Une de l'Action française du 27 décembre 1930 Maurras pourfendeur de la vénalité du régime républicain ? c’est une sorte d’évidence. Mais on oublie souvent, à la faveur de morceaux choisis qui ne font la part qu’aux textes les plus théoriques, que ces critiques sans cesse renouvelées ne sont pas le produit direct des réflexions sur lesquelles elles s’appuient une fois mises en forme. C’est tout au contraire à partir de l’actualité de son temps que Maurras a pu d’abord constater le caractère ploutocratique de la troisième République, aux scandales financiers sans cesse renaissants et retentissants.

Dans son article quotidien du 27 décembre 1930, que nous vous proposons aujourd’hui, il saisit l’actualité pour remonter jusqu’aux premiers scandales : le Panama et l’affaire des décorations. Les décorations, où pour résumer à gros traits le gendre du président Jules Grévy vendait des Légions d’honneur, est le scandale originel : Grévy fut le premier président réellement républicain de cette République qui avait si longtemps hésité à même dire son nom. Le Panama a lui aussi une dimension fondatrice : c’est en exploitant à fond la cause dreyfusienne sous couvert d’appels à la justice que bien des hommes politiques classés parmi les « chéquards » se sont refait une virginité politique, à commencer par Clemenceau.

Fin 1930 c’est l’affaire Oustric qui occupe les esprits depuis la faillite retentissante de la banque Oustric un an plus tôt : quantité de parlementaires et de fonctionnaires du régime sont une fois de plus mis en cause dans ce scandale dont on dira à l’époque qu’il « ne surprend même plus ». Dès 1929 c’est le garde des Sceaux qui tombait et était emprisonné ; en 1930 le scandale commence à se rapprocher d’Aristide Briand avec la mise en cause de son âme damnée, Gilbert-Antoine Peycelon.

On sait les griefs de l’A. F. contre Briand, à la fois l’homme d’un anti-cléricalisme toujours réaffirmé et celui d’un rapprochement paradoxal avec Pie XI au moment de la condamnation, mais surtout l’artisan des rapprochements européens visant avec une fausse naïveté à mettre « la guerre hors-la-loi » et promouvant un désarmement qui assure certes la popularité du « briandisme », mais qui se révélera si lourd de conséquences lointaines à travers le Front populaire que le briandisme préfigure au moins dans leur impuissance commune à envisager la guerre et le réarmement face à l’Allemagne.

L’occasion était donc trop belle, et la charge, menée par L’Action française et le Canard enchaîné, aboutit à mettre en cause la manière étrange dont, contre l’avis des services de l’État, les Affaires étrangères, chasse gardée de Briand, firent tout leur possible pour faire coter en bourse à Paris la société italienne lancée sur le marché financier par la banque Oustric, la S. N. I. A. Viscosa.

Mais Maurras n’en reste pas à l’anecdote d’un énième scandale de cette troisième République : cherchant les causes, il affirme que la démocratie et la ploutocratie sont inséparables, que l’Or fait toujours l’élection puisqu’il fait l’opinion. Cela nous vaut un grand texte politique sur ce thème, texte souvent cité par la suite.

Les scandales de la troisième République qui se survivra encore dix ans d’Oustric en Stavisky font un écho bien affaibli par l’oubli à d’autres scandales financiers, des piastres aux affaires de corruption quasi-institutionnelles des années 1990 dans la Mitterrandie moribonde et la Chiraquie commençante : ainsi Maurras a-t-il été trop optimiste en tenant pour compris « qu’il n’y aura qu’un moyen d’échapper au joug de l’or-métal ou de l’or-papier, maître, maître absolu des démocraties : ce sera le retour au gouvernement dont le suprême titulaire sera désigné par le Sang ».

Rendons à Blériot ce qui est à Blériot

par Philippe le 17 avril 2010

En publiant le 22 mars dernier l’article de Maurras sur l’industrie tel qu’il a été repris en 1931 dans le recueil Principes, nous confessions notre ignorance sur sa première date de parution. Tout au plus envisagions-nous qu’il ne soit pas sans rapport avec la première traversée de la Manche par Blériot, le 24 juillet 1909.

Un lecteur érudit nous a apporté la solution de l’énigme. Qu’il soit ici remercié ! L’article a été effectivement publié pour la première fois dans L’Action française du 7 août 1909, et repris en 1933, avec mention de la source, dans le Dictionnaire politique et critique — mais sous une rubrique de portée générale où nous n’avions pas eu l’idée de le chercher. En revanche il est bien absent, ce que nous nous expliquons mal, de Mes Idées politiques, et il a été explicitement composé à propos de l’exploit de Blériot, comme l’indiquent le premier et le dernier paragraphe, qui n’ont pas été repris dans Principes, ceci expliquant cela…

Premier paragraphe :

Il me faut répliquer aux taquineries amicales de quelques lecteurs un peu offusqués, disent-ils, de mon admiration désordonnée pour le vol du français Blériot sur la Manche et, généralement, pour toutes les prouesses de nos inventeurs, quels qu’ils soient. Mon péché est bien vieux, et je le commets cent fois le jour ; me sentant toujours prêt à le recommencer, mieux vaut s’en expliquer une bonne fois.

