L’Homme et non l’homme selon Rousseau

Quoi qu’on en ait dit, Maurras ne se complut jamais à jouer au sociologue, ni au philo­sophe, ni à l’anthropo­logue. Son œuvre est celle d’un journaliste ; c’est la mise bout à bout de milliers et de milliers d’articles écrits tout au long de sa vie, de 1886 à 1952. Il y eut certes des exceptions : sa poésie bien sûr, quelques contes, des préfaces, une abon­dante corres­pondance, et Le Mont de Saturne qui a la forme d’un roman. Mais jamais il ne put, ou ne voulut, réunir et structurer ses idées, qu’elles soient politiques, sociales, litté­raires ou esthétiques, dans un Essai, voire dans une Somme qui aurait pris valeur de référence. Tous ses ouvrages, même les plus homogènes, même les moins contingents, sont des collections d’articles, parfois retouchés, mais qui conservent leur marque d’origine et leurs singularités.

Maurras manifesta cependant plusieurs fois l’intention d’aller au delà, et en fit même l’annonce. Mais au bout du compte, il laissa ce soin à d’autres. Il avait développé et souvent plusieurs fois repris, dans des centaines d’articles, tous les éléments nécessaires à ce qui pourrait constituer une volumineuse « Synthèse politique » personnelle, sur le modèle de ce que fit Auguste Comte, ou de ce que faisait son contemporain Henri Bergson. Il sentait certainement que la réalisation d’une telle Synthèse était aussi nécessaire qu’elle était réclamée par ses amis, et il se résolut, après avoir passé la soixantaine, à en confier la réalisation à l’une de ses collaboratrices : madame Jules Stefani, née Rachel Legras, alias Pierre Chardon.

Mme Stéfani se mit à l’ouvrage, rassemblant et classant tout ce que Maurras avait composé jusqu’en 1930. Cela donna naissance, d’abord aux vingt volumes du Dictionnaire politique et critique, puis, en 1937, à Mes idées politiques. Si le monumental Dictionnaire est organisé selon l’ordre alphabétique, Mes idées politiques se veut une construction logique, partant de fondements anthropologiques et sociologiques pour aboutir, par degrés successifs, à la démonstration de la supériorité du régime monarchique. Amitié, Ordre et Beauté y deviennent des notions intermédiaires, quintessence des aspirations de l’Homme à être pleinement soi-même, puis rendant nécessaires à leur tour une organisation politique qui les favorise et les pérennise.

Maurras dut être satisfait de cette architecture ; non seulement il signa et revendiqua Mes idées politiques, mais seul son nom y apparaît. Et ce fut un grand succès de librairie. Ce qui est moins connu, c’est que les droits d’auteur étaient intégralement versés à Rachel Stefani – et qu’il en resta ainsi après leur brouille survenue en 1938.

Quelques années plus tard, Melle Jacqueline Gibert obtiendra des résultats beaucoup moins probants avec Sans la muraille des cyprès, dont le cahier des charges était d’actualiser Mes idées politiques après la défaite de 1940 et de les résumer en format poche. Maurras désavoua l’ouvrage et il n’y eut plus d’autre tentative.

Mais revenons à l’anthropologie. Le célèbre texte maurrassien posant les principes de la vie de l’homme en société, où il est question de Hobbes (l’homme est un loup pour l’homme) puis de Robinson rencontrant Vendredi (l’homme devient un Dieu pour l’homme), enfin du dépassement de cet antagonisme, a toutes les allures d’un premier étage des fondations de la synthèse politique qui va suivre dans Mes idées politiques. Tout laisse penser qu’il a été écrit à cet effet, en 1937, d’autant que rien ne vient démentir cette impression. Son auteur semble revenir sur de longues recherches qu’il résume brillamment.

En fait, ce texte avait été publié sous le titre « Amis ou Ennemis », dans la Gazette de France, le 23 septembre 1901, et n’a subi aucune retouche depuis. Il n’avait aucunement été conçu pour introduire une Somme complète de réflexions politiques allant de la base au sommet. Pierre Chardon l’a trouvé et lui a donné ce statut, trente ans après sa première publication. Et depuis, il se porte fort bien dans son nouveau rôle.

