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Archives pour la catégorie « Nouveautés »

Anatole France, la paix et le désastre de 1940

Dimanche 2 mars 2008

Nous vous proposons un texte de novembre 1940 : Aux mânes d’un Maître.

Charles Maurras a toujours témoigné une grande admiration, une profonde connivence allant jusqu’à une sorte de reconnaissance filiale, vis-à-vis d’Anatole France qui était son aîné de 24 ans. Et pourtant, Anatole France était dreyfusard, républicain, ami des socialistes…

Maurras le sait et s’en accommode. L’indépendance d’esprit d’Anatole France le séduit, et le rassure ; il sait trouver dans l’œuvre de son Maître assez de passages réactionnaires pour en faire son miel, et il ne lui tient pas rigueur de ses engagements à gauche, qu’il assimile à des caprices sans conséquences ; mieux, il se plaît à retrouver, dans la défiance manifestée par Anatole France à l’égard du christianisme ou de la bourgeoisie, l’écho d’inspirations qu’il a lui-même cultivées au temps de sa jeunesse.

Maurras s’en explique en 1924 dans une plaquette « Anatole France, politique et poète », publiée « à l’occasion d’un jubilé ». Le texte est daté du 19 avril, et il est postfacé par un dialogue publié dans le journal L’Opinion le 11 avril. Entre les deux dates, le 16 avril, Anatole France a fêté ses 80 ans. Dans son texte, Maurras s’attache à démontrer combien Anatole France n’est que superficiellement socialiste, et véritablement réactionnaire… Mais un mois plus tard, c’est la victoire du Cartel des gauches ; et le nouveau pouvoir organise en hommage au vieil écrivain une journée spéciale au Trocadéro, le 24 mai. Maurras ne lui en tiendra aucune rigueur, et Anatole France décédera le 17 octobre suivant.

Trois textes d’Anatole France auront plus spécialement marqué Maurras : d’abord le poème dédié à Leuconoé, d’où il est aisé, mais fort malhonnête, de sortir de son contexte le vers blasphématoire :

Courbe ta belle tête aux pieds du Juif immonde,

puis les dialogues de L’Orme du Mail entre l’abbé Lantaigne et M. Bergeret, que Maurras cite et reprend à plusieurs reprises dans ses œuvres, comme il le fait par ailleurs, entre autres, des réflexions de M. Courtenay Bodley (L’Anglais qui a connu la France), enfin Les Dieux ont Soif, ouvrage publié en 1912, dans lequel Anatole France dépeint crûment les atroces passions qui se déchaînèrent sous la Terreur, et qui fut fort mal reçu par ses amis républicains.

Maurras reprend ces thématiques en novembre 1940 dans une autre plaquette Aux mânes d’un Maître. En ce « mois des Morts » il imagine un dialogue d’outre tombe où il vient réveiller Anatole France pour lui annoncer le désastre de juin, « pire que Waterloo, pire qu’Azincourt ». Et lui expliquer que c’est la République, qu’Anatole France ne révérait que parce qu’elle était pour lui garantie de paix, qui s’était muée en régime belliciste après avoir désarmé le pays, au point de déclarer la guerre au moment où tout avait été fait pour qu’elle soit perdue.

L’argumentation de Maurras, qui reprend le fil des combats menés par L’Action française depuis le ministère Streseman, et qui se situe à un moment des hostilités où, la France sonnée par la défaite et le pacte germano-soviétique tenant toujours, nul ne se hasarde à prédire ce que seront les lendemains, apparaît aujourd’hui plus anachronique encore que ses écrits de 1900. Comment comprendre Munich deux ans après Munich, alors qu’on en parle depuis plus de 60 ans en occultant le désastre de 1940, en faisant comme s’il n’avait jamais existé ?

Maurras certes égrène ses souvenirs, et se complaît à donner encore une fois raison à l’abbé Lantaigne, une suprême fois. Mais son texte nous renvoie aussi à une seconde lecture de son procès de janvier 1945, étape nécessaire, indispensable, non seulement pour disculper les communistes du Pacte d’août 1939 et les socialistes de leur vote massif en faveur des pleins pouvoirs au Maréchal, puis du passage de nombre d’entre eux à la collaboration la plus active, mais aussi pour nier l’existence même de la déclaration de guerre faite par la République, et plus que tout, celle du désastre absolu de 1940.