Dernier paragraphe :

Ceux qui m’ont reproché de leur faire perdre pied dans les nues avec Blériot remercieront le héros français de nous avoir menés, par un autre chemin, aux racines des choses, sujet coutumier de nos réflexions.

La passion de Maurras pour l’aviation ne se démentira pas par la suite, comme en témoignent nombre d’articles quotidiens du temps de la Grande Guerre, et cet extrait de la préface de La Musique intérieure de 1925 :

Tandis que ces pensées, et bientôt les vers et les strophes qui les élevaient à la dignité de la poésie, roulaient comme des astres sur les parties liantes de mon esprit, il était impossible de ne pas reconnaître qu’elles me ramenaient dans les voies royales de l’antique espérance au terme desquelles sourient la bienveillance et la bienfaisance d’un Dieu. Quelle synthèse subjective pourrait aboutir autre part ? Mais, parallèlement à ce chemin montant que suivait la méditation comme une prière, se développait, sans la contredire, autre forme du même effort, le grave cantique viril, circonspect, examinateur, mais nullement timide, jamais découragé, des entreprises de l’action et de l’invention, de l’art audacieux et de la science victorieuse. Lorsque j’étais enfant, du même esprit dont je suivais la céleste ascension des âmes et des anges, il m’était arrivé d’imaginer un type de navire volant qui tournât le dos à la nuit pour suivre, à vitesse d’étoile, le flot de pourpre et d’or de ces couchants vermeils qui font briller aux yeux, et par là même au cœur, un autre rêve d’immortalité de joie et d’amour : entre cet ancien rêve personnel ainsi ranimé et celui, plus ancien, de tous les esprits de ma race, la composition n’avait pas à choisir. Comme une barque prise entre deux mouvements trouve de la douceur à les suivre l’un après l’autre, je me confiais à ce double cours balancé, avec une espèce de foi obscure, quelque chose assurant qu’à défaut de mon âme, le Poème saurait aborder quelque part.

Citons également l’article que publie Maurras le 24 septembre 1913, lendemain de la première traversée de la Méditerranée par Roland Garros :

C’est le Temps des philosophes et des mythologues, le temps des horloges et des pendules que le splendide exploit de l’aviateur Garros semble menacer de plein cœur.

De Saint-Raphaël à Tunis, les vaisseaux mettent aujourd’hui une quarantaine d’heures environ. Garros fendant les voies de l’air a dévoré le même espace en quatre heures trois quarts. Ainsi une distance de 900 kilomètres s’est contractée au point de n’en figurer que la dixième partie au point de vue du temps.
On peut faire en 240 minutes ce qui en exigeait hier 2400. Que la même progression se poursuive, qu’un autre mode plus rapide soit découvert d’ici quelques années, le même vol s’opérerait en 24 minutes, c’est à dire en 1440 secondes et bientôt, de réduction proportionnelle en réduction proportionnelle (pourquoi pas ? ), en 144 secondes, et ces deux minutes douze secondes réduites à leur tour au dixième finiraient par composer une division du temps sensiblement égale à l’absence de temps, c’est à dire à la simultanéité ; on serait (ou bien peu s’en faudrait pour l’épaisseur de nos sens) tout à la fois à Saint-Raphaël et à Tunis, au même moment !

Voilà qui fait bondir le cœur de curiosité, d’orgueil, d’espérance, mais peut-être aussi d’inquiétude. Après avoir admiré la magnanimité héroïque de l’aviateur, aussi ingénieux et adroit qu’intrépide, il faut se représenter les conditions de vie nouvelle qui s’offrent au genre humain. On se plaint et on souffre déjà d’une vie trépidante ; que sera-ce quand la trépidation elle-même abolie, on jouira d’une espèce d’ubiquité ? Je me demande où sera la place de la pensée, de la méditation et de ses lentes mesures.
En glorifiant Vigny l’autre jour, on a généralement oublié les beaux vers gnomiques où le poète des Destinées a rappelé les conditions qui s’imposent non seulement à la Poésie, mais à la science à la sagesse et à toutes les conduites vraiment dignes de l’homme qui dirige, de haut, la Muse :

Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible
Versent un long regard comme un fleuve épanché,
Qu’elle interroge tout avec inquiétude,
Et des secrets divins se faisant une étude,
Marche, s’arrête et marche avec le col penché…

La marche et le repos seront pratiquement abolis ; qu’en sera-t-il de la vie ?

La solution commune de tant de questions si diverses est invariable : discipline et discipline. Si, moralement, intellectuellement, socialement, les principes de l’ordre ne sont pas renforcés, l’homme ne pourra que rouler tout entier aux dissolutions.

