n’est qu’une hypothèse, qu’il faudrait étayer par des études sérieuses qui, à notre connaissance, n’existent pas.

Lorsque Maurras construit son corpus doctrinal sur la République centralisatrice, les problématiques linguistiques n’y figurent pas en première ligne, ne serait-ce que parce tous les territoires ne sont pas concernés, ou pas également concernés. On pourrait dès lors formuler l’hypothèse inverse : le combat de Maurras pour la décentralisation, qui a donné lieu à un nombre considérable d’écrits, et son combat pour la langue et la culture provençales, accessoirement pour le breton ou l’alsacien, ont été menés quasi indépendamment l’un de l’autre, avec des rencontres qui ne sont que fortuites.

Pourquoi se poser cette question ? Simplement parce que l’ouvrage de synthèse que Maurras consacre aux langues régionales et à leur enseignement, Jarres de Biot, date de 1951, soit un an avant sa mort, alors que son équivalent L’Idée de la décentralisation a été composé en 1898. Continuer la lecture de « Maurras, inlassable avocat des langues régionales »

Propagandes

Le 5 août 1914 dans cet article intitulé « Rage de Cyclope », la propagande sévissait.

D’abord celle de l’armée : Maurras — comme ses collègues des grands journaux parisien — nous annonce dans son article trois nouvelles propres à galvaniser l’opinion contre les Allemands ; la première est simplement fausse : Alexis Samain n’est pas mort, il figurera même en bonne place sur les photos de la libération de Metz en 1918. La deuxième est à demi fausse : un ecclésiastique a bien été fusillé par les Allemands, mais ce n’est pas le bon curé dont la presse parle. La troisième est vraie : des Alsaciens voulant rejoindre l’armée française ont été fusillés par les Allemands. De pareils bobards ou demi-bobards, forgés ou opportunément répercutés par le ministère de la guerre, rappellent le plus célèbre d’entre eux : les mains coupés des petits belges par les méchants soldats allemands. Comment la presse put-elle candidement rapporter ces mensonges ? et le faire un grand nombre de fois, en donnant à chaque fois des démentis ? On devrait plutôt poser la question inverse : prise entre l’opinion exaltée par le moment, la rapidité des développements et les exigences des pouvoirs publics, comment aurait-elle pu ne pas le faire ? Avant de juger sévèrement les journaux de l’été 1914, il faut nous souvenir de Timisoara, des couveuses koweitiennes et des « armes des destruction massive » irakiennes… Continuer la lecture de « Propagandes »

L’Union sacrée

S’il est une attitude de Maurras qui a fait couler beaucoup d’encre, et cela continue, c’est bien son adhésion à l’Union sacrée. On se souvient en particulier de la thèse sans concession de Jean de Viguerie dans ses Deux Patries : 1914 marque l’adhésion définitive des forces de droite, au premier rang desquelles l’A. F., au patriotisme révolutionnaire, piège dont ni l’A. F. ni la droite ne sont depuis sorties, scellant la mort de la France, ou plutôt sa survie comme une ombre et un mot creux, dans un patriotisme de malentendus et de faux-semblants. Une danse autour du cadavre de la France, conclut l’auteur.

Et les citations apportées par Jean de Viguerie, reprises par d’autres depuis, ne sont pas niables : cette dimension existe par laquelle le patriotisme révolutionnaire, amour de la République, a vampirisé le patriotisme traditionnel qui était amour de la France. Le processus a servi d’instrument aux républicains et finalement à la gauche dans sa lutte politique intérieure, au milieu des prétextes extérieurs multipliés. On reconnaîtra même paradoxalement dans cette vue quelque chose de très maurrassien.

Mais existent aussi en 1914 des citations inverses, auxquelles les critiques de l’Union sacrée n’ont pas toujours été assez attentifs. Elles montrent que Maurras n’était pas dupe de cette Union sacrée dont il affirmait par ailleurs la nécessité urgente sur le moment. Ainsi notre texte d’aujourd’hui : « La Vérité », article du 4 août 1914. C’est précisément de l’articulation entre Union sacrée et critique du régime qu’il y est question. Continuer la lecture de « L’Union sacrée »

Maggi, bouillon d’espions !

À partir du 2 août 1914, des Parisiens ont saccagé les boutiques allemandes et autrichiennes de Paris, en particulier les magasins Maggi. Maurras, dans son article du 3 intitulé « Devant l’ennemi », s’empresse de démentir toute implication de l’A. F. dans ces saccages. S’il n’y a pas de raison de douter de ses dénégations et de celles de Pujo, et s’il n’y avait sans doute pas de camelots en tant que tels parmi les émeutiers, l’A. F. est-elle bien innocente ? Continuer la lecture de « Maggi, bouillon d’espions ! »

Les petit ciseaux de Daladier

C’est la première fois que nous sommes contraints de mettre à votre disposition un texte de Maurras en le censurant : il s’agit de « La Politique » du 26 novembre 1939.

Mais c’est la faute de Daladier.

Tant d’autres choses, dira-t-on, sont la faute d’Édouard Daladier ! pourtant c’est bien lui qui en novembre 1939 dirige le gouvernement où il s’est réservé le portefeuille de la guerre et qui, durant cette drôle de guerre, applique la censure de la presse. On le tiendra donc pour responsable des manques dans notre article. Continuer la lecture de « Les petit ciseaux de Daladier »

De l’Ordre injuste et du devoir de rébellion

Maurras, chantre et théoricien de l’Ordre, s’efforça toute sa vie d’expliquer la différence entre l’Ordre bienfaisant exercé par un souverain légitime et sa caricature, le césarisme. Contre une tyrannie qui bafouerait les principes supérieurs, « inécrits », de la civilisation, c’est la rébellion qui devient légitime. La figure emblématique d’Antigone a souvent été mise en avant pour nous donner un Maurras faisant de l’Ordre un moyen plus qu’une fin, et justifiant l’insurrection dès lors qu’elle a pour but de rétablir l’Ordre véritable ; ce fut le discours de Pierre Boutang, repris par plusieurs de ses continuateurs.

Cependant Maurras nous a laissé très peu de textes sur Antigone. Rien de comparable avec Jeanne d’Arc ! Nous en connaissons trois : d’abord des extraits d’une lettre à Maurice Barrès, datée de décembre 1905 ; puis un article de 1944 faisant suite à la première représentation de la pièce éponyme de Jean Anouilh ; enfin deux poèmes composés à Riom en 1946.

Ces deux derniers textes ont été réunis dans une plaquette tirée à 320 exemplaires chez un imprimeur de Genève, le jour même du 80e anniversaire de Maurras, le 20 avril 1948. À cette date, Maurras a quitté Riom pour Clairvaux depuis un peu plus d’un an. Contrairement à d’autres publications de ces premières années d’emprisonnement, Antigone Vierge-Mère de l’Ordre est une édition de luxe, soignée et sans coquilles. Continuer la lecture de « De l’Ordre injuste et du devoir de rébellion »