Il prend son nouveau titre L’Homme dans un petit livre d’art, Principes, qui paraît en 1931.

Principes est en quelque sorte un précurseur de Mes idées politiques. Il contient quatre textes, non référencés, sans préface ni explications. Les deux premiers deviendront les piliers de Mes idées politiques, puis du tome II des Œuvres capitales. Et tout cela grâce à Rachel Stefani…

Libre à qui veut, aujourd’hui, d’affirmer que la pensée politique de Charles Maurras repose sur une réflexion anthropologique fondamentale qui lui sert de soubassement. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus.

Il reste que Amis ou ennemis, devenu ensuite L’Homme, est une magistrale réfutation, en quelques pages, de toute la construction fantasmatique de Rousseau. Et ne serait-ce que pour cela, ce texte vaut d’être porté à la connaissance du monde entier !

La Démocratie religieuse

Le dimanche 11 mai 1924, la Chambre Bleu horizon issue de la guerre fut renversée par une coalition des gauches.

Pie XI dit alors au cardinal Billot :

« Vos Français ont bien mal voté !

— Très Saint Père, c’est la faute de votre nonce.

— Mon nonce, s’écria le Pape en frappant la table du poing, le nonce fait ma politique ! Ma politique ! »

Le nonce, effectivement, ne faisait qu’appliquer les instructions romaines, morigénant les évêques et leur enjoignant de ne plus soutenir exclusivement les candidats hostiles aux lois laïques et aux persécutions qui les avaient accompagnées avant-guerre.

Cette politique c’était la politique d’entente avec Briand, et cette colère de Pie XI, pape désastreux à bien des égards, était le premier acte d’un processus qui, rompant avec la politique de son prédecesseur saint Pie X, allait mener à la condamnation de l’Action française par Rome en 1926-27.

Quelles forces politiques relevaient donc la tête pour servir cette politique que l’on a pu taxer de « second ralliement » ?

Celles-là mêmes combattues par Maurras dès avant la guerre au cours de sa longue polémique avec Marc Sangnier : la démocratie-chrétienne naissante, dans sa variante qu’était le Sillon, que l’on décrirait aujourd’hui comme un mouvement de « chrétiens de gauche ».

La polémique avait été résumée par Maurras dès 1906 dans Le Dilemme de Marc Sangnier, qui forme la première partie de La Démocratie religieuse en 1921. Polémique longue, faite de lettres croisées, textes échangés dans divers journaux et se répondant parfois à des mois d’écart : on comprend que Maurras soit revenu dessus pour en faire un volume accessible. Le ton est au début fort courtois, il se dégrade sur la fin : laissons le lecteur juge des mérites de l’un et l’autre disputeurs.

Cette polémique revêt une importance particulière : c’est elle qui fixe et permet d’approfondir les positions religieuses de l’Action française et de Maurras à une époque où les passions religieuses et anticléricales sont l’un des thèmes majeurs de la vie politique. Elle aboutit à ce qui paraît une victoire des thèses de l’Action française sinon de ses membres quand le Sillon est condamné par Pie X en 1910. Maurras ne s’y trompe pas, qui annexe la condamnation citée in extenso à son Dilemme de Marc Sangnier tel que revu en 1921.

La démocratie-chrétienne naissante ne désarmera pas facilement, même le Sillon une fois condamné : elle conserve des partisans presque mystiques, des publicistes, des parlementaires, des prêtres et des évêques. Et la contre-attaque se fera en grande partie contre l’Action française sous la forme de polémiques incessamment entretenues.

