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Archives pour la catégorie « Autour des textes »

L’Idée de la décentralisation

Lundi 24 mars 2008

Nous vous proposons aujourd’hui un texte composé en 1898, L’Idée de la décentralisation, qui a été repris en 1919 sous la forme d’une brochure diffusée par l’Action française.

Une version électronique de ce texte existe depuis un certain temps déjà sur divers sites, dont des sites amis. Elle est d’une relative bonne qualité, contrairement à nombre de numérisations fautives de Maurras qu’on trouve çà et là, et qui polluent plus qu’elles n’informent ; elle comporte néanmoins diverses erreurs et omissions. Nous nous sommes attachés pour notre part à rester au plus près du texte de 1898, et surtout à l’annoter suffisamment pour qu’il devienne pleinement compréhensible de nos jours.

Au début de cette année 1898, Maurras va sur ses 30 ans. Le sujet n’est pas nouveau pour lui, tant s’en faut ; la fameuse Déclaration des Jeunes Félibres fédéralistes date de 1892, et c’est également en 1892 qu’au cours d’un congrès réuni à Angers, les continuateurs de Frédéric Le Play fixent la position des catholiques sociaux sur l’administration territoriale du pays, sur les libertés communales et provinciales, sur la disparition du département ; Maurras, qui à cette époque écrit de temps à autre dans leur revue La Réforme sociale, reprendra ces principes à son compte et les portera, on peut dire quasiment sans changement, jusqu’à sa mort 60 ans plus tard.

Fédéralisme provençal, institutions décentralisées ; un troisième terme s’ajoutera à la synthèse maurrassienne en fin 1894 et 1895, fruit de sa rencontre avec Maurice Barrès à La Cocarde : c’est le fait identitaire, et le dangereux néant que provoque sa négation kantienne, comme l’illustre l’histoire des Déracinés.

L’Idée de la décentralisation est le troisième ouvrage publié en librairie par Maurras, après Jean Moréas en 1891 et Le Chemin de Paradis en 1895. Avec 48 pages, il s’agit plutôt d’une brochure, éditée par la Revue encyclopédique et imprimée par Larousse. Une brochure, donc pas tout à fait un livre, mais plus cependant qu’un article ; c’est en fait doublement un texte de transition.

Transition d’une part entre le jeune Maurras d’avant la trentaine, qui se révèle peu à peu avec des articles « alimentaires » dans lesquels il répond à une demande, comme il en livre par exemple à La Réforme sociale, et le Maurras de la flamboyante décennie qui va suivre, celle des constructions intellectuelles novatrices et de l’affirmation d’un style caractéristique, sa marque personnelle, classique et épuré : la décennie qui verra paraître Anthinea, Les Amants de Venise, l’Enquête sur la Monarchie, L’Avenir de l’Intelligence et le Dilemme de Marc Sangnier. Dans L’Idée de la décentralisation, la première partie marque la fin d’une époque, celle des dossiers documentaires, et la seconde le début de l’époque suivante, celle des synthèses politiques.

Transition d’autre part entre l’engagement intellectuel, volontiers exclusif et excommunicateur, et l’engagement politique, qui s’adapte aux circonstances et aux rapports de force. Maurras ne confond pas fédéralisme et décentralisation ; on lui sent bien l’envie de ne promouvoir que celui-ci et de dénoncer celle-là comme insuffisante ; mais il s’en abstient, et il présente en quelque sorte la décentralisation comme une première étape, un passage nécessaire, vers un authentique fédéralisme.

Il est intéressant par ailleurs d’observer comment Maurras analyse et hiérarchise en 1898 les arguments inverses, ceux des jacobins, ceux des divers courants centralisateurs, et quelles réponses il leur oppose.

Cinq catégories sont ainsi distinguées.

La première est celle des conservateurs qui voient dans la centralisation napoléonienne un excellent moyen de contrôler le pays et l’opinion publique. Maurras fustige ce calcul à courte vue qui fut celui du duc d’Angoulême ; et il reprend les réflexions de son neveu le comte de Chambord, expliquant l’échec de la Restauration par le fait qu’elle n’a été qu’une restauration par en haut, et que, n’ayant pas rendu à la France ses libertés organiques traditionnelles, elle n’a pas su se faire suffisamment aimer du peuple.

