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Archives pour la catégorie « Autour des textes »

Théodore Aubanel

Mardi 6 novembre 2007

Cette description — elle est bien sous-titrée ainsi — de Théodore Aubanel est parue en juillet-août 1889 dans la Revue indépendante. Si ce texte passe souvent pour la première œuvre de Maurras, c’est qu’il est le premier à avoir été tiré à part en volume.

Ce Théodore Aubanel valut auparavant à Maurras un prix du Ministère de l’instruction publique qui avait, sur les instances des Félibres de Paris, organisé un concours ayant pour thème « Éloge d’Aubanel ».

Dans une lettre du 16 mai 1888 à son ami René de Saint-Pons, Maurras annonce son succès :

Bibi aussi a eu son petit laurier, premier prix du ministre de l’Instruction Publique. J’avais eu le temps de griffonner cette étude les trois derniers jours d’avril. Le 30 avril, j’avais tout à recopier car c’était l’indéchiffrabilité même. À 8 heures 1/2 du matin, j’ai mis la plume au poing. Dîner à midi. Demi-heure déambulatoire au Luxembourg et nouvel affolement devant mon bureau, et la plume de courir jusqu’à 8 heures. Encore avais-je à recopier toute la Vénus d’Arles en provençal et en français et je doutais de l’orthographe de certains mots. Il fallut aller à la Bibliothèque Sainte-Geneviève compulser Lou Tresor et pendant ce temps, ma mère, au logis, achevait la copie. À 9 heures je prenais l’omnibus Bastille-Grenelle. À 10 heures je tapais chez le portier du président des Félibres, lequel (pas le portier) était en soirée. Et quand aura-t-il ce paquet, alors ? Pas avant demain matin… (Horripilement, la limite du concours était à minuit !) Et alors, de ma voix la plus pathétique : « Ô portier de mon cœur, mets ceci sous le paillasson de Monsieur Sextius Michel, en rentrant il heurtera là contre et, s’il se casse le nez, l’organe endommagé sera un document pour attester le dépôt du document à l’heure due. » Le portier adouci par cette perspective (voir son bourgeois bifurqué, quant au nez) prit mon manuscrit et me certifia qu’ainsi il ferait. J’ignore où en est le nez de Monsieur Sextius Michel mais mon factum est arrivé à temps puisqu’on l’a lauré. Ces bons félibres qui n’ont pas le moindre abonnement à L’Observateur français et ne soupçonnent pas la réalité objective de l’Instruction Publique, imaginaient que Maurras était une créature fantastique imaginée par un bonhomme connu en velléité d’incognito. Ils m’ont unanimisé premier prix. respecte-moi ! Et il paraît, d’après Fournier, que l’honnête jury a fait un beau vacarme quand on est arrivé à la fin : Théodore Aubanel en cagoule de flagellant agenouillé devant la Vénus d’Arles…

Dans une lettre au même en date du 4 juin :

Ce que j’ai reçu de congratulations ! Ce que j’ai répondu de nigauderies sur des cartons carrés ! (…) Et je voulais causer à plume débridée car de tout cet arrivage de Provence, ce sont tes lignes, celles de Signoret et celles de l’abbé Penon qui m’ont fait le plus de plaisir ! (…) Je veux te dire encore ce qui m’a le plus plus dans l’honneur dont on m’a couvert ! Mon étude a scandalisé une partie du jury… Le prix d’honneur lui a été décerné unanimement, mais quelques-uns refusèrent de donner leur vote si le rapporteur ne s’engageait pas à insérer dans son factum des réserves sur les licences incorrectes du style. Or, ces réservistes étaient tous des bourgeois. Le rapporteur, un jeune poète, Gayda, relit mon étude, puis refuse net de faire les réserves demandées, donne ses raisons à une séance suivante et tous les « littérateurs » se rangent à son avis. Eh bien ce scandale-là, la conscience d’avoir été discuté, le plaisir d’avoir horripilé des commis de ministères et des professeurs, toutes ces choses me sont mille fois plus précieuses que le prix lui-même car elles me laissent espérer que je finirai par donner une empreinte personnelle à ma façon d’écrire. Or, des réalités sublunaires, il n’y a que celle-là qui soit digne d’envie. Qu’en penses-tu ? (…) Et la lettre de Mistral ? Car j’ai reçu une lettre de Mistral pour deux articles parus dans L’Observateur français à propos du Pain du péché. Aubanel me porte bonheur. pour ne pas te faire concevoir des idées trop hautes de ce billet, je t’envoie un morceau d’Observateur français où mes collaborateurs ont voulu le publier. (…) « Excellente, Monsieur, votre étude sur Malandran, c’est-à-dire sur Aubanel, que vous jugez en homme étonnamment au courant. Merci pour le grand félibre mort et triomphant dans la mort et merci pour la cause. Veuillez, à l’occasion, nous aider à sauver notre âme : … Amo de moun païs, Tu que dardaies, manifesto, E dins sa lango e dins sa gesto… Vous êtes bien aimable de m’avoir fait lire ces pages viriles et profondes. Je vous salue de bon cœur. F. MISTRAL Maillane le 18 mai 1888. »