Ici, Maurras sort quelque peu de son émerveillement devant les prouesses technologiques, et laisse sa place à l’inquiétude. S’il cite Alfred de Vigny, c’est qu’on vient de commémorer le cinquantenaire de sa mort (17 septembre 1863). Or dans son poème La Maison du Berger, on trouve de curieuses prémonitions sur les futures conquêtes de la science, notamment aux strophes 18 et 19 (sur 48) d’où est extraite la citation reprise par Maurras :

La distance et le temps sont vaincus. La science
Trace autour de la terre un chemin triste et droit.
Le Monde est rétréci par notre expérience
Et l’équateur n’est plus qu’un anneau trop étroit.
Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne,
Immobile au seul rang que le départ assigne,
Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Rêverie amoureuse et paisible
N’y verra sans horreur son pied blanc attaché ;
Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible
Versent un long regard, comme un fleuve épanché ;
Qu’elle interroge tout avec inquiétude,
Et, des secrets divins se faisant une étude,
Marche, s’arrête et marche avec le col penché.

La querelle du bizuthage

par Philippe le 8 avril 2010

Charles Maurras a quitté Martigues à l’âge de dix-sept ans, peu après avoir obtenu son baccalauréat. Il s’installe alors à Paris pour y exercer le métier de journaliste, ce qu’il fera jusqu’en 1940. À Paris, il n’a pas poursuivi d’études, du moins dans le cadre d’un cursus universitaire normal, comme il s’en explique dans sa Tragi-comédie de ma surdité.

Maurras n’a donc pas connu lui-même la vie d’étudiant, encore moins celle d’élève de Grande école, et n’a donc pas eu d’expérience directe du bizuthage. Il n’en va pas de même de Marc Sangnier qui, étant passé par Polytechnique, a pu observer dans le détail, et subir, les rites initiatiques menant au concours d’entrée. Manifestement, cet épisode de sa jeunesse ne lui a pas laissé un souvenir des plus agréables. Il ne veut y voir que brimades dégradantes et vexations inutiles.

Marc Sangnier a la rancune tenace. Tous ses disciples démocrates-chrétiens partageront avec lui ce trait de caractère ! La mémoire des violences faites à sa liberté, qu’il a si douloureusement ressenties pendant ses études, lui fournit quelques années plus tard matière à alimenter son combat politique.

Il voit dans le bizuthage l’expression brutale et primaire de la mainmise du groupe oppresseur sur l’individu opprimé, de la tradition aliénante bafouant le droit sacré à être son propre guide, son propre libre arbitre. La description qu’il en fait n’est pas très éloignée de celle qu’en fera Sartre en 1945 dans L’Enfance d’un chef.

Au nom de son idéal démocratique, en pleine guerre scolaire, Marc Sangnier va se lancer dans une campagne pour l’interdiction du bizuthage dans les grandes écoles et leurs classes préparatoires.

Maurras au contraire juge que l’arbre ne doit pas cacher la forêt, et que s’il convient sans doute de contrôler les excès du bizuthage, il faut au contraire préserver ce qui concourt à la cohésion du groupe et à l’esprit d’appartenance qui lui est lié. Et s’il faut choisir entre l’institution protectrice et l’individu révolté, Maurras et Sangnier ne peuvent rien faire d’autre que s’opposer frontalement.

Cette querelle est racontée par Maurras dans deux articles de la Gazette de France des 12 et 16 novembre 1905. On retrouve ces documents sous le titre La Question de la Taupe en annexe du Dilemme de Marc Sangnier, publié en décembre 1906, mais ils n’ont pas été repris en 1921 dans l’édition de La Démocratie religieuse.

Bien que cet épisode soit légèrement postérieur aux trois Lettres de Marc Sangnier qui ont servi de trame au Dilemme, les relations entre le Sillon et l’Action française ne sont pas encore, à cette date, entrées dans une phase de conflit aigu. Les deux équipes se rencontreront au domicile de Maurras, le surlendemain du second article, constateront leurs désaccords mais n’iront pas plus loin.

C’est que Marc Sangnier esquive, dans sa campagne, les questions de fond, pour ne dénoncer que les paillardises et obscénités en usage dans la Taupe, où elles sont imposées aux nouveaux arrivants en guise d’épreuve initiatique. Il compte ainsi se rallier le public catholique bien pensant, mais ces arguments pudibonds toucheront peu les chefs de l’Action française, surtout ceux qui ne sont pas chrétiens.

Plus tard, les arguments des démocrates-chrétiens pour dénoncer l’Action française feront largement appel à la pudibonderie. Léon Daudet sera taxé de romancier pornographique, et quand on mettra en cause Maurras pour son Chemin de Paradis, ce sera pour en exhumer des passages libertins, non pour en discuter au fond. En 1905, Sangnier joue à fond la carte de la bienséance outragée.

Il faut ici préciser un point de vocabulaire. La Taupe, pendant de la Khâgne, désigne aujourd’hui pour tout un chacun la classe de mathématiques spéciales, faisant suite à l’Hypotaupe, classe de mathématiques supérieures. Or il semble que ce sens ne se soit répandu qu’autour de 1930.

En 1905, la Taupe n’était pas la classe elle-même, mais la société de fait constituée par ses élèves, surtout les pensionnaires. Sangnier veut l’interdire, c’est à dire sans doute interdire ses principales manifestations, ses rites, le port d’insignes… un vrai programme de tchékiste !