Revenons donc à 1900, et même à 1895. Maurras gardera toujours gratitude à Anatole France des deux strophes qu’il lui dédia alors, en guise de préface à la première édition du Chemin de Paradis :

Au bord des eaux de lumière fleuries,
Sur l’antique chemin où le Vieillard des mers,
Entre les oliviers de la Vierge aux yeux pers,
Vit dans leur manteau bleu passer les trois Maries,
Tu naquis. Ton enfance heureuse a respiré
L’air latin qui nourrit la limpide pensée
Et favorise au jour sa marche cadencée.

Le long du rivage sacré,
Parmi les fleurs de sel qui s’ouvrent dans les sables,
Tu méditais d’ingénieuses fables,
Charles Maurras ; les dieux indigètes, les dieux
Exilés et le Dieu qu’apporta Madeleine
T’aimaient ; ils t’ont donné le roseau de Silène
Et l’orgue tant sacré des pins mélodieux,
Pour soutenir ta voix qui dit la beauté sainte,
L’Harmonie, et le chœur des Lois traçant l’enceinte
Des cités, et l’Amour et sa divine sœur,
La Mort qui l’égale en douceur.

Aux mânes d'un Maître

Tolstoï, l’illuminé devenu anthropophage

Samedi 2 février 2008

L’Anthropophage est un conte sur le romancier russe Tolstoï.

Dès 1896, donc après la publication du Chemin de Paradis, Maurras écrit un conte sur Léon Tolstoï. C’est une attaque en règle contre l’humanitaire et la sensiblerie professés par le vieux gourou russe, dont Maurras peut constater et déplorer l’influence sur une grande partie des milieux littéraires français ; le pacifisme de Tolstoï agit en effet chez les dreyfusards comme un encouragement à la surenchère anti-nationale. Mais le conte n’est pas publié.

Cinq ans plus tard, le premier prix Nobel de littérature échappe à Léon Tolstoï, qui se voit préféré le poète français Sully Prudhomme, peu apprécié par la Revue blanche, organe de l’intelligentsia tolstoïenne et dreyfusienne.

En 1908, dans un article de L’Action française consacré à l’anti-militarisme, Maurras fait brièvement allusion au conte composé douze ans plus tôt. Deux ans après, Tolstoï meurt dans des conditions restées assez mystérieuses.

Et ce n’est qu’en 1931 que Maurras, retrouvant ses notes de 1896, les refond et les publie sous le titre L’Anthropophage. Il s’amuse à expliquer que, doté d’un sens aigu de la prémonition, il avait prévu avec quatorze ans d’avance les vraies raisons de la mort de l’écrivain ; ces jeux du retour sur le temps reviendront plus tard sous sa plume dans divers textes, notamment dans Le Mont de Saturne.

L’Anthropophage se donne un petit air de mystère, vite estompé : Tolstoï n’y est jamais nommé. Mais le « Comte T… » en a tous les attributs : le rang, les prénoms, la maison d’Iasnaïa. À un moment, surgit dans le récit allégorique cet autre histrion dans la philosophie que fut Marcellin Berthelot, lui aussi sous un nom à peine contrefait.

Portrait de Charles Maurras

L’Anthropophage ne fut publié qu’en livre d’art sous emboîtage, tiré à un peu plus de mille exemplaires. Il est orné d’un portrait de Maurras gravé par Édouard Chimot, contient sur deux pages un fac-similé du manuscrit du début de la préface, et huit illustrations.

L'Anthropophage, Charles Maurras Autographe Maurras fac simile L'Anthropophage 1 Autographe Maurras fac simile L'Anthropophage 2 Achevé d'imprimer calligramme Maurras l'Anthropophage

Pour comprendre ce qu’était l’influence de Tolstoï au temps où Maurras écrivait la première version (inconnue de nous) de son conte, voici ce qu’en écrivait Léon Daudet dans ses Souvenirs Littéraires publiés en 1925. Tolstoï y est abordé entre Wagner et Ibsen ; le commentaire, aujourd’hui impubliable mais que nous reprenons en intégralité, se termine par une évocation de la mort de Tolstoï, écrite bien avant que l’auteur ait pu prendre connaissance du texte de L’Anthropophage.