La seconde est celle des conservateurs qui se veulent modernes, et qui tout en s’affirmant attachés à la défense des particularismes locaux et régionaux, conviennent que ceux-ci appartiennent au passé et que l’effet normal de l’éducation et du développement économique est de conduire les hommes à s’en détacher progressivement. C’est l’opinion des libéraux de la Revue des Deux Mondes, qui opposent universalisme et enracinement. Maurras au contraire affirme que l’homme ne peut s’approcher de l’universel qu’en restant fidèle à ses racines.

La troisième est celle de nos modernes souverainistes jacobins. Maurras met l’argument dans la bouche d’Émile Faguet, qui est alors la référence incontournable de la critique littéraire : face aux menaces extérieures, ce serait affaiblir la Nation que de décentraliser l’État. Maurras n’a pas de mal à démontrer qu’il est stupide d’opposer unité et diversité, et qu’un État n’est jamais aussi fort que quand il est recentré sur ses missions essentielles et que les provinces ne le perçoivent pas comme un oppresseur.

La quatrième, toujours énoncée par Émile Faguet, est celle du déterminisme technologique et en particulier des effets du développement des transports. Le fait d’aller facilement d’un endroit à un autre conduirait immanquablement à augmenter les échanges et par voie de conséquence l’uniformisation. Pour Maurras, ce n’est pas là une fatalité, mais un risque, et une raison supplémentaire de décentraliser pour s’en prémunir.

Enfin la cinquième série d’arguments est celle véhiculée par la Revue Blanche, expression de l’intelligentsia tolstoïenne et pacifiste, du parti de l’individu libéré contre tous les partis de la société opprimante. Maurras s’en prend à son plus jeune et plus brillant représentant : Léon Blum, dont le discours semble se résumer à « Familles, je vous hais, Provinces, je vous hais, Traditions, je vous hais ! » Car Léon Blum, contrairement aux personnages précédents, a parfaitement compris et fait sienne la signification des Déracinés ; mais c’est pour s’y opposer frontalement, bloc contre bloc, système contre système. La controverse sereine est rendue impossible, surtout pour Maurras, qui vit dans sa chair l’enracinement comme condition, comme substrat indispensable à sa propre liberté, à son propre épanouissement.

Comme on le voit, ces cinq thèses opposées à la décentralisation sont toujours d’actualité !

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En 2002, à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Charles Maurras, le professeur Claude Goyard avait rédigé une présentation de L’Idée de la décentralisation dont nous reprenons l’essentiel ci dessous :

Maurras avait trente ans. Depuis dix ans il vivait du rayonnement de Mistral (rencontré en 1888) et des idées brassées avec Frédéric Amouretti.

Nous sommes à la fin des années 1890, période d’intense jaillissement intellectuel ; Maurras emploie ses étonnantes facultés de création à s’emparer de tout : poésie, philosophie, et au surplus la politique. Le voici qui bute sur le concept de décentralisation.

Le fait est singulier ; il nous importe et nous bouscule : Maurras médite la manière d’assurer le passage du principe fédératif, qu’il hérite de Mistral et qu’il voit exploité dans tous les sens par Amouretti, à la théorie que l’on appelle décentralisation administrative ou l’inverse.

Maurras a reçu en héritage moral le principe fédératif de Mistral, dont il serait réducteur de rappeler qu’il avait une formation universitaire de juriste, et Frédéric Amouretti, qui avait le goût de l’histoire et de la politique, a fini de le convaincre. Ce sont probablement les discussions avec Amouretti qui vont donner forme à son intelligence du fédéralisme. Les leçons d’Amouretti sont claires : il n’existe qu’un seul système qui puisse concrètement assurer la liberté d’action des provinces, des pays, des régions dans les domaines qui leur appartiennent naturellement et qui les touchent le plus : ce système c’est le fédéralisme, le seul qui garantisse la conservation de la langue maternelle et des caractères innés d’une culture nationale.