D’où peut venir ce mot de Taupe ? Il semble que jadis, dans le vocabulaire militaire, le mot taupin était synonyme de sapeur ; puis son sens aurait glissé, pour désigner les officiers du génie. Et comme ceux-ci étaient pour l’essentiel issus de l’école polytechnique, on aurait fini par appeler taupins les élèves qui préparent le concours de cette école.

L’explication est recevable : creuser fossés et tranchées n’est-il pas, en effet, un travail de taupe ?
Cependant elle n’explique pas pourquoi les sapeurs d’abord, les officiers de génie ensuite, ont abandonné ce nom pour ne le laisser qu’aux élèves préparant Polytechnique…

Ceci dit, les indignations de Marc Sangnier étaient-elles fondées ? Il est difficile d’en juger, car nous ne disposons guère de sources sur ce qu’était le folklore de la Taupe, tradition purement orale, avant que ne soit publié le premier recueil de chansons grivoises : il s’agit de l’Anthologie hospitalière et latinesque, qui paraît sous le manteau en 1912. Et encore son auteur, personnage douteux qui se disait pharmacien, était surtout familier du folklore carabin ; ce qu’il a repris venant d’autres milieux étudiants, des casernes et des ports sont plus des reprises de seconde main que des observations prises sur le vif.

Ceci étant, plusieurs chansons de cette anthologie y sont explicitement désignées, en 1912, comme « chansons de la Taupe ». Et parmi elles le classique Artilleur de Metz, auquel Sartre fait également une part, et dont le finale habituel « Vivent les artilleurs, les femmes et le bon vin » se lit « Vivent les artilleurs, la Taupe et les Taupins », ce qui confirmerait la filiation militaire du mot Taupe.

D’autres refrains sont plus spécifiquement écoliers. Ainsi du Taupin français, qui commence ainsi :

Le taupin n’a qu’une maîtresse
L’inconnue de son équation
S’il ne peut baiser la bougresse
Il n’est pas de la promotion…

et se poursuit par des couplets sur les bizuths, les « carrés », « cubes » et « bicas », puis sur les artilleurs, les sapeurs et enfin l’ingénieur des Mines dont on imagine aisément le monosyllabe qui lui fournit la rime.

Ou a fortiori ceci :

L’école polytechnique
Qui conduit à Bleau
Est une sale boutique
On dirait du veau !

suivent des couplets chacun consacré à un professeur de l’époque, aux allusions incompréhensibles aujourd’hui.

Taupins et autres élèves de classes préparatoire se désignaient par des surnoms aux significations mystérieuses, en fonction de leur provenance ou de l’école préparée :

Un éléphant se masturbait
Derrière un casier à bouteilles
Un crocodile qui passait
Reçut le foutre dans l’oreille

Espèce de grand dégoutant,
Dit le crocodile en colère,
Si t’as du foutre de restant,
T’as qu’à baiser la cantinière…

L’éléphant, le crocodile, comme le chimpanzé du Pou et de l’Araignée étaient autant de catégories rivales. Un sobriquet particulier désignait-il, dans un refrain de ce genre, les élèves issus du collège Stanislas, principal foyer de rayonnement du Sillon ? Nous l’ignorons ; en tous cas il en était bien ainsi pour ceux venant de Sainte Genviève, aujourd’hui la Ginette de Versailles, qui était jadis établie à Paris au 18 rue des Postes, d’où le surnom de « postards » :

Par ces cochons d’postards
La Taupe est envahie
Ils s’astiquent le dard
Font d’la pédérastie.

Le père Montalembert
M’a passé des tuyaux
Paraît qu’à Lacordaire
Tous les types sont puceaux.

Ritournelle qui se termine par un parcours initiatique aux quatre destinations fort peu dévotes :

Nous irons au bordel
Nos pères y allaient bien
Engrosser les maquerelles
Baiser tout’ les putains.

Nous irons à l’hospice
Nos pères y allaient bien
Soigner les chaudes pisses
Les chancres et les poulains.

Nous irons à l’école
Nos pères y allaient bien
Attraper la vérole
Des morpions, des poulains.

Nous irons à l’église
Nos pères y allaient bien
Baiser la sœur Élise
Enculer l’sacristain.

Voilà effectivement de quoi mettre à rude épreuve les bizuths issus de familles de calotins bien pensants.

Pauvre Marc Sangnier !

Jacques Bainville, l’infaillible précision

par Philippe le 31 mars 2010

Place Jacques BainvilleMoins d’un an après la mort de Jacques Bainville, au tout début de 1937, Lectures, son premier livre posthume, est publié chez Fayard. Maurras lui donne une préface que la Revue universelle fait paraître en avant-première dans son numéro du 1er décembre 1936.

Maurras est incarcéré à la Santé depuis le 29 octobre ; ce texte qui est d’abord un hommage à l’ami dont la place laissée vide ne sera jamais comblée est aussi une première et courte ébauche de La Politique naturelle qu’il rédigera en prison les semaines suivantes. L’évocation du génie de Bainville est en effet la meilleure introduction possible à des considérations sur la méthode en histoire, en politique et en sciences sociales, sur la nature des lois de la marche des sociétés et sur les méfaits de l’esprit de système.