Les unes sont sérieuses, elles touchent la pensée proprement politique du mouvement et de Charles Maurras sur les points où elle rencontre la religion : on peut dire, à grands traits, que c’est à ces objections, polémiques et exigences de précision que répond la volumineuse Politique religieuse de 1912, qui est reprise pour former la deuxième partie de La Démocratie religieuse. Là encore il s’agit d’un volume largement fait d’articles signés par Maurras dans plusieurs journaux ou revues et repris pour être refondus en un volume cohérent. On peut dire qu’avec les deux premières parties de cette Démocratie religieuse, dès avant guerre, l’essentiel des positions de l’Action française regardant la religion sont fixées, et avec elles les grandes lignes qui fourniront les motifs — du moins les motifs avouables — à la condamnation de l’Action française par Rome en 1926-1927. Levée en 1939, elle s’articulait précisément autour des rapports entre politique et religion.

Les autres critiques sont presque grotesques. C’est la figure irritante de l’abbé Jules Pierre, maigre polémiste brouillon et d’assez mauvaise foi, qui les domine comme exemplaire. Il faut aussi citer les noms de Lugan et Laberthonnière. Trop longtemps sans doute, Maurras a négligé de répondre à ces libelles injurieux, à ces accusations sans fondement soutenues par des textes tronqués quand ils ne sont pas falsifiés. Accusations de nietzschéisme, de néo-paganisme, d’appartenance à ce qu’on n’appelait pas encore la « culture de mort », ou simple dénégation de tout droit pour Maurras à parler de la religion catholique ou de l’Église puisqu’il dit encore à l’époque ne pas y appartenir et se décrit ou se laisse décrire comme agnostique. Répondre à ces polémiques qui n’auraient besoin que d’un peu de bon sens et d’honnêteté pour être dissipées a finalement été indispensable devant leur multiplication et leur reprise. Pour l’essentiel ce sont ces réponses que reprend à son tour L’Action française et la Religion catholique, ouvrage de 1914 qui forme la troisième partie de notre Démocratie religieuse de 1921. Maurras a-t-il mesuré dès avant-guerre le poids que pourraient prendre ces calomnies sans cesse réitérées malgré leur absurdité et leur manque de simple vérité factuelle ? Ou n’a-t-il fini par répondre et ramasser l’essentiel de ces réponses en un seul livre que sur les instances de ses amis scandalisés par les accusations de quelques libellistes qui s’appliquaient à s’entre-hystériser sur le nom de Maurras ? Cela nous vaut en tout cas une galerie de procédés peu reluisants et, ce qui est sans doute plus important, quelques confidences personnelles de Maurras sur son parcours intellectuel et religieux.

La contre-révolution pour héritage

L e 1er septembre est sorti Charles Maurras, la Contre-Révolution pour héritage aux Nouvelles Éditions latines. Le premier livre de Tony Kunter s’appuie sur une épistémologie de l’histoire des idées novatrice, en se rattachant à l’école de la contextualisation de Quentin Skinner tout en en énonçant les limites. Cet essai est aussi fondé sur une histoire à la source, dépassant la traditionnelle histoire-problématique à la française.

Analysant les rapports entre Louis de Bonald et Charles Maurras, Tony Kunter conclut à la captation d’un héritage en déshérence. Autour de Joseph de Maistre se jouent les rapports entre positivistes et catholiques au sein de l’Action française. Enfin, cette récupération et ce recalibrage d’auteurs s’apparentent à une refondation contre-révolutionnaire, centre névralgique de la pensée de Charles Maurras.

Voilà tout le programme de l’ouvrage de Tony Kunter qui présente une analyse de la pensée de Charles Maurras sous un angle inédit. Le sujet reste de plus d’actualité : la pensée maurrassienne a largement influencé la Ve République jusqu’au concept de monarchie républicaine souvent évoqué de nos jours.

Tony Kunter a contribué à la variété des publications de ce site — voir l’onglet Textes sur Charles Maurras. La plupart de ces apports constituent des outils complémentaires à son ouvrage, l’ensemble constituant son master en histoire des idées politiques, soutenu à L’Université Toulouse II Le Mirail en 2007 sous la direction de Jacques Cantier et Jean-François Soulet.