La période de l’Entre-deux-guerres, qui va de 1885 à 1898 environ, marque en littérature comme en musique un obscurcissement singulier de l’esprit français. Les plus éclairés parmi nos compatriotes se cherchent et ne se trouvent point. Une vogue excessive, dans laquelle il entre plus de snobisme que de discernement, va à quelques étrangers représentatifs ou considérés comme tels (…)

Tourgueniev, homme envieux, perfide et qui possédait de nombreuses relations en France, avait fait tous ses efforts pour tenir sous le boisseau son ancien ami et concurrent heureux Léon Tolstoï. Mon père, néanmoins, lut Guerre et Paix qu’on venait de traduire dans notre langue, et en fut enthousiasmé. Il parlait de ces trois volumes à tous ses amis. Il ne cessait de les citer. Il en savait des passages par cœur. Vers le même temps, Melchior de Voguë publiait ses études sur le roman russe. Cette admiration pour le grand écrivain et observateur de Guerre et Paix et d’Anna Karénine rencontra la vague anarchique, pacifiste et révolutionnaire qui s’attachait au genre de vie rustique, paradoxal et falot de l’apôtre d’Yasnaïa Poliana. La sottise humanitaire, conséquence de notre humiliation et du traité désastreux de Francfort, se mit sur Tolstoï, adopta, prôna, encensa démesurément, et pour tout le côté caduc et désuet de son œuvre, le grand vieillard aux yeux d’eau et de rêve. L’ancien levain des Misérables et les attardés du romantisme fermentèrent de nouveau avec Résurrection. Les pessimistes formés à l’école de la métaphysique allemande, d’Hartmann et de Schopenhauer, se ruèrent sur La Puissance des Ténèbres. Le troupeau absurde des démocrates chrétiens, en quête d’une hérésie nouvelle qui devait être, vingt ans plus tard, le modernisme, se mit à pousser, autour du faux évangéliste, des bêlements de joie.

Dans le monde des gens de lettres, des professeurs d’université, des politiciens, des magistrats, des journalistes et des oisifs, ce fut à qui réhabiliterait la prostituée, le souteneur, la proxénète et le malandrin. Ce fut, pour employer le jargon de l’époque, à qui se pencherait sur les enfers de la société, en extrairait et en chérirait les plus sordides et les plus flasques échantillons. Le bagnard prit une auréole. Les déclassés des deux sexes devinrent des sujets d’attendrissement, des dessus de pendules moscovites. Il n’y eut plus de franches canailles, mais de pauvres gens, précocement dévoyés et que de bonnes paroles, des conférences appropriées, auraient tôt fait de remettre dans le droit chemin. Maurice Pujo, dans sa belle pièce satirique Les Nuées, a fait un véridique tableau de ces aberrations d’après ses souvenirs de l’Union pour l’Action Morale. Il y eut là, en effet, pendant plusieurs années, une source jaillissante de comique. Le gobe-mouches Henri Bauer, invraisemblable primaire à tête de Dumas père, qui pontifiait à l’Écho de Paris de Valentin Simond, alignait des colonnes de prêche laïque sur la non-résistance au mal par la violence, qu’il interrompait soudainement pour éreinter une pauvre vieille actrice du nom de Léonide Leblanc.

De cette non-résistance au mal, il n’était pas un banquier, pas un pilleur d’épaves, pas un déchet de tripot, pas un usurier de Paris, qui ne parlât avec les larmes aux yeux. Les frères Natanson, Alexandre et Thadée (il fallait entendre Forain prononcer, en accentuant le T, ce prénom de Thadée !), étaient directeurs d’une Revue blanche où ces insanités faisaient florès. Thadée avait une barbe noire, un masque empâté de sémite gras. Alexandre avait les yeux blancs d’un lapin albinos, le poil sec d’un Hébreu employé de banque. Ils s’étaient adjoints :

– un phénomène anarchiste à tête de Yankee de caricature, du nom de Félix Fénéon ;

– Lucien Mühlfeld ;

– un sémite jouant les jolis garçons avec un chapeau mou à l’artiste et un tout petit nez droit dans une physionomie trop régulière (cette sous-variété est horrible) appelé Léon Blum ;

– l’absurde logicien Rémy de Gourmont et quelques autres symbologhettos.