Or, le mode d’organisation de l’espace territorial et des collectivités en France depuis la fin de l’Ancien régime est le centralisme au service de l’État unitaire. Peut-on s’obstiner à défendre le principe fédéral ? Et faut-il aller jusqu’à faire éclater le cadre historique et politique français ?

Pour Amouretti, suivant le précepte de Mistral, il n’est pas brutalement question par la voie radicale du séparatisme de s’enfuir de l’ensemble français. Mais si l’on veut « garder la langue » et retrouver la clef de l’identité nationale et provençale il faut, simplement dans la logique de tout système de type fédéral, en venir à une définition des compétences qui doivent appartenir à l’État et, d’autre part, de celles de ces compétences qui doivent revenir aux organes représentatifs des entités fédérées, ou à fédérer : la culture, l’instruction publique et l’enseignement, les communications, le commerce et les services marchands.

Tel est bien l’objectif qui restera au fond de sa pensée et pendant toute sa vie, celui de Mistral, ce qu’avait perçu avec sa clairvoyance habituelle Georges Vedel. Il est temps de reprendre le magnifique exposé du doyen Vedel sur la pensée de Mistral, Le dernier témoin du Printemps des Peuples, et sur Maurras dans l’ouvrage collectif Le Fédéralisme, publié par l’Institut d’Études Juridiques de Nice, P.U.F. 1956, p. 60-63 et 66-70.

La décentralisation est la méthode d’administration territoriale qui consiste pour l’État à conférer aux organes élus par les collectivités locales des compétences juridiques et des pouvoirs de décision effectifs assortis des moyens financiers nécessaires pour l’accomplissement des tâches que les lois de l’État veulent bien laisser assumer par les collectivités. Dans l’époque à laquelle nous nous reportons, les années 1891-1898, l’on commençait à peine à parler de décentralisation.

Il n’est pas contestable qu’au moment où Maurras s’empare de la notion de décentralisation, le discours ordinaire a tendance à confondre décentralisation et régionalisme sans trop savoir par quel bout prendre le problème et surtout sans oser s’attaquer de front à la question du fédéralisme qui fait peur. En fait classe politicienne et milieu journalistique étaient d’accord pour donner l’impression qu’il n’était pas mauvais de donner un peu plus d’importance aux provinces, sans aller dans les détails.

La Déclaration de 1892 des jeunes félibres fédéralistes de Paris, inspirée par Maurras et lue par Amouretti, sans aller jusqu’aux détails, posera, elle la vraie question. L’essentiel est de savoir quels sont les droits publics collectifs que l’on veut reconnaître aux populations dans les régions : c’est ce que démontre Maurras en 1898.

Le défi est lancé ; dès lors trois attitudes vont se manifester autour de lui :

  • Il y aura d’abord les gens qui, par réflexe jacobin ou tétanisés à la perspective d’une remise en cause des structures territoriales de la République s’accrochent à l’unité de l’État : « Par les structures, n’est-ce pas le régime que l’on vise ? »

  • On rencontre aussi dans la société de plus en plus d’amateurs qui se contentent d’une aimable exaltation des charmes et des valeurs d’un régionalisme bon-enfant, le folklore, la cuisine et les produits des terroirs, un peu de patois dans les conversations sur le seuil ou au comptoir des cafés du Progrès.

  • Il y a enfin le petit nombre de ceux qui vont s’engager dans le long débat d’idées (il n’est pas terminé encore en 2002) pour promouvoir le principe d’une redéfinition et d’une reconnaissance des droits fondamentaux ; d’abord l’usage et la liberté d’enseignement de la langue.

Lorsque l’on considère aujourd’hui les acquis de la décentralisation après les étapes qui ont marqué le processus de la décentralisation administrative (naissance des circonscriptions d’action régionale, consécration des régions dotées du statut constitutionnel de collectivité territoriale, apparition de la législation de 1982-83), l’on constate que l’on a oublié de réaliser une décentralisation culturelle et linguistique qui ne saurait se satisfaire du soutien publicitaire et de subventions en faveur des festivals d’été.