Tony Kunter est né à Toulouse le 15 septembre 1983. Il vit une enfance cloîtré dans un appartement de la banlieue toulousaine où il s’intéresse très vite à l’écriture et à l’histoire. Deux fois lauréat du Concours de la Résistance et de la Déportation (en 1998 et en 1999), il poursuit ensuite des études historiques où il rencontre rapidement la figure et l’œuvre de Charles Maurras, dans le cadre d’un commentaire de l’affiche annonçant le premier numéro de L’Action française quotidienne en mars 1908. Après la mort de son père dans des circonstances douloureuses en 2005, il se passionne pour les auteurs contre-révolutionnaires Louis de Bonald et Joseph de Maistre. De là lui vient l’idée de cette étude sur les filiations de la pensée maurrassienne avec celle des théocrates, étude que nous vous recommandons tout particulièrement.

Le bilan désastreux des Bonaparte

Les choix politiques de Charles Maurras se sont précisés au cours des dernières années du dix-neuvième siècle, pour ne plus changer par la suite. Il se prononce d’une part pour un régime fort, ne craignant pas d’utiliser l’adjectif autoritaire, d’autre part pour un régime héréditaire. Si l’on en restait là, le bonapartisme pourrait s’imposer comme une réponse adaptée. Il ne saurait cependant en être ainsi car Maurras, bien avant de s’intéresser au pouvoir central, avait pris fait et cause pour un régime décentralisé, voire fédéraliste. Et la synthèse sera complète lorsque, au commencement son Enquête sur la monarchie, Maurras précisera que celle-ci doit également être traditionnelle, c’est à dire qu’elle renoue le fil de la lignée capétienne, interrompu par les révolutions et les républiques.

Le bonapartisme est donc doublement hors course, d’abord comme expression la plus aboutie du jacobinisme centralisateur, ensuite comme partie prenante, simple variante césarienne, du régime révolutionnaire, qui reste son fondement idéologique.

Cependant Maurras ne s’étendra pas davantage sur la critique du bonapartisme. Il laissera ce soin à Jacques Bainville, et à quelques autres. Ce n’est qu’en juillet 1929, à l’âge de soixante et un ans et après avoir accumulé une œuvre considérable, qu’il publiera la première version d’un opuscule Napoléon avec la France ou contre la France. Il n’y avait à cela aucune urgence de l’actualité ; le livre s’ouvre sur l’évocation des cérémonies du centenaire de la mort de l’Empereur, qui ont eu lieu en 1921, huit ans auparavant.

Dans ce texte il n’est pas seulement question du grand Napoléon, mais des deux Empires et de leurs destinées parallèles, des politiques bonapartiste et d’inspiration bonapartiste face à l’histoire, depuis Richelieu jusqu’au traité de Versailles, enfin de l’influence de la geste napoléonienne sur la littérature et les idées politiques. Dans tout cela, l’Allemagne occupe une place centrale ; toute la trame du livre tient dans le constat que ce sont les deux Napoléon qui ont fait l’Allemagne, et par là-même le malheur de la France. De fait, Maurras n’aura jamais écrit sur Napoléon en lui-même.

En 1932, Maurras sort une nouvelle version du même livre, actualisée par les événements et la critique de livres venant de paraître ; c’est celle que nous publions aujourd’hui. De larges extraits en seront repris en 1937 dans Jeanne d’Arc, Louis XIV, Napoléon, synthèse que l’on retrouvera ensuite dans les Œuvres capitales.

Martigues et ses trente beautés

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Le 11 juillet 1888, Maurras est reçu à la Société des Félibres de Paris. Il a alors tout juste vingt ans, et réside dans la capitale depuis deux ans et demi ; il y passe son temps dans les bibliothèques et vivote d’articles qu’il donne à L’Observateur français, à La Réforme sociale et à quelques autres revues.

Il est encore totalement inconnu du public, mais pas de la Société des Félibres de Paris ; en effet, quelques mois plus tôt, celle-ci organisait un concours sur Théodore Aubanel. Son choix se porte à l’unanimité sur une contribution montrant un tel niveau de connaissance du sujet que tout le monde est convaincu que le nom du lauréat, Maurras, est un pseudonyme sous lequel se cache quelque vieil érudit.