Quelques jours plus tard, Maurras écrivait à un autre correspondant :

Imprimerai-je mon Aubanel ? Le directeur de l’Instruction Publique m’offre d’insérer mon étude et de me la tirer gratis au nombre d’exemplaires que je voudrais. Mais il paye trop mal. J’aimerais mieux une grande revue où l’on pourrait me rendre le même service et en me rémunérant davantage. Car je deviens très positif. Puis, cette étude sur Aubanel est écrite dans un style trop rutilant et trop voulûment incorrect pour passer dans ce paisible bouillon Duval de l’Université. Enfin, je ne sais pas du tout ce que cela vaut, l’ayant livré dans le coup de feu de la composition ; ceci arrivera, je n’aurai pas le cœur de l’imprimer tel quel et je n’ai pas l’énergie nécessaire à un remaniement. Je l’ai bien vu pour mes félibres entêtés. Là je n’avais qu’à couper. Deux ou trois soirs de suite, à la requête du bon sens et de ma mère ligués, j’avais fait comparaître mon manuscrit, et puis zut…

Le tirage à part de cinquante exemplaires fut finalement réalisé en 1889, à la Nouvelle Librairie Parisienne-Albert Savine, après la publication en revue. Presque tous les exemplaires furent dédicacés et offerts par Maurras.

La préface à La Musique intérieure

Jeudi 18 octobre 2007

La publication de La Musique intérieure et l’écriture de sa préface, qui constitue l’un des textes majeurs de Maurras, sont intimement liées aux relations que celui-ci entretint avec Daniel Halévy.

Célèbre historien et critique, spécialiste de Proudhon et de Péguy, issu de la grande bourgeoisie parisienne, Daniel Halévy fut au moment de l’Affaire un ardent dreyfusard. C’est dire que ni son milieu ni ses sympathies ne le portaient spontanément vers son contemporain Charles Maurras (il naquit quatre ans après Maurras, et lui survécut dix ans).

Cependant, au fil des années et malgré ce lourd contentieux, les deux hommes se rapprochèrent et en vinrent souvent à se côtoyer. Fondée sur une estime réciproque, leur amitié restera littéraire, voire spirituelle, mais n’ira pas jusqu’à l’accord politique. Il en fut de même pour son aîné Anatole France, auquel Maurras vouait une admiration sans faille ; il ne voulut jamais faire état avec lui de leurs profonds désaccords politiques, pour ne pas mettre en péril leur amitié littéraire.

En 1923, Daniel Halévy qui dirige chez Grasset la collection des Cahiers verts, propose à Maurras de réunir son œuvre poétique dans un même recueil et lui demande de rédiger une préface à cette fin. Maurras accepte le principe mais tarde à répondre, prétextant à chaque rappel qu’il consacre tout son temps et son énergie au journalisme et à l’action politique.

Ceci était vrai, indiscutablement. Cependant le manque de temps n’a certainement été pour Maurras qu’un prétexte, tant il lui est souvent arrivé de rédiger d’une traite, l’espace d’une nuit sans sommeil, des textes aussi longs que complexes. S’il s’est fait attendre, c’est qu’il ne se sentait pas prêt ; c’est que la trame de son raisonnement n’était pas stabilisée dans son esprit, qu’il hésitait sans cesse sur la direction à privilégier.

Maurras raconte combien sa production poétique avait pu être abondante, et qu’un jour que l’on peut situer entre 1892 et 1895, il décida de la détruire tant il ne s’y reconnaissait plus.

Maurras eut par ailleurs une abondante activité de critique littéraire. Il abandonne celle-ci en 1908 au moment où il « entre en politique comme on entre en religion ». Cela fait deux ruptures sur lesquelles, implicitement, Daniel Halévy exige de lui qu’il revienne, ou du moins qu’il s’explique. On comprend que Maurras ait pris le temps de la réflexion.