La décentralisation est étriquée, parce qu’elle n’est qu’administrative. C’est le fédéralisme qui change la nature de l’association entre les entités. Or une nation a une langue. Tout est là : la nation, son langage, sa culture ; et, dans cette perspective, le fédéralisme.

Comment se fait-il qu’en 1898 Maurras qui venait de nourrir pendant sept ans les concepts évoqués par Amouretti, ait décidé de lancer L’Idée de la décentralisation ? Faut-il admettre qu’il aurait conclu que, dans le fond, il n’y avait pas de différence insurmontable entre fédéralisme et décentralisation ?

Ce serait contre-sens. Maurras était connaisseur des mots ; il avait horreur d’entretenir le flou. Il fallait que les mots eussent un sens. Il a donné « le mot de la fin », l’explication, en deux occasions. L’on ne peut donc pas prétendre que pour lui en définitive, les deux notions étaient équivalentes.

Il l’a donné, le mot de la fin, dans ce qu’il appelle lui-même lou mot de Santo Claro : « Que les institutions provinciales s’épanouissent à partir de la province et soient organisées par elle ; voilà l’idée fédéraliste. Qu’elles soient expédiées de Paris ; qu’au lieu d’être semées dans leur territoire naturel, elles arrivent, toutes faites et prêtes, comme les plantes qui parfois voyagent avec leurs feuilles et leurs fleurs mais qui passent vite et meurent loin du sol où elles ont poussé : voilà la décentralisation. »

Il l’a écrit en provençal dans le texte Fédéralisme ou Décentralisation : « Pour des mots nous n’irons pas chercher querelle » : tant mieux, donc, si l’on commence par la décentralisation.

Mais Maurras était bel et bien fédéraliste : il l’exprime une nouvelle fois, dans les quatre lignes que précisément l’on trouve à la fin de L’Idée de la décentralisation : « Qui voudra réorganiser notre nation en devra recréer les premiers éléments communaux et provinciaux. Qui veut réaliser le programme nationaliste, doit commencer par une ébauche de fédération. »

Sur la correspondance Maurras-Penon

Samedi 8 mars 2008

Tony Kunter a rédigé et nous a aimablement transmis pour publication une note de lecture intitulée Maurras épistolier autour de la correspondance Maurras-Penon publiée récemment par les éditions Privat.

Le lecteur aura entre ses mains les lettres les plus intimes et les plus véridiques de celui que l’on voit devenir sous nos yeux l’une des figures incontournables de la scène intellectuelle parisienne, ce qui lui vaudra de suivre Maurice Barrès dans les Trente ans de vie française d’Albert Thibaudet. On demeure d’ailleurs confondu par la pique adressée par ce dernier au sujet des rapports entre le sourd de Martigues et son « maître », prémonitoire au regard de la parution de Dieu et le Roi : « M. Maurras assure que l’anarchisme de son enfance remontait jusqu’à nier la géométrie : on n’y va jamais de main morte dans le Midi. […] Il appartint à Mgr Penon — qui a bien mérité pour cela l’évêché de Moulins — de mettre un frein à ce petit sauvage ». (…)

C’est un jeune Martégal en train de passer le baccalauréat écrivant à son professeur que nous découvrons au tout début du volume si bien que le montage photographique de la première de couverture prend des accents particuliers : on y voit un Maurras vieillissant, devenu Immortel, regardant au loin un portrait de Jean-Baptiste Penon, souvenir d’un passé révolu, et témoignage d’une reconnaissance pour son « maître » qui n’hésitait pas à intriguer pour le recommander auprès des grandes signatures parisiennes de la Belle Époque…

Le maurrassisme hors de France

Mercredi 13 février 2008

On nous signale un prochain colloque sur l’Action française :

La rencontre scientifique sur « l’Action française, culture, politique, société » avait reçu les suffrages de nombreux érudits ou curieux qui s’étaient pressés en mars 2007 au Centre d’histoire de l’I.E.P de Paris. Ce franc succès ne pouvait que conforter les organisateurs (Jacques Prevotat et Michel Leymarie) dans leur volonté de rééditer l’expérience.