De cette aventure, le jeune Charles Maurras aura gagné un Premier prix décerné par le Ministère de l’instruction publique, ainsi qu’une invitation à rejoindre la Société des Félibres de Paris, ce qui sera fait ce 11 juillet. Ce soir-là, en l’absence du président Sextius Michel, la séance est animée par M. Maurice Faure, ancien ministre et vice-président du Sénat, alors député de la Drôme. Maurras y prononce, en guise de discours de réception, un éloge en provençal de sa ville de Martigues, à laquelle il attribue trente beautés.

Ce texte paraît d’abord en septembre 1888 dans la Revue félibréenne, puis dans l’Armana Prouvençau pour l’année 1890. Il sortira de l’oubli en 1915 : Maurras rassemble alors, dans L’Étang de Berre, divers textes de jeunesse sur Martigues et la Provence, pour en faire un livre publié au profit des blessés de la guerre. Les Trente Beautés y sont accompagnées de leur traduction en français, augmentée de quelques notes.

Il y aura plusieurs éditions de L’Étang de Berre ; nous reproduisons ici les illustrations parues dans celle de 1927. Comme la plupart des textes de L’Étang de Berre, Les Trente Beautés seront également reprises dans les Œuvres capitales. Enfin, elles auraient été tirées en tract en 1972 par le syndicat d’initiative de Martigues.

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Si la ville de Martigues reprenait aujourd’hui pareille initiative, sans doute lui faudrait-il expliquer, pour se mettre en règle avec les canons du développement durable, que la grande mer ne sert plus d’égout, et que la propreté des rues n’est plus assurée par le seul mistral…

Peut-être également la maxime de Félix Gras :

J’aime mon village mieux que ton village ; j’aime ma Provence mieux que ta province ; j’aime ma France par-dessus tout !

semblera-t-elle aujourd’hui bien chauvine, discriminatoire, voire xénophobe ! Surtout, quand elle est reprise par quelqu’un qui s’appelle Maurras ! Et cependant, ce Félix Gras, qui sera capoulié du Félibrige de 1891 jusqu’à sa mort en 1901, était un Rouge du Midi, républicain convaincu, chantant la geste mélangée des Albigeois et des sans-culottes. Les interdits de notre époque sont décidément bien tortueux.

Verlaine, le cinquième maître ?

Paul Verlaine meurt le 8 janvier 1896, dans sa 52e année, pré­maturément usé par une vie d’auto-destruction qu’il avait déli­bérément choisie. Il laisse une œuvre foisonnante, sur laquelle beaucoup a déjà été écrit de son vivant. Chacun considère alors que c’est un des plus grands de tous les temps qui s’en va. Mais que subsiste-t-il aujourd’hui de ce monument incon­tournable de la poésie française et des innombrables études qui lui ont été consacrées ?

Peu de chose, sauf pour les spécialistes, derrière le parfum de scandale, d’homo­sexualité et d’absinthe sous lequel il est commode et bien pensant de le réduire. Grand génie, parce que poète maudit, selon sa propre expression, et rien que pour cela, c’est un peu court pour inciter le lecteur à partir à sa découverte. Court mais tellement simple ! Cela évite toute autre explication.

Car Verlaine, en plus de trente années de production littéraire, a changé plusieurs fois d’école. À chaque fois, il théorise son engagement, et lui donne toutes les ressources de son art. Or que nous évoquent aujourd’hui ces querelles, si vives alors, entre romantiques tardifs, parnassiens, réalistes, décadents ou autres symbolistes ? Il y faut un bon guide, un traducteur !

C’est justement ce que Maurras s’est attaché à faire dans un article publié le 1er janvier 1895 par la Revue encyclopédique. Le jeune Martégal (il n’a pas encore 27 ans), qui a lu et disséqué tout Verlaine, décèle dans les derniers écrits de l’ancien décadent un retour vers le classicisme, qu’il salue et met en perspective, en ne donnant à la vie vagabonde de Verlaine que la place nécessaire pour comprendre l’œuvre, mais jamais davantage.

