Lorsque Proudhon eut les cent ans

Proudhon est l’homme d’une formule : « La propriété c’est le vol. »

Reprise à l’envi pour tirer Proudhon vers le socialisme, quand ce n’est pas vers le communisme. Maurras nous prouve le contraire, ressortant même pour parler de Proudhon un adjectif déjà vieilli en 1910 : papalin. Le papalin est une ancienne monnaie des États pontificaux. Par extension, il désigna comme adjectif un partisan du pape dans les querelles entre le Saint-Siège et l’Italie naissante.

(Nous corrigeons le titre donné à ce texte dans les Cahiers du Cercle Proudhon, À Besançon, titre bien terne et peu parlant, pour faire un clin d’œil au célèbre texte de Maurras sur le centenaire de Victor Hugo.)

Roussel raillait le Félibrige

Le numéro spécial (n° 53) de La Plume dirigé par Maurras et consacré au Félibrige excita la verve de Georges Roussel dans le numéro 54 du 15 juillet 1891 :

Dans le Midi

Savez-vous bien que Roumanille vient de mourir ? Eh oui ! parbleu, Roumanille le capoulié (capoulié veut dire : chef) du Félibrige (félibrige veut dire : association d’admiration mutuelle des Félibres ; félibre est un mot d’origine incertaine qui veut dire savant, sage) provençal (provençal veut dire : de la Provence). Ouf

L’Histoire ne nous dit pas s’il fut l’inventeur du jeu de cartes qui porte son nom, tant en faveur chez ces dames de brasserie, ni s’il laisse sur la terre de Provence, de petits Roumanillons. Ces historiens sont si négligents !

Bonne aubaine que la mort de Roumanille, le capou… (ah non je ne recommence pas) pour les chroniqueurs à court de copie, et je t’en fiche des dithyrambes émus, lourds pavés d’ours s’abattant de tous les coins du Félibrige sur le cadavre de Roumanille, qui, du fond de son modeste cercueil, doit s’étonner fort d’un tel débordement d’enthousiasme !

Comme il y avait en somme peu de choses à dire sur Roumanille, les panégyristes enragés se sont retournés contre Mistral. C’est très malin. Mais lorsque Mistral à son tour nous quittera (ici-bas tous les Félibres, comme les lilas, meurent !), l’article nécrologique déjà casé, ne pourra peut-être plus resservir. Voilà ce que c’est que de manger son blé en gerbe, comme dit ma concierge.

Il est vrai qu’avec un peu d’habitude et de patte, on parvient à retaper assez proprement un article éculé déjà ; les progrès obtenus en ce genre sont tous les jours plus surprenants : le journalisme à ses « bouifs » aussi.

Roumanille n’écrivait qu’en provençal, par tendresse, paraît-il, pour sa mère qui ne comprenait que cet idiome populaire. C’était donc un bon fils ; était-ce un grand poète ? je ne puis le dire ne sachant, tant mon éducation fut négligée, que l’allemand, encore un peu de latin, presque plus de grec, et le français. Aimer sa mère, c’est fort beau, mais j’aime aussi la mienne, et pourtant jamais mes amis les plus chers ne m’ont offert le titre de capoulié. Ça, je le jure sur les sacrés restes de Roumanille.

Roumanille était royaliste et papiste convaincu. Pour lui, dit un des croque-morts plus haut cités, le Pape était toujours à Avignon et lu Roi à Versailles. L’erreur de Roumanille aurait pu durer longtemps et même toujours, mais il s’est lassé d’attendre le retour du Pape et celui du Roi. Qu’il a donc bien fait !

Pourtant, nous affirme t-on, il s’accommodait assez bien de la République. Je le crois sans peine. C’était sagesse et bon sens, car s’il ne s’en fût pas accommodé, il n’y eût eu rien de changé en France : il n’y a maintenant qu’un rallié de moins.

Les convictions méridionales ne sont pas gênantes elles savent se maintenir dans des limites opportunes sans déborder jamais de compromettante façon.

Je ne blâme pas l’esprit pratique des braves et divertissants félibres dont nous jouissons et serais désolé que les amis de Roumanille s’offensassent de mes propos où n’entre pas la moindre parcelle amère de malveillance.

Que Roumanille repose en paix sous le ciel bleu de Saint-Rémy, à l’ombre fraîche du figuier natal. Adieu, bon capoulié.