Tout ce monde-là pontifiait, dogmatisait, tolstoïsait, s’apitoyait, Ysnaïait-Polianait en cadence, déclarait qu’on ne verrait plus jamais, jamais la guerre, qu’il était absolument inutile de s’y préparer, que l’on se foutait de l’Alsace-Lorraine, qu’elle ne valait pas le petit doigt de pied, que les militaires étaient les plus bêtes des hommes, que la patrie était un mythe et un mythe odieux, etc., etc. Il y aurait un choix effarant à faire de ces insanités, qui s’abritaient sous la grande renommée du bonhomme Tolstoï. Le pauvre vieux fou, par ses disciples, aura certainement contribué à notre manque de préparation à la guerre. Méfions-nous du millionnaire et aristocrate en sabots, qui retape sa blouse et son pantalon lui-même. Méfions-nous des loups ravisseurs qui viennent vêtus de peaux de brebis, dit le véritable Évangile.

Périodiquement, afin de réchauffer le zèle des prosélytes, un enfant de chœur du tolstoïsme faisait le voyage d’Yasnaïa et rapportait, au retour, ses impressions et celles du maître. Léon Nicolaïevitch semblait avoir gardé toute sa géniale ironie pour ses œuvres, tant ses appréciations sur la littérature française étaient absurdes et enfantines. Je ne me rappelle pas le détail. Mais, sollicité par son interlocuteur, il ne manquait pas d’attribuer une grande importance, dans le mouvement des esprits contemporains, à Rémy de Gourmont, à Léon Blum et aux frères Natanson. Ensuite il recommandait de boire de l’eau, de ne pas fumer, de s’abstenir de viande rouge, de faire comme les frères Doukhobors et de refuser le service militaire. Henri Bernstein, dramaturge selon l’éthique de la revue des Natansons, a suivi ce conseil, mais ça ne lui a pas trop bien réussi.

Léon Tolstoï, personnage amer et tragique, que de fois j’ai songé à toi, à ce mélange de sublimité et de sottise qui fit ta profonde originalité, et à ta funeste influence ! Ô fils métaphysique de Rousseau, bien plus noble certes que ton père, comment alliais-tu la perspicacité la plus aiguë quant aux hommes, et le plus noir aveuglement quant aux idées ? Comment te retrouvais-tu toi-même, lorsque tu te cherchais âprement, ô solitaire ? C’est surtout ta fin qui me hante, ta fin errante et désespérée, où tu fus poursuivi, j’en suis sûr, par tous tes fantômes contradictoires, ta propre pitié muée en colère et ton humilité muée en orgueil.

La Revue blanche a existé de 1889 à 1903. Alexandre Natanson en assura la direction entre 1891 et 1902.

Corps glorieux

Mercredi 19 décembre 2007

Corps glorieux ou Vertu de la Perfection est un livre d’art édité en 1928 chez l’imprimeur Léon Pichon, puis l’année suivante chez Flammarion. Maurras présente ce texte comme un prolongement immédiat de la préface de La Musique intérieure ; c’est également une suite au Tombeau du Prince puisque Maurras précise qu’il en a rédigé l’essentiel lors de son passage à Rome, au retour de Palerme où il s’était rendu pour les funérailles du duc d’Orléans.

Un large extrait en avait déjà été publié dans le numéro de Noël de L’Illustration du 4 décembre 1926. Le texte sera ensuite repris, en 1937 dans Les Vergers sur la Mer, en 1939 dans Le Voyage d’Athènes, puis dans les Œuvres capitales. Il ne sera donc livré au grand public que plus de dix ans après son écriture ; peut-être faut-il y voir un effet de la condamnation vaticane de fin 1926. En effet, cette réflexion philosophique sur la Mort, écho lointain de la découverte d’Athènes que fit Maurras en 1896, n’est pas explicitement anti-chrétienne, mais n’aurait pas manqué de passer pour telle dans le climat de polémique avivée qui suivit immédiatement la condamnation. Maurras préféra dès lors une diffusion confidentielle à ses amis bibliophiles.