La disparition prématurée de Jacques Bainville, cadet de onze ans de Maurras, sera pour l’Action française une perte irrémédiable. Elle est le pendant de celle d’Henri Vaugeois, survenue vingt ans plus tôt. Dans l’un et l’autre cas, Maurras décrit ces départs comme de véritables amputations personnelles. Cependant les effets ne s’en feront sentir que de manière diffuse et différée ; car dans l’immédiat, ce sont les conséquences des incidents survenus lors de l’enterrement de Jacques Bainville qui détermineront tant l’histoire que les réactions et le comportement du mouvement royaliste, face au régime, à ses dissidences et à la montée de la puissance militaire allemande.

Prodige de précision et de lucidité, et surtout de rapidité dans le diagnostic, le personnage de Bainville s’installera peu à peu dans les esprits comme un mythe associé à un âge d’or de l’Action française, une référence que chacun invoquera à l’appui de ses propres positions, et l’objet d’incessantes lamentations uchroniques : qu’eût-il fait, s’il était encore parmi nous ?

Maurras, l’innovation et l’industrie

par Philippe le 22 mars 2010

OiseauxOn sait que Maurras s’est peu intéressé aux questions économiques. Il ne les aborde jamais en tant que telles ; cependant, lorsqu’il s’en approche, c’est souvent pour surprendre le lecteur peu averti. Celui-ci pourrait en effet s’attendre à trouver, sous la plume du pourfendeur du libéralisme, de l’idée de Progrès et de la finance sans fin ni frein, du zélateur de la Tradition et de la société d’ancien régime, comme une évocation nostalgique d’un monde fondé sur la paysannerie et l’artisanat, guéri et préservé de la malignité du machinisme et du capitalisme.

Or, dans les quelques textes où Maurras évoque le progrès technique, le développement des industries ou la croissance urbaine, ce n’est ni pour les déplorer ni pour en inférer des annonces de catastrophes. Ce tropisme de la « bonne nature primitive », si communément partagé par de nombreux réactionnaires, et si répandu de nos jours, il le laisse à Jean-Jacques. Au contraire, Maurras oscille entre une certaine fascination devant les prouesses du génie humain et l’idée, tranquille celle-là, que la quête incessante du progrès industriel est un commandement inscrit dans nos gènes ; l’homme a besoin pour vivre de s’astreindre à se dépasser, à créer, pour se rapprocher de son Créateur.

Ainsi, dans Les Secrets du Soleil, Maurras se moque plaisamment de ces bons conservateurs pour qui « tout était mieux avant », surtout leur quartier natal de Martigues que de récentes constructions ont, à leurs yeux, défiguré. Dans le court texte que nous publions aujourd’hui, Maurras fait une part égale entre cette déformation de l’esprit et son symétrique, cette foi naïve dans le caractère messianique, salvateur, thaumaturgique du progrès technique qui a tant imprégné le XIXe siècle. Le progrès industriel n’est porteur ni de catastrophes ni de lendemains qui chantent, il est simplement le fruit du grand œuvre humain, produit de ces mystérieuses floraisons qui font éclore les arts, et c’est au Politique de le prendre en charge, de faire en sorte que l’industrie vienne nourrir la civilisation plutôt que la barbarie.

Il s’agit ici de la naissance de l’aviation, au moment où celle-ci cesse d’être le seul domaine des exploits individuels des « merveilleux fous volants » et où commencent à s’esquisser ses futures applications, civiles comme militaires. Maurras a toujours été fasciné par l’aviation (cf. l’image du Char du Soleil, qu’il évoque au soir de sa vie dans La Balance intérieure) ; mais il ne nous a pas été possible de situer ce texte avec plus de précision.

Nous l’avons trouvé sous le titre L’Industrie dans le petit ouvrage d’art Principes, achevé d’imprimer le 24 janvier 1931 et tiré à 1065 exemplaires, qui préfigure en quelque sorte Mes Idées politiques dont il est absent, comme du Dictionnaire politique et critique et des Œuvres capitales — alors que, selon nous, il y avait réellement sa place. Enfin on le retrouve en 1978 dans le numéro 66 des Cahiers Charles Maurras, mais sans autre indication de provenance.

Dans la mesure où Principes commence par deux articles de 1901 et s’achève par un autre de 1911, l’Industrie étant placée en troisième position, on peut penser que sa première date de parution est comprise entre 1901 et 1911… mais certainement plus proche de la seconde, car c’est en 1909, après la traversée de la Manche par Blériot, que l’aviation devient réellement une industrie.

Une de l'AF du 20 juillet 1938Non, la formule qui donne son titre à ce billet n’est pas extraite d’un poème sur Athènes ou Rome, ni d’une évocation de Dante, mais plus prosaïquement d’un article de l’Action française du 20 juillet 1938, antérieur de quelques mois à celui que nous vous proposions la semaine dernière.