Cette mort m’a cruellement rappelé une autre perte qui me fut plus sensible : celle de Tartarin (Édouard) de Tarascon, décédé à Beaucaire, en face de Tarascon, de l’autre côté du terrible pont, voilà bientôt six mois, je crois.

Ces deux grands génies, Roumanille et Tartarin, un peu méconnus l’un et l’autre, se confondront bientôt, je le sens, dans ma mémoire, et je ne saurai plus si ce fut Tartarin le capoulié à qui Mistral offrit en Avignon la coupe sainte, présent des poètes catalans, et Roumanille le tueur de lions, fondateur de la colonie libre de Port-Tarascon, ou bien au contraire…

Les morts vont vite !

Georges ROUSSEL.

Les rieurs étant déjà du côté de Roussel, Maurras eut l’intelligence de ne faire qu’une réponse symbolique dans le numéro suivant :

Nous recevons la lettre suivante, écrite à la suite de la dernière chronique de M. Georges Roussel : Dans le Midi. Nous sommes heureux de prouver une fois de plus notre indépendance absolue en donnant à M. Charles Maurras l’insertion qu’il désire.
L. D.

Mon cher Ami,

Votre Revue fait mes délices : elle est indépendante. Le 1er juillet, elle exaltait la poésie des Provençaux. Le 15 juillet, elle abandonne notre vénérable et cher Roumanille aux calembours de M. Roussel. Le 1er août, je n’en puis douter, vous me permettriez de répondre à ces railleries indécentes. Croyez bien que je le ferais si leur auteur s’était donné la peine d’écrire en un patois connu. Mais dans la prose de M. Georges Roussel, qui n’est assurément ni provençale ni gasconne, je ne me résous point à reconnaître du français. Insérez toujours ce billet et me croyez, mon cher Deschamps, avec vous de cœur.

Charles MAURRAS.

Une courte notice de 1894

Tirée du numéro 136 de La Plume (15 décembre 1894, p. 518-519), la courte notice suivante ne peut figurer parmi les œuvres de Charles Maurras, elle n’a ni l’originalité ni les dimensions qui lui permettraient cette ambition. Elle a néanmoins son intérêt ; si Une passade est un peu oubliée, Henry Gauthier-Villars, alias Willy, ne l’est pas : c’est bien le Willy qui épousa Colette puis signa plusieurs de ses ouvrages à défaut de les écrire, qui fut un journaliste brillant et un critique musical ou dramatique aussi avisé que féroce.

Bibliographie

Une passade

Notre collaborateur et ami Henry Gauthier-Villars vient de publier chez Flammarion un petit chef-d’oeuvre, cette Passade qu’il a signée de son pseudonyme habituel et déjà plus qu’à demi célèbre de Willy.

Nous ne parlerons pas de Willy. Willy, ce joli nom correspond dans l’esprit des lecteurs à des images parfaitement arrêtées et d’une netteté entière. Les directeurs de journaux disent déjà aux débutants « Faites-nous du Willy » comme ils demandaient du Janin il y a cinquante ans. Mais Willy vaut mieux que Janin, et Janin n’a d’ailleurs jamais écrit Une passade, ni rien qui vaille ce charmant poème de l’Amour-Esclave.

Une passade est, d’ailleurs, d’un Willy tout neuf, d’un Willy en profondeur, si j’ose ainsi parler. On le connaissait et on l’admirait pour l’agilité de ses sautillements, pour les vastes espaces de pensées qu’il courait en un clin de phrase, en un tour de main, en rien de temps, le nombre de secondes indispensables à la sommaire indication d’un bon calembour. Des calembours métaphysiques, des calembours moraux, Willy en fourmillait dans ses moindres cartons. Mais voici que le moraliste intégral se démasque, et le métaphysicien pur nous apparaît dans les pages d’Une Passade.

Ne riez pas. Il y a là une métaphysique, courte et bonne, d’une des passions essentielles de l’amour, qui, sans conteste, est l’habitude. Il y a une description de l’intérieur (très peu meublé, je le concède, mais la faute n’en est nullement au peintre, à Willy) d’une âme de petite femme.