Très court (moins de 5 200 mots) par rapport à sa densité, truffé de citations mythologiques, poétiques et littéraires, Corps glorieux ne fait aucune incursion dans l’actualité ni dans la modernité. Mais il suffit d’un peu d’attention au lecteur d’aujourd’hui pour en saisir toute la charge subversive, et mesurer toute la distance entre la Mort athénienne que chante Maurras et la « fin de vie » proposée par notre actuel modèle social hédoniste et mercantile.

Hegheso

Le bas relief mortuaire d’Heghêso évoqué par Maurras dans Corps glorieux.

 

Corps glorieux 1 (Flammarion) Corps glorieux 2 (Flammarion) Corps glorieux 3 (Flammarion)

Modèles de culs-de-lampe utilisés dans l’édition Flammarion de Corps glorieux.

 

La Bataille de la Marne

Vendredi 14 décembre 2007

Maurras décrit longuement la genèse de La Bataille de la Marne dans sa préface de La Musique intérieure et se demande s’il la finira un jour. Non seulement elle restera inachevée — la septième partie se poursuivant, après la quatrième strophe, par des pointillés suggérant que de nouveaux vers sont attendus — mais elle ne sera plus republiée en intégralité. Dans les Œuvres capitales, Maurras se contente de reprendre les quatre strophes de la première partie.

La première édition date du 1er septembre 1918, dans la revue Le Feu. Elle comprend les trois premières parties et une strophe de conclusion qui deviendra ensuite la première de la quatrième partie. La totalité des 47 strophes est publiée dans l’Almanach de l’Action française pour l’année 1919, et reprise sous forme de fac simile du manuscrit en 1923, aux éditions Édouard Champion, puis dans La Musique intérieure. La fin de la rédaction date donc des derniers jours de 1918.

La Bataille de la Marne se veut un poème épique. Maurras ne s’y contente pas de chanter la bravoure et le mérite des armées françaises, il insulte, il détruit, il anéantit l’ennemi allemand. Derrière le langage poétique, toujours plus difficile à décrypter en première lecture que ne peut l’être un article de journal, l’expression de Maurras est d’une très rare violence, d’une outrance pleinement revendiquée. L’Allemand est resté un Barbare, un être malfaisant, un bâtard, impropre à recevoir les bienfaits de la civilisation ; il fut certes jadis, grâce à la Chrétienté, sur le point d’accéder à une pleine humanité, mais la révolte nihiliste de Luther l’a fait retomber dans son Walhalla primitif d’où rien de beau, rien de construit, rien de pensé ne peut sortir.

C’est dans la troisième partie que l’attaque atteint son summum ; un seul vers sur ces soixante justifierait aujourd’hui une indignation planétaire !

Ce n’est que dans la strophe de conclusion que l’on retrouve un peu de rationalité ; comme l’a fait en d’autres temps Tyrtée le Spartiate d’adoption, le poète en armes se doit d’insuffler chez le soldat une haine inexpiable de l’ennemi. L’acte de guerre doit être sublimé en œuvre pie, en croisade civilisatrice. C’est à ce prix que le combattant pourra se surpasser.

Maurras cependant développe aussi une leçon politique ; que l’on ne s’apitoie pas sur le triste sort de l’Allemand ! Celui-ci cherchera à nous amadouer, à regagner par la négociation et la fourberie de son caractère ce qu’il a perdu sur le champ de bataille. Non, il faut être sourd à toute compassion, et ne rien lâcher.