Ainsi se tiendra à l’université Paul Verlaine de Metz, les 15 et 16 mai prochains, un nouveau colloque sur le thème du « maurrassisme hors de France : réceptions, influences et transferts ». Olivier Dard et Michel Grunewald seront chargés d’encadrer l’événement. Informations et inscriptions.

Dieu et le Roi

Mardi 27 novembre 2007

Axel Tisserand, qui a déjà publié les Lettres des Jeux Olympiques chez Garnier-Flammarion, publie chez Privat sous le titre Dieu et le Roi la correspondance de Charles Maurras avec l’abbé Penon entre 1883 et 1928.

Sans doute d’autres avant Axel Tisserand avaient exploré ce fonds, Victor Nguyen en particulier, mais c’est la première publication de cette correspondance.

Voici la présentation qu’en fait l’éditeur :

L’abbé Penon, un Provençal devenu évêque de Moulins, a été le précepteur puis le directeur de conscience du jeune Charles Maurras. Une amitié s’est nouée entre les deux hommes, qui n’a pris fin qu’à la mort de Penon en 1928. Il en reste une correspondance inédite, d’un intérêt considérable, près d’un demi siècle de l’histoire politique et intellectuelle de la Troisième République défilant sous nos yeux. Les principaux épisodes, Affaire Dreyfus, Séparation, fondation de l’Action française, Première Guerre mondiale, Bloc national et Cartel des gauches, occupation de la Ruhr, condamnation de l’Action française par Pie XI… sont abordés avec une liberté de ton absolue, aucun des deux hommes n’écrivant pour la publication. Si l’on se souvient que Maurras a été le plus important penseur de la droite française depuis Joseph de Maistre, et que les relations conflictuelles entre la République et l’Église catholique ont été une donnée essentielle de la vie nationale depuis la Révolution, on mesure mieux l’apport de ce document sans précédent, conservé jusqu’à ce jour dans la famille de Maurras.

Maurras, le fascisme et le nazisme

Vendredi 23 novembre 2007

Merci à notre ami Tony Kunter pour sa critique détaillée de l’article précurseur d’Ernst Nolte sur l’Action française. Nous la reprenons sur notre site avec plaisir.

Cet article, publié en 1961, fut certes vivement contesté dès sa parution, tant pour des raisons d’ordre scientifique que pour ses graves lacunes documentaires ; cependant la thèse qu’il présente est généralement admise depuis, sans discussion, surtout par les historiens et commentateurs qui ne connaissent pas Maurras – c’est à dire, hélas, la majorité d’entre eux.

Pour faire court, d’après Nolte, le fascisme est né en France sous la forme de l’Action française. Et c’est celle-ci qui a inspiré, après la fin de la Grande Guerre, c’est à dire une vingtaine d’années après sa propre apparition, ses avatars italien et allemand. Elle en porte tous les excès et en préfigure toutes les déviances.

Comment une telle absurdité a-t-elle pu survivre, se répandre, prospérer, devenir une norme d’usage ? En premier lieu, bien sur, on voit tout l’avantage qu’un Allemand pouvait y trouver, pour tenter de disculper son camp, ne serait-ce qu’un peu. Mais un tel alibi n’aurait jamais pu porter bien loin s’il n’avait trouvé, en France même, un écho puissant et approbateur.

Le débat mérite certes d’être poussé bien au-delà des calculs de ces « maîtres penseurs » soucieux de n’écrire que « l’Histoire qui sert la bonne cause », c’est-à-dire leur cause à eux. Bien que souvent faiblarde, bien qu’énoncée en un temps où l’historiographie maurrassienne était encore balbutiante, l’argumentation de Nolte vaut d’être analysée et discutée au fond. Mais dans l’ordre du succès des idées, ce n’est pas le fond qui aura été déterminant ; c’est l’aubaine que représentait, pour les partis de la gauche française, la possibilité de se décharger sur un ennemi à terre, incapable de se défendre, du poids de leurs propres turpitudes.