Au sortir de la Grande Guerre, Maurras a passé les 50 ans. Il n’avait encore jamais écrit sur lui, sur son enfance, son parcours, ses sources d’inspiration. Mais avoir vu disparaître l’un après l’autre tant de ses compagnons d’armes l’amène à regarder derrière lui, et insensiblement à admettre qu’il est entré dans la phase déclinante de sa vie. Il laisse inachevée l’Ode sur la Bataille de la Marne, et se remet à écrire des vers pour lui-même. La disparition de sa mère en novembre 1922 semble avoir été une date charnière ; brusquement, le voilà submergé par son propre passé.

Progressivement, l’activité poétique prendra pour lui une place essentielle, celle du jardin secret, souvent codé voire crypté, où il exprimera ses doutes et ses rêveries, ce qui lui permettra de conserver dans son expression politique cette permanence, cette obstination et cette rigueur dans laquelle certains pourront voir pointer le dogmatisme, voire la sclérose. Sa surdité et son caractère entier l’accompagneront dans ce dédoublement.

Daniel Halévy a-t-il pressenti tout cela dès 1923 ? Ce n’est pas impossible. Déjà dans Le Mystère d’Ulysse, Maurras s’était livré à nu, pour qui savait le décrypter, dans ses doutes, face à la tentation, face au sombre visage de l’échec. Tout en lui néanmoins continuait d’incarner la confiance, la poursuite de l’effort, l’exigence du combat.

Daniel Halévy devra attendre deux ans. Lorsque le texte si souvent promis et si souvent retardé arrive enfin, il comprend aussitôt qu’il ne s’agit pas d’une banale préface, mais d’une œuvre majeure en elle-même. Maurras y parle longuement de lui-même, et c’est la première fois qu’il le fait explicitement. Il y reviendra ensuite, de façon récurrente, jusqu’à sa mort. Il détaille d’autre part sa théorie de l’expression poétique. À 55 ans, il ne s’était encore jamais aventuré dans cet exercice, bien qu’ayant abondamment traité, dans son œuvre critique antérieure, de tous les poètes de son temps et de la plupart de ceux des temps antérieurs.

cinquante-deuxième numéro des Cahiers verts, le cinquième de l’année 1925, La Musique Intérieure qui réunit, derrière la préface, une quarantaine de poèmes, connaîtra dès la parution un vif succès, et les éditions succéderont aux éditions. C’est l’un des tous derniers gros tirages d’ouvrages de poésie, avant que le genre ne disparaisse quasi complètement des étalages des libraires.

Divers extraits de la préface de La Musique Intérieure seront repris dans le Tome IV des Œuvres capitales, sous le titre L’Art poétique, après fusion avec des éléments de la préface de La Balance Intérieure, un texte écrit en 1944 bien que le recueil lui-même n’ait été publié qu’en 1952.

urne fleurie Musique intérieure Maurras
L’urne fleurie figurant sur la couverture des éditions postérieures aux Cahiers verts.

L’Action Française : culture, politique, société

Lundi 17 septembre 2007

Notre ami Tony Kunter, doctorant à l’université de Toulouse II - Le Mirail, a bien voulu nous transmettre les notes qu’il a prises les 21, 22 et 23 mars 2007 lors du colloque sur « L’Action française : culture, politique, société » organisé à Paris, dans le cadre du Centre d’histoire de l’Institut d’Études Politiques, avec le concours de l’Institut de Recherches Historiques du Septentrion (IRHIS) et du Comité d’Histoire Parlementaire et Politique (CHPP). Nous l’en remercions vivement.

Nous donnons ci-après l’introduction à ces notes. Le document entier peut-être téléchargé sous forme d’un fichier doc ou d’un fichier pdf.

Cette rencontre a pour origine une initiative de Jacques Prévotat (né en 1939 ; professeur d’histoire contemporaine, Lille III) et de Michel Leymarie (né en 1951 ; maître de conférences en histoire contemporaine, Lille III et IEP de Paris). René Rémond (1918-2007) a également largement participé à sa préparation.

Le colloque était annoncé comme le premier d’une série d’au moins trois rencontres. La seconde, prévue à l’horizon du printemps 2008, organisée par Olivier Dard à Metz, se concentrerait sur « l’Action Française et l’étranger », faisant écho à un ouvrage récent. Le troisième colloque (2009) s’attacherait à scruter l’influence du mouvement maurrassien dans le monde des lettres, en référence aux thèses de Pierre-Jean Deschodt et de Stéphane Giocanti.