De quoi est-il donc question en juillet 1938 ? D’abord de la visite des souverains anglais ; ceux qui en sont restés à l’image d’Épinal — ou à la légende noire, selon l’endroit où ils se placent — d’un Maurras nanti d’une anglophobie d’amiral en seront peut-être un peu étonnés : la « défense de l’occident », Maurras emploie explicitement la formule, passe par l’alliance anglaise, par l’enthousiasme pour l’alliance anglaise, même. Sans doute une habituelle vigilance est-elle recommandable sur certains points : ni plus ni moins qu’avec d’autres alliés possibles. Quelques mois plus tard, l’année 1938 aura tempéré ces ardeurs, non par une déconvenue ou par anglophobie, mais par l’évolution politique et l’éternelle incapacité de la République à avoir une politique extérieure qui ne soit pas empêtrée dans ses contradictions et compétitions de politique politicienne. Il n’y aura alors plus ni raison ni mesure possible, et la course d’un régime impuissant à préparer un conflit qu’il ne se donne pas les moyens d’éviter paraîtra fatale, alliance ou pas.

Ensuite c’est du nationalisme qu’il est question : alors que les nationalismes prennent en Europe leur plus grande extension, le nationalisme intégral de l’Action française n’est pas, explique longuement Maurras, comparable au national-socialisme hitlérien. Nationalisme mesuré fondé sur la raison, il ne peut être comparé au fanatisme « nationalitaire », mot que Maurras reprend d’un collaborateur de l’A.F.

Munich

par Nicolas le 9 mars 2010

Une de l'AF du premier octobre 1938Nous vous proposons aujourd’hui l’article de Charles Maurras dans L’Action française du premier octobre 1938, soit le lendemain des accords de Munich et après le retour d’Édouard Daladier à Paris.

On a répété à l’envie le mot de Daladier alors qu’on l’acclamait d’avoir sauvé la paix, « Ah, les cons ! s’ils savaient ! » Mot problématique car il n’aurait été entendu que par le seul Alexis Léger — plus connu comme poète sous le nom de Saint-John Perse — qui était alors secrétaire général des Affaires étrangères.

Le soulagement fut général, mais pas pour les mêmes raisons dans tous les partis. La position de l’Action française, qui déjà avait fait plusieurs campagnes pour le réarmement face à l’Allemagne nazie, est assez simple et se développait en trois temps :

  • La guerre était impossible dans de bonnes conditions alors que le Front populaire avait fait baisser la production, avait mis l’armée en mauvaise posture, et avait introduit de profondes divisions dans le pays en soutenant en sous-main tant qu’il pouvait les communistes espagnols. En outre la politique de Blum avait été, pour des raisons de politique partisane, de pousser l’Italie à se rapprocher de l’Allemagne : « je ne peux oublier que Mussolini a fait tuer Matteotti » avait été la pauvre réponse de Blum aux ouvertures italiennes qui lui avaient été transmises par Jacques Chastenet via Malvy. La France se trouvait donc, du fait du Front populaire et de ses séquelles, en trop mauvaise posture pour engager la guerre, sauf à être contrainte à une guerre défensive par une attaque allemande.
  • Il importait donc de l’éviter à tout prix, d’où les homériques passes d’armes avant Munich entre L’Action française, menée par un Daudet tirant salve sur salve dans ses articles à la une, et les partisans d’une ligne plus dure face à l’Allemagne, qui n’avaient pas les moyens de la politique qu’ils prônaient, au premier rang desquels Paul Reynaud, dont le tortueux jeu diplomatique faisait sa part à la politique politicienne intérieure et à son éternelle concurrence avec Daladier.
  • Enfin, la paix sauvegardée, il faudra réarmer et se préparer à la guerre probable sinon inévitable : l’A. F. avait déjà mené et mènera quantité de campagnes sur ce thème d’évidence : réarmer contre l’Allemagne ; on sait combien sa dernière campagne avant guerre sur la nécessité de renforcer l’aviation française sera peu écoutée et combien la maîtrise de l’air par l’Allemagne sera déterminante dans la campagne de France et le désastre de l’été 40.

C’est l’ensemble de ces positions que Maurras reprend, développe, applique à l’actualité immédiate dans cet article du jour d’après Munich. Et, comme souvent, l’article fait appel aux dons pour équilibrer les comptes du journal, perpétuel déficitaire.

Contre Andrieu, l’ironie respectueuse

par Nicolas le 26 février 2010

Cardinal AndrieuMonseigneur Andrieu, le cardinal archevêque de Bordeaux, n’a pas le beau rôle dans ces deux articles de janvier 1927 que nous vous proposons. Mais ce rôle il l’avait choisi lui-même : le partisan sinon enthousiaste du moins chaleureux de l’Action française qu’il était quelques années auparavant était devenu l’exécuteur des basses œuvres de Pie XI, pape colérique qui se doublait d’un politique brouillon. Il fallait au pape un cardinal capable de remettre l’Église de France, plus tentée par l’Action française que par le fade Parti démocrate populaire, au pas de sa politique romaine, laquelle s’arrangeait de mieux en mieux de la république anticléricale et de Briand ? Et en faisant alliance avec les débris du Sillon condamnés par Pie X quelques années plus tôt ? ce serait le cardinal Andrieu ! Il ouvrit les hostilités publiques avec une lettre parue dans L’Aquitaine le 25 août 1926.