Les communistes avaient à faire oublier un certain Pacte du 23 août 1939 et leur entrée tardive dans la résistance. Les socialistes avaient également beaucoup de choses à se faire pardonner ; la plupart des collaborationnistes n’étaient-ils pas sortis de leurs rangs ? Nolte leur apportait la clef de leurs problèmes, et en plus, c’était une parole d’Allemand ! Les vrais collabos, les seuls à stigmatiser, ce n’était pas eux, c’était l’AF ! Sur les quelques exemples qu’on pouvait trouver, il suffisait de sauter par dessus les années de Cagoule pour les faire passer directement de l’AF au fascisme. Ce qui n’était pas trop difficile à faire, pour des staliniens rompus à l’art délicat de la contrefaçon historique.

Le continuum AF-Vichy-collaboration n’était donc peuplé que de maurrassiens, alors que tous les hommes de gauche étaient dans le bon camp, mieux : ils étaient le bon camp. Ramener l’Affaire Dreyfus à une simple affaire de persécution antisémite allait de soi ; et, de vulgarisation en vulgarité, la thèse de Nolte aboutit en 1981 à celle de BHL, L’Idéologie française, par laquelle Maurras conçut Auschwitz dès avant 1900. Quand on met le doigt dans l’anachronisme, celui-ci ne connaît plus de limites.

Tout ce qui est excessif est-il nécessairement insignifiant ? Ce n’est pas certain, car l’oubli, l’inculture, l’absence de curiosité vis-à-vis des sources, le goût de la facilité et du manichéisme empêchent de voir ce qui est excessif et lui confèrent, à défaut de signifiant, du sens commun.

Aucun sujet n’est tabou, pas plus l’antisémitisme de Maurras, qu’il continua de professer bien après que Bernanos ait déclaré (en 1938) que c’était désormais « une cause qu’Hitler avait déshonorée », que le soutien qu’il apporta au Maréchal. Nous avons pris le parti, sur notre site, de publier les textes en intégralité, dans un esprit scientifique, sans les censurer ni les justifier. Mais qu’il nous soit permis d’affirmer que, par rapport au cœur de l’œuvre maurrassienne, il s’agit de sujets bien mineurs.

Nul certes ne va aujourd’hui camper sur la thèse du « bon antisémitisme », qui serait d’État, opposé au « mauvais antisémitisme », qui serait de peau. Mais qu’au moins l’on ne tombe pas dans le plus naïf des anachronismes. Au moment où Maurras s’ouvre à la vie politique, l’antisémitisme est un sentiment largement partagé, présent dans tous les partis et notamment à gauche ; et si tous les gens célèbres de gauche qui étaient antisémites en 1894 devaient être jetés aux poubelles de l’Histoire bien pensante, beaucoup de boulevards et de larges avenues de nos villes devraient être rebaptisés d’urgence. A contrario, qui pourrait contester que la France ne serait pas couverte de rues Maurras si par malheur celui-ci avait disparu en mai 1940 ?

En contribuant à diffuser l’œuvre de Maurras, nous mettons à disposition de chacun l’un des trésors de la langue et de la littérature françaises ; pourquoi nous priver de ces pages magnifiques, de cette pensée fulgurante, d’une inspiration qui a si profondément marqué son époque ? Oui, pourquoi ?

Mais il y a bien au-delà. Nolte écrivait au temps de la guerre froide. Aujourd’hui, le marxisme est mort, mais le totalitarisme demeure. Il se pare des vertus de la démocratie et de la liberté, envahit et uniformise le monde, nos existences et nos cultures. Les systèmes de pensée qui ne sont pas issus du même tronc, qui ne lui soient pas consanguins, qui peuvent lui être opposés sans vaciller ne sont pas légion. La synthèse maurrassienne, avec les excès qui lui sont consubstantiels, n’est ni holiste, ni individualiste ; c’est un hymne à l’Ordre et à la Beauté, non à l’homme ; à la civilisation, non à la masse ou au marché. Alors, oui, qu’elles sont mesquines, les réserves inspirées, sciemment ou non, par les écrits de Nolte et de ses semblables !