Puis les jolis paysages de Montmartre ! Les tendres croquis d’anarchistes au café et, par dessus tout, la belle charge (elle était devenue nécessaire), de la jeune grue littéraire coiffée en Botticelli, allongeant des yeux de Lippi, discutant de perversité et de magnificence, et, pour couronne, se distribuant en récompense aux esthètes les mieux aimés des Muses les plus absconses.

Charles Maurras

Macchus échappé des Atellanes

Mon cher Deschamps,

Votre collaborateur M. Adolphe Retté, dans La Plume du 15 février dernier, mêle mon nom à de plates bouffonneries. Dites-lui, je vous prie, qu’il a perdu son temps : il ne m’a pas donné le sujet ni l’envie de m’intéresser à ses livres.
La première agression qu’il se permit à mon égard lui ayant été fructueuse, M. Adolphe Retté a cru sans doute qu’il pourrait réaliser indéfiniment le même profit. Il s’est trompé. Ces beaux calculs ne réussissent qu’une fois. Je vous prie de l’en informer.
Et je vous serais reconnaissant encore, mon cher Deschamps, de publier ces lignes à la place où mon nom a paru dans La Plume.
Cordialement à vous,

Charles Maurras.
Paris (7, rue Guénégaud) 17 février 1895.

Décidément Retté avait mauvais caractère et n’avait pas pardonné les critiques de Maurras sur son Thulé des brumes trois ans plus tôt.

Qu’avait donc écrit Retté dans le numéro du 15 février 1895 pour que Maurras envoie cette lettre à Deschamps, directeur de La Plume, en lui demandant de l’insérer dans le numéro suivant ?

Il avait employé quelques termes peu amènes, encore aggravés par le début de son article Chronique des livres consacré en partie aux Figures contemporaines de Bernard Lazare. Qu’on en juge plutôt :

[Nous ne donnons pas une assez longue citation de B. Lazare] Il m’a plu de placer en tête de ma chronique ces lignes prises à la préface de M. Bernard Lazare. Elles résument fort bien la pensée de quiconque écrit ce qu’il pense, au mépris des cénacles gémissants. Oui la haine est bonne et bonne aussi la fustigation des veules de « l’Art pour l’Art », cette absurdité au nom de laquelle se tripotent tels pleurnicheurs incapables d’un sentiment violent. Il est vrai que le souci d’exprimer droitement sa pensée suscite des malveillances… Qu’importe ?… Qu’importe encore si, parmi cette petite caste bourgeoise qu’il sied de dénommer la gent de lettres, maints baveux répondent aux arguments pressants par la calomnie ? Lorsque ces déjections proviennent de quelques Gitons lécheurs de chers Maîtres, de quelques mauvais clairs de lune exhibant leurs grâces en chemise de soie rouge sur les trottoirs de la Cité Inférieure, le coup de pied au cul qui rappellerait à ces Ganymèdes des jouissances habituelles, est superflu — le mépris suffit. Pour ceux qui se fâchent par procuration, une solide mornifle sur le muffle du messager est tout indiquée.

[…]

D’autre part je ne partage pas tout à fait l’opinion de M. Bernard Lazare sur M. Moréas, S’il « farde Lydia, Chloris et Lycé », s’il « fait soupirer ces amantes défuntes en des poèmes que le Limosin rencontré par Parnuge n’eût pas écrits peut-être mais qu’il n’eût certainement pas dédaigné », s’il se donne le ridicule d’octroyer, par firman spécial, la faveur à ses thuriféraires de s’intituler « les plus humbles de ses disciples », enfin, s’il mène à sa suite — sans doute pour s’en égayer — ce Macchus échappé des Atellanes, ce Πλατύστομος qui a nom Charles Maurras, M. Moréas n’en a pas moins écrit de fort beaux poèmes et qui resteront. Ériphyle même contient des vers de haute valeur.

On conviendra que ce n’était pas très gentil.

Une Soirée au Quartier Latin

Le texte ci-dessous, signé par Francisque Sarcey dans la Plume du 15 novembre 1891, ne fait que citer Maurras. Mais il permet de mieux comprendre dans quel milieu parisien évolue alors Charles Maurras.