Mais il ne faut pas que la violence du propos occulte trop, pour le lecteur d’aujourd’hui, la qualité poétique intrinsèque de l’ode. Dans son dernier article, publié dans Le Mercure de France du 1er novembre 1918, soit huit jours avant sa mort, Guillaume Apollinaire rend un vibrant hommage à l’écriture de Maurras :

(…) Ce long fragment offre d’autant plus d’intérêt qu’on y peut voir que le goût légitime de M. Charles Maurras pour les règles et la tradition ne l’aveugle point sur l’utilité de les observer superstitieusement. Ces vers ressortissent au genre de ce qu’on appelle « le vers libéré ». On y fait rimer le pluriel avec le singulier, et la rime devient parfois si faible qu’elle confine à l’assonance ; l’hiatus même y laisse se heurter deux voyelles.
Du reste, la liberté avec laquelle M. Charles Maurras a osé aborder le ton de l’ode n’ôte rien au nombre de ses strophes, à la fermeté de sa langue, à la recherche d’une pensée qui même en pindarisant sait s’exprimer simplement et harmonieusement. Ses modèles, à mon sens, ne se trouvent ni au XVIIe, ni au XIXe, ni au XXe siècle ; ce sont Pindare et Ronsard. Mais tout le monde n’a pas compris la qualité de ces divertissements. Le goût de la jeunesse est aujourd’hui si divisé ! Ils aideront toutefois à combattre la tendance que l’on a, dans certains milieux, à se laisser troubler beaucoup plus que de raison par les centons et les pastiches dont la perfection n’emporte nullement la légitimité et qui peuvent bien amuser le lecteur sans honorer leur auteur, chez qui ils décèlent plus d’habileté et de bonheur que de talent.

L’autorité d’un Maurras peut encore servir, quand on remarquera la simplicité de ses vers, à se laisser aller avec moins de complaisance et seulement en souriant, à goûter la subtilité et l’excessive afféterie des courtes pièces de vers de certains prosateurs qui gongorisent sans mallarmiser le moins du monde. Enfin, les astuces d’un maître si traditionaliste que l’est le rédacteur en chef de l’Action française, montrent assez que l’audace est bien dans la tradition des lettres françaises et que les innovations peuvent bien être et sont généralement le fait des plus cultivés, de ceux qui, tout en ayant le plus de dons ont également le plus de métier.

Quand on laboure un champ, il faut que la terre soit promptement retournée, de façon à ce que toutes les particules du sol soient tour à tour et d’année en année exposées au soleil. Il en est de même de la langue. Du moment qu’un auteur se conforme à l’usage du point de vue de la syntaxe et du vocabulaire, et sauf les exceptions qui viennent confirmer cette règle, il doit, dans une matière aussi conventionnelle que l’expression poétique, être laissé libre d’en approfondir toutes les ressources, de tout remanier à son gré, pour le plus grand bien de la langue qu’il travaille à rendre plus nette, plus claire, plus riche et plus belle, et pour le plus grand profit de l’esprit humain.

Au contraire, les prétentions des puristes et des grammairiens, quand elles vont à des excès, ne servent de rien qu’à appauvrir le langage, qu’à éteindre l’imagination des poètes et qu’à préparer la mort de la langue. Les poèmes de Maurras donnent une leçon de mesure. On peut en faire son profit dans tous les camps littéraires.

Ces lignes, écrites juste avant l’Armistice, répondaient aux seize premières strophes, parues dans Le Feu deux mois auparavant. S’il avait pu lire les trente et une suivantes, Guillaume Apollinaire n’aurait sans doute pas changé d’avis.

Une nouvelle copie du jeune Maurras

Mardi 4 décembre 2007

André Chénier a toujours tenu une place importante dans la hiérarchie des « maîtres de la vie d’esprit » de Charles Maurras, qui lui a consacré de nombreuses études.

Le « cahier d’honneur » du collège d’Aix nous révèle que, dès sa quinzième année, le jeune Maurras portait à Chénier un attachement plus que purement scolaire.

La dissertation qu’il a composée sur le thème de La Jeune Captive est datée, d’après la transcription du chanoine Côté, de janvier 1883. Le vieil homme, à qui l’abbé Penon transmit à l’approche de la mort ce précieux document, en a publié le texte quarante ans plus tard dans les Cahiers Charles Maurras ; mais contrairement à la dissertation sur Tacite, nous n’avons pas vu l’original, si tant est qu’il ait été conservé, hypothèse au demeurant fort improbable. Il est donc possible que le texte que nous reproduisons contienne des erreurs de lecture ou de retranscription.