Cet article, unique pour comprendre Verlaine en son époque, sera repris en 1913 dans le recueil Charles Maurras et la critique des Lettres, préfacé par Henri Clouard, puis en 1923 dans Poètes, un fascicule consacré à Charles Maurras par la revue Le Divan, enfin à titre posthume dans Maîtres et Témoins de ma vie d’esprit et dans les Œuvres capitales.

Plus près de nous, Olivier Bivort a réuni en 1997 sous le titre Paul Verlaine, mémoire de la critique, les principaux articles consacrés au poète de son vivant. L’analyse de Maurras y figure, fidèlement, mais on sent chez l’auteur du recueil une certaine réticence. Comment un Maurras, grand zélateur de l’ordre et de la hiérarchie pourrait-il réellement apprécier un Verlaine, expression ultime d’une sensibilité fugace et débridée ? Ou est-ce plus trivialement pour des raisons de positionnement politique ? Pour relativiser l’appréciation de Maurras, Olivier Bivort cite un extrait d’un autre texte, celui que Maurras fera paraître dans la revue La Plume du 1er février 1896 :

Paul Verlaine laisse un grand nom ; mais je ne sais s’il laisse une œuvre.

Il y a même « pire » dans ce qui suit :

Il ne lui est jamais arrivé de soutenir rien de parfait…

Mais tout cela est secondaire, dérisoire. Entre la mort de Verlaine et l’article de La Plume, sur 22 jours du mois de janvier 1896, Maurras aura écrit pas moins de quatre autres articles récapitulatifs sur Verlaine, un dans Le Soleil, deux dans La Gazette de France et un dans la Revue encyclopédique. C’est l’ensemble qu’il faut considérer. Par ailleurs, l’article de La Plume avait un autre objet : désigner celui qui succèdera à Verlaine au titre honorifique de Prince des Poètes. Maurras y défend Moréas, et toute son argumentation tend vers ce but. Mais c’est Stéphane Mallarmé qui sera choisi.

Un autre universitaire spécialiste de Verlaine, Jacques Robichez (1914-1999), semble aller dans le même sens. Venant de quelqu’un qui s’est longtemps déclaré maurrassien, le jugement vaut d’être versé au dossier. Dans sa communication au troisième colloque Maurras d’Aix en Provence (1974), Robichez analyse les contributions de Maurras à la Revue encyclopédique, entre 1892 et 1900. Soulignant que cette publication est globalement orientée au centre gauche, il lui semble déceler dans les articles de Maurras des connivences, des indulgences, qui, écrit-il, ne se reproduiront pas par la suite. Et il cite, comme bénéficiaires de ces indulgences, Clemenceau, Rimbaud et Verlaine, ainsi que « le premier Léon Daudet, celui des Kamtchatkas et du Voyage de Shakespeare ».

Voici donc tracée l’hypothèse : pour brillante et éclairante qu’elle soit, l’étude de Maurras sur Verlaine publiée en Janvier 1895 n’est qu’une étude alimentaire, adaptée à la couleur politique de la revue qui l’accueille, comme le jeune journaliste Maurras en a produit des quantités, pour vivre. Et ni la qualité de la documentation, ni la finesse de l’analyse, ne préjugent d’un sentiment favorable au fond.

Fort bien. Mais pourquoi donc alors, au soir de sa vie, Maurras inclut-il Verlaine dans la courte liste des Maîtres et Témoins de sa « vie d’esprit » ? Il faut lire la préface qu’il a préparée pour cet ouvrage qui ne sera jamais achevé :

Celui qui recueille et raconte les souvenirs d’une longue vie doit se demander d’abord :

— Que m’est-il arrivé d’extraordinaire ?

Mais rien n’arrive d’ordinaire. Tout est merveille dans la vie, à commencer par la vie même.

Ce que j’ai à en dire ne peut tendre qu’à ranimer quelques hautes figures dont l’existence a été mêlée à la mienne, au point de l’influencer ou même de l’orienter.

Mes routes du passé ont été dorées de ces flammes supérieures ; le peu qui me reste à couvrir peut en être éclairé encore et amélioré.