Que contenait cette lettre à laquelle Maurras va plusieurs fois faire allusion ? un salmigondis de reproches, de vieilles rancunes datant des années de la polémique contre Sangnier et de ses suites, tissu d’accusations falsifiées qui sont dignes de celles que Maurras avait déjà eu peine à reprendre dans L’Action française et la Religion catholique tant elles étaient absurdes ou le produit de textes tronqués avec malveillance, le même genre d’accusations qu’avaient déjà servies ad nauseam dans leur innombrables brochures et articles les Laberthonnière, les Lugan et les Jules Pierre, calotins médiocres pour certains et à l’honnêteté intellectuelle douteuse pour les autres.

Le vrai scandale de Maurras est sans doute là : qu’un prélat qui lui avait prodigué des encouragements se trouve contraint à changer ses vues politiques sur les instances romaines, il aurait sans doute pu le comprendre et remonter de la conséquence bordelaise à la cause vaticane sans en vouloir autrement au cardinal Andrieu. Mais que ce prélat qu’il sait intelligent et fin accrédite en les reproduisant servilement les calomnies les plus basses et les plus éculées, déjà réfutées cent fois ?

Aussi quand la condamnation tombe officiellement le 29 décembre 1926, Maurras ne réagit qu’un peu à retardement et ses deux premiers articles des 5 et 7 janvier suivants sont pour le cardinal Andrieu.

Le premier est impeccable. Empli jusqu’à la gueule des majuscules innombrables qui désignent le prélat en parlant de Lui et de Sa bonté ou de Sa bienveillance, se bornant volontairement à donner les éléments qui motivèrent quelques mois plus tôt l’incompréhension de Maurras devant la charge initiale du cardinal, il l’en exécute d’autant mieux qu’il Lui prodigue les marques d’un respect qui tourne par son redoublement même à l’ironie féroce, ironie soulignée par le lapidaire des dernières lignes. Ce que peint Maurras ce n’est plus un pasteur, mais un Prince de l’Église muré dans sa grandeur de convention, maçonné dans un hiératisme tel que ses mots en deviennent incompréhensibles et lointains. Peut-être le cardinal Andrieu était-il en privé un homme volubile et sympathique ; la flèche pourtant atteint son but : cette statue énigmatique d’où toute sincérité vitale semble enfuie traduit bien la rigidité nouvelle d’un Andrieu qui ne répond plus à ses sentiments propres, mais aux mobiles d’une Église d’appareil qui dans son alliance avec l’abhorré Briand n’a plus que les apparences et les extérieurs de « l’Église de l’ordre ». Lui doit-on alors plus que les apparences les plus extérieures du respect, en soulignant leur vacuité par leur accumulation même ?

Le deuxième article est à la fois plus clair et plus cruel : il dévoile que le texte signé par le cardinal a une source, source belge, source absurde aussi piètre que les vieux libelles anti-maurrassiens de l’abbé Pierre. L’explication une fois trouvée textes à l’appui — elle l’était depuis plusieurs mois, et les deux articles de Maurras sont là pour marquer après coup cette gradation — il ne reste même plus l’illusion ironique du prélat hiératique dont les augustes lèvres laissent tomber une sentence devenue incompréhensible : pour reproduire de si pauvres arguments, simplement faux dans leur plus grande partie et truqués pour le reste, le cardinal Andrieu est ou de mauvaise foi ou stupide. Certes Maurras qui doit ménager dans la forme ses lecteurs catholiques ne le formule pas aussi abruptement, mais c’est bien le sens de ce cardinal dont « la religion » a été « surprise » par le pauvre texte de l’avocat bruxellois.

Les deux articles seront reproduits dans L’Action française et le Vatican, au premier chapitre : sans une atténuation.

Féministe enragée et révolutionnaire fanatique

par Philippe le 19 février 2010

Paule MinckElle s’appelait Paule Minck. Ou bien elle se faisait appeler ainsi ; cela importe peu. Qui s’en soucie aujourd’hui ? Il serait fort étonnant que les habitants de Revin ou de Narbonne, villes où une rue porte son nom, soient davantage informés.

On sait peu de choses sur elle, infiniment moins que sur sa consœur communarde Louise Michel qui bénéficie de tous les honneurs de la célébrité posthume.

Quelques moments de sa vie sont relatés à l’identique par diverses sources, sans détails ni contexte, ce qui jette le doute sinon sur leur authenticité, au moins sur leur importance réelle.

Née Paulina Mekarska, en 1839, Paule Minck consacra toute sa vie tumultueuse à l’action révolutionnaire la plus radicale. Elle fut de tous les combats, de la Commune à l’affaire Dreyfus, et de toutes les causes, à l’extrême gauche de l’extrême gauche. On raconte que c’est à la suite d’une conférence qu’elle donna en 1881 que le jeune Ravachol se convertit à l’anarchisme. Elle désirait prénommer son fils Lucifer Blanqui Vercingétorix Révolution, mais l’état civil lui refusa cette grâce.