UNE SOIRÉE AU QUARTIER LATIN

Ah ! mes amis ! Quelle bonne soirée je viens de passer au Soleil d’or, un café du Quartier Latin où nous étions cent, que dis-je ? cent cinquante, à emplir un petit café pas plus grand que çà ! je crois bien que les « Épicuriens » ont fini de rire, que le « Caveau » est dans le troisième dessous, que la « Lice chansonnière » ne bat plus que d’une aile. L’élite des chansonniers était là, à l’exception de quelques uns. Jules Jouy, Aristide Bruant, Xanrof, Meusy et feu Mac-Nab. Qui donc m’a dit que la chanson était morte ? Celle de nos pères, oui. Quant à celle de nos grands-pères, je vous défends bien d’y toucher ; pour avoir des cheveux blancs, elle n’en est pas moins respectable. Aussi bien, pourrais-je disserter une heure ou deux sur ce sujet mais, ce sera, — si mes lecteurs le permettent — l’objet d’une de mes prochaines conférences. Aujourd’hui je me contenterai de vous faire part des diverses impressions que m’a laissées le spectacle offert hier soir par le jeune et encore sympathique directeur de la Plume, mon ami Léon Deschamps. Je n’étonnerai personne en disant que cette petite Revue, à laquelle je m’honore de collaborer de loin eu loin, a le monopole de l’Art, tout comme Gandillot a eu jusqu’ici le monopole du Rire. Et je suis d’autant plus heureux de confirmer cette appréciation générale que j’étais personnellement un peu sceptique à l’endroit de ces jeunes gens, dont la plupart font partie de la société des Décadents et des Symbolistes. Quelle société, mes amis Je sais bien qu’il y a des honnêtes gens partout, que l’habit ne fait pas le moine, ni l’étiquette le flacon. Comme la lune, le Soleil d’or est peuplé d’êtres bizarres, comme on en voit peu, même à Montmartre et qui semblent échappés d’un conte d’Hoffmann ou d’Edgard Poë. Si vous n’avez jamais vu de têtes de rêve, je vous conseille d’aller aux soirées de la Plume.

J’en sors, il n’y a pas une heure et je suis heureux. Je dirai plus, je suis satisfait. Figurez-vous un parallélogramme flanqué à sa base d’un autre parallélogramme plus petit et formant coude avec le premier. On y accède, par un petit escalier situé derrière le comptoir de la salle du haut, un escalier style escargotique. Au fond de ce sous-sol, un décor lunaire brossé, m’a-t-on dit, par l’impressionniste Gauguin (d’Haïti) [sic] et « qui n’est pas dans un sac » selon la pittoresque expression de ma voisine, une belle brune du nom d’Éliska. À gauche, tout contre la scène (j’avais oublié de vous parler de la scène) un piano qui me parait être celui du pauvre, sa sonorité n’étant pas très riche. Et tout autour, collés aux murs, des portraits de célébrités de la plume ou du crayon ayant collaboré à l’estimable journal où paraîtront ces lignes. Nous ne sommes encore qu’une demi-douzaine, dont quelques jolies femmes et cela n’est point pour me fâcher.

Petit à petit, pourtant, les gens arrivent ; ils sont presque tous de la maison et mon aimable voisine veut bien, au fur et à mesure de leur entrée, me les nommer le monsieur à lunettes, c’est Charles Buet, un catholique. Je respecte les catholiques, mais je ne les aime pas. Ah ! voici Marcel Legay, une façon de Christ auréolé, d’un chapeau à bords plats, drapé d’un ample pardessus à taille comme en avaient les conventionnels. Tout n’est-il pas de convention ? Celui-là, c’est Marcel Bailliot (F.-A. Cazals) un grand, gros, monoclé, avec des airs de casseur. Tout de suite, ce monsieur a le don de me déplaire. Il est accompagné d’une demoiselle aux cheveux blonds, coiffée à la vierge et modestement, bien qu’élégamment vêtue, mais dotée d’une, voix de crécelle, vraiment insupportable. M. F.-A. Casals, (Marcel Bailliot) veut bien me faire hommage du dernier n° de la Plume consacré à la Chanson. J’en parlerai dans mon prochain feuilleton.