Barrès, Mistral, France, Verlaine, Moréas, les autres ! Les grands esprits, les nobles âmes, les beaux chanteurs !

Il faut dire de tous : ils ont vécu, ils ont tenu.

Cependant ils sont morts, et cette mort n’est pas un moindre sujet de merveille. Comment ce qui est peut-il arrêter d’être ?

L’expérience arrive bien à nous convaincre du terme universel, mais la raison n’y comprend rien. Bien plus encore que pour ceux dont l’affection nous manque à jamais, la mort est inintelligible quant à ceux qui furent nos protecteurs réguliers, qu’ils aient pourvu à notre pensée ou conduit notre vie. Ils étaient là, ces pôles, fidèles. Ils n’y sont plus. Comment ?

Essayons de les ramener des lieux inférieurs de l’invraisemblable sommeil, et tâchons de restituer, pour une espèce de présence, leur bienveillance et leur bienfait.

Comme leurs livres durent, c’est de leur personne, de leur esprit, de leur goût, que je parlerai.

L’origine de ce livre remonte au mois d’avril 1932. Nous sommes alors loin de la mort de Verlaine ! Maurras prononce une série de conférences, une sur chacun des cinq « Maîtres » précités ; des extraits de textes paraîtront dans la Revue universelle, et l’ensemble devra être réuni en un livre où il n’est pas encore question de « vie d’esprit » mais de « vie littéraire ». Ceci explique que parmi les Maîtres ne figure pas Frédéric Amouretti ; et la qualité de Témoin explique l’absence des « grands esprits » disparus avant l’entrée de Maurras en journalisme, d’Auguste Comte à Renan en passant par Le Play et Sainte-Beuve. Seul Taine est en porte-à-faux ; le tout jeune Maurras a bien rencontré le très vieux Taine, mais une seule fois, ce qui ne suffit pas à en faire un « Témoin ».

Mais Verlaine est aussi à la limite ! Maurras ne l’a guère fréquenté, et pendant le court intervalle où le premier était encore vivant et le second déjà tenant la plume, ils ont eu quelques échanges plutôt aigres-doux. Cependant il fait partie, dès 1932, du choix de Maurras, aux côtés de deux autres poètes, d’Anatole France qui est à la fois poète et prosateur, et de Barrès.

Et que dire des mérites de ces cinq « Maîtres » ! Ces « protecteurs réguliers » ont « conduit notre vie », ils ont « doré les routes de notre passé de leurs flammes supérieures », excusez du peu ! Maurras se pose ici en débiteur ; et ce qu’il affirme devoir à Verlaine est incommensurable !

D’ailleurs, dans le texte de La Plume, Maurras évoque déjà, pour succéder à Verlaine, l’hypothèse Anatole France, l’hypothèse Mistral, pour finalement leur préférer Moréas… Quatre des cinq sont là.

Quand Maurras meurt, en 1952, seuls les chapitres sur Barrès et Mistral sont rédigés. Et la « vie littéraire » est devenue « vie d’esprit ». Henri Massis se charge de publier l’ouvrage quand même, et remplit le chapitre Verlaine avec l’article de 1895 et l’un des deux articles publiés en janvier 1896 dans La Gazette de France. Maurras n’aura pas eu le temps de s’expliquer sur son choix de Verlaine dans la « cour des cinq grands ». Il reste que ce choix a bien été fait.

Le prodigieux génie de Verlaine y suffit sans doute, même si Maurras eut sans doute préféré que ce génie s’exprimât différemment. Quant à la vie de Verlaine, rien a priori ne la rapproche de celle de Maurras ; et cependant… dans les sombres retours que Maurras fait sur les échecs dont sa propre vie est jalonnée, que ce soit dans ses poèmes ou dans ses fictions, la triste conduite suicidaire de Verlaine ne lui a peut-être pas parue si étrangère, si lointaine. S’il n’y a, objectivement, rien de commun dans les biographies des deux hommes, peut-être trouvera-t-on plus que des connivences entre le pauvre Lélian et Denys Talon !