Deux ans ont été nécessaires à la réalisation de ce colloque. Il faut dire que l’année 2005 avait un sens particulier pour les organisateurs : dix ans après la fin de la thèse de J. Prévotat (Les catholiques et l’Action française, histoire d’une condamnation) ; un an après la publication de son « Que sais-je ? » sur le mouvement d’Action française ; deux décennies après la disparition de Victor Nguyen. Dans le même temps, M. Leymarie terminait les relectures de son Albert Thibaudet, l’outsider du dedans (publié en 2006), qui lui avait donné l’occasion de redécouvrir l’une des rares références substantielles existante sur les idées de Charles Maurras. Enfin, René Rémond, un demi-siècle après la première mouture de sa célèbre étude sur La Droite en France (1954), achevait de se rallier à cette vision multidimensionnelle de l’analyse historique du politique. Toutes les conditions étaient donc réunies pour qu’ait lieu une révision de l’histoire de l’Action française, centrée sur le concept de médiation (héritage, diffusion, réception), approche de pointe en histoire des idées politiques, comme a pu le souligner M. Winock. (…)

Retour sur Tacite

Vendredi 13 juillet 2007

Dans la note 28 de la dissertation sur Tacite, concernant une citation de « Raphaël, XCII » nous avions dû avouer notre ignorance car nous n’avions pas retrouvé cette référence dans les œuvres de Lamartine.

L’affaire est éclaircie, et notre texte corrigé de la manière suivante :

Cette citation est extraite du quatre vingt douzième paragraphe (XCII) du Raphaël de Lamartine, et non du dix septième (XVII) comme il est indiqué par erreur dans l’extrait du « cahier d’honneur » publié en 1965. Sur la copie d’origine, le C est indiscutable et ne saurait se confondre avec un V. Maurras reprend presque l’intégralité du texte de Lamartine, mais en modifie la texture, faisant des phrases plus longues, moins saccadées.

L’éloge de Tacite prend place, dans ce volume de souvenirs qu’est Raphaël, entre une évocation de Cicéron (XCI) et une réflexion sur l’art oratoire (XCIII). Lamartine décrit en détail le féroce appétit de lecture, surtout des auteurs de l’Antiquité, qui fut le sien autour de sa vingtième année ; ce qui rapproche les deux écrivains…

Voici le texte complet du paragraphe :

Quant à Tacite, je ne tentais même pas de disputer ma passion pour lui. Je le préférais même à Thucydide, cet Homère de l’histoire. Thucydide expose plus qu’il ne fait vivre et palpiter. Tacite n’est pas l’historien, mais le résumé du genre humain. Son récit est le contre-coup du fait dans un cœur d’homme libre, vertueux et sensible. Le frisson qu’il imprime au front, quand on le lit, n’est pas seulement l’horripilation de la peau, c’est le frisson de l’âme. Sa sensibilité est plus que de l’émotion, c’est de la pitié. Ses jugements sont plus que de la vengeance, c’est de la justice. Son indignation, c’est plus que de la colère, c’est de la vertu. On confond son âme avec celle de Tacite, et on se sent fier de la parenté avec lui. Voulez-vous rendre le crime impossible à vos fils ? voulez-vous passionner la vertu dans leur imagination ? Nourrissez-les de Tacite. S’ils ne deviennent pas des héros à cette école, c’est que la nature en a fait des lâches ou des scélérats. Un peuple qui aurait Tacite pour évangile politique grandirait au-dessus de la stature commune des peuples. Ce peuple jouerait enfin devant Dieu le drame politique du genre humain dans toute sa grandeur et dans toute sa majesté. Quant à moi, je dois à cet écrivain non pas toutes les fibres de ma chair, mais toutes les fibres métalliques de mon être. C’est lui qui les a trempées. Si jamais nos temps vulgaires prenaient le tour grandiose et tragique de son temps et que je devinsse une digne victime d’une digne cause, je dirais en mourant : « Rendez honneur de ma vie et de ma mort au maître, et non pas au disciple, car c’est Tacite qui a vécu et qui est mort en moi ! »

Fauteuil 16

Samedi 2 juin 2007

Nous vous parlions récemment du duc de Lévis Mirepoix qui a succédé à Charles Maurras à l’Académie française.

Nous vous proposons de télécharger son discours de réception, où il fait le traditionnel éloge de son prédécesseur.

Académie française