À son tour, mon ami Léon Deschamps paraît, suivi entouré d’une grappe de jeunes poètes, prosateurs, musiciens et peintres qui forment la plus belle collection de têtes de rêve — j’y insiste — que j’aie jamais rencontrée. Tout ce monde-là cause, fume, se donne des poignées de main, s’interpelle en termes zutistes, quelques-uns s’asseoient gravement, semblent se recueillir. Celui-ci vous a un air 1830 très réussi, cet autre, (un russe nommé Ivanoff qui verse dans l’Anarchie) a emprunté le faciès du vert-galant, première jeunesse. Soudain, des cris : Voilà Moréas ! se font entendre de tous les points de la salle. Je vous avouerai qu’à ce moment, J’étais un peu ému. Pensez donc ! J’allais voir enfin de très près le Rénovateur de l’Art Poétique, le Ronsard de la troisième République, le chef de l’École Romane dont les gazettes m’entretiennent depuis si longtemps. Il entre, un cigare à la bouche, les mains enfouies dans son pardessus très correct. Très pâle aussi, le nez grec d’une ligne très accusée, les moustaches d’un noir de jais (ou de geai, je crois que l’un et l’autre se disent), en accent circonflexe. Derrière lui, Monsieur Raymond de la Tailhède (un noble), Charles Maurras (un sourd), Stuart Merrill, (un Américain), Adolphe Retté et Edouard Dubus (deux poètes morphinomanes), Guittard, (un musicien), Guillaume le Rouge, le Vicomte de Lautrec, Maurevert, un faux Mermeix, le petit Paterne Berrichon, de Ménorval fils, etc. etc. et d’autres jeunes gens à la chevelure et aux allures discrètes.

On entre toujours, on se presse, on se tasse, on s’écrase, moi, je n’y peux plus tenir, j’étouffe. Grâce à la complaisance de Léon Deschamps, je m’échoue sur un fauteuil sis derrière le bureau (je ne vous avais pas parlé du bureau ?) près de la porte donnant accès aux coulisses. J’y serais bien allé faire un tour, mais l’on m’apprend qu’il n’y en a point. Comprenez si vous pouvez. Moi j’attends. Les dames affluent, il y en a tout autour de moi. Le président agite une sonnette et le silence se fait comme par enchantement.

La parole est donnée à M. Salé. Il chante une chanson poivrée de sa composition. Ce jeune artiste est d’un comique irrésistible. Je voudrais bien le voir dans une pièce de mon ami Gandillot. Édouard Dubus a le masque d’un pierrot baudelairien. Il dit des vers décadents et tout le monde d’applaudir. Marcel Legay se fraye un passage et prend place au piano. La Mort de Jésus et la Chanson des Adieux sont deux morceaux d’une réelle valeur. La voix de ce chansonnier me paraît insuffisante dans le médium. Un petit monsieur dépêché par la Lice chansonnière essaye de nous divertir avec le monologue d’un de ses amis, on l’applaudit pour le faire taire. Quelques-uns crient : Yann Nibor ! Yann Nibor ! Monsieur Yann Nibor se présente, un grand, bien bâti, l’air et la voix d’un timonier breton en civil. Il entonne les Matelots-Chauffeurs et je me surprends l’accompagnant au refrain comme tout le monde. La parole est à monsieur Ferny, le plus complet silence règne de nouveau. Monsieur Ferny est l’un des leaders de la chanson zutiste et son talent pince-sans-rire tient le milieu entre celui de Jules Jouy et de feu Mac-Nab, L’Écrasé ! et la Visite Présidentielle sont deux petites merveilles d’esprit et de savoir-faire. Le débit est lent, mesuré, la phrase est désarticulée, des rejets inattendus provoquent la gaîté et font s’esclaffer les plus moroses. Moréas lui-même semble gagné par le comIque qui se dégage des chansons de M. Ferny.

Seul, Monsieur Marcel Bailliot (F.-A. Cazals) paraît ne pas comprendre. Décidément ce monsieur ne me revient pas. Il doit n’avoir aucun talent. C’est le tour de M. Pierre Trimouillat. Le nez en pied de marmite, la chanson en pied de nez ; mes compliments pour : À la Brasserie, étude de mœurs quartier latinesques. Monsieur Armand Masson nous dit : les Litanies des Seins. C’est un peu la chanson de nos pères, cela. Enfin ! Drinn ! Drinn ! Drinn ! On réclame Cazals. La parole est à M. F.-A. Cazals (Marcel Bailliot). Ce chansonnier ne sait même pas ses chansons par cœur. On lui passe un n° de La Plume et il lance le titre de son