Pour en savoir plus sur cette Paule Minck, il faudrait aller compulser quelques alcôves de bibliothèques anarchistes. Mais, comme c’est en ce genre d’endroit qu’on trouve le plus grand nombre et le plus grand choix de héros martyrs proposés à l’admiration des fidèles, et qu’ils y sont tous, égalité oblige, également saints, également dignes de dévotion, il y est malaisé d’établir leurs mérites comparés et de démêler le vrai du faux.

Mieux vaut dès lors faire confiance à un observateur de l’autre bord, et, concernant Paule Minck, nous avons la chance d’en tenir un, particulièrement avisé : Charles Maurras.

C’est le fédéralisme qui les fait se rencontrer. Il a alors 26 ans, elle 55. Ils sont de l’équipe de La Cocarde de Maurice Barrès. D’emblée ils s’affrontent, et peu à peu ils vont s’estimer.

Paule Minck mourut le 28 avril 1901. Elle fut incinérée au Père-Lachaise le 1er mai, mais l’urne contenant ses cendres a été perdue depuis, privant ainsi féministes et anarchistes d’un lieu de pèlerinage. La légende raconte que ses amis venus lui rendre hommage ce soir-là en profitèrent pour manifester bruyamment et se heurter à la police. Mais nous en apprendrons plus aujourd’hui sur Paule Minck, sur sa pensée et sur la logique de cette pensée, en lisant le bref article de souvenirs que Maurras lui consacre, le matin de ce premier mai, dans la Gazette de France, et qui sera repris en 1916 dans le recueil Quand les Français ne s’aimaient pas.

Ce qui résulte de la nature des choses

par Nicolas le 11 février 2010

LucrèceQu’y a-t-il au principe des concep­tions politiques de Maurras ?

Certains répondront que c’est l’autorité, d’autres que c’est la royauté, d’autres que c’est l’empirisme organisateur…

Aucune de ces réponses n’est fausse. Mais aucune n’est complète ni vraiment satisfaisante.

On sait que Maurras n’a jamais rédigé la grande synthèse embrassant toute sa théorie politique dont rêvaient pourtant certains de ses amis. Sans doute l’activité quotidienne, l’article journalier et les vicissitudes du combat l’en ont-ils pour une grande part détourné. Pourtant, on ne peut s’empêcher de croire que si la tâche avait vraiment semblée urgente et essentielle à Maurras, il s’y serait attelé. N’a-t-il pas, au milieu des combats quotidiens, réalisé de vastes synthèses sur des sujets déjà abordés, comme la politique religieuse ou la politique étrangère de la République avec la dernière révision, monumentale, de Kiel et Tanger ?

C’est ainsi : Maurras n’a pas cru bon de rédiger une telle somme de philosophie politique. C’est peut-être que dans l’ordre des principes les plus profonds de ses conceptions politiques, il n’aurait paradoxalement pas eu grand chose à dire. Quels sont-ils ces principes les plus enfouis ? que trouve-t-on quand on fait une généalogie des concepts politiques maurrassiens ? Beaucoup et peu à la fois : beaucoup de choses, mais peu de concepts, d’idées abstraites capables de fournir un sous-bassement proprement philosophique, au sens de ce qui expliciterait les premiers fondements et les plus généraux d’un système politique.

Ce n’est pas autre chose que nous dit Maurras quand il expose, en 1910 dans la Revue hebdomadaire « Les Idées royalistes ».

C’est que nullement fondées sur des utopies, ces idées royalistes sont celles du bon sens, celles aussi qui sont nées des réalités du pays : de sa géographie, de sa population, des accidents qui ponctuent la volonté de le faire naître et durer. Et Maurras d’évoquer d’abord les 500 000 kilomètres carrés d’un territoire divers et diversement peuplé ; ce n’est pas d’un autre terreau qu’il tire ses principes les plus hauts. Le moyen de faire une grande synthèse conceptuelle des Bretons, des Limousins, des Provençaux et des Parisiens ? des falaises et des fleuves ? des forêts et des prés ?

Mais cela ne signifie pas pour autant que ces sous-bassements bien réels de la pensée politique n’aient pas, dans leur présence même, dans leur caractère empirique et matériel — caractère qui les garantit d’ailleurs d’un romantisme brouillon où d’autres ont pu s’égarer — une signification intellectuelle.

Cette signification Maurras nous la donne avant même de nous exposer ces réalités et d’en tirer les idées royalistes qu’il expose : la multiplicité des partis qui fonde des exigences particulières d’unité, d’autorité, de décentralisation comme d’attention à une certaine forme d’unité respectueuse des particularismes, cette multiplicité ne sort pas d’autre chose que des réalités que nous avons dites. Dès lors, ce qui fonde la pertinence, et on peut dire la légitimité des idées royalistes, ce n’est pas un autre concept que « la nature des choses » évoquée par Maurras dès ses premières lignes.

Et à ceux qui protesteraient naïvement que la nature des choses n’est pas un concept, qu’elle ne peut donc fonder en raison une politique, on rappellera que l’un des auteurs les plus souvent cités par Maurras est bien philosophe, et pas mineur : c’est Lucrèce dont Maurras cite très souvent l’ouvrage qui nous est parvenu, intitulé précisément : De la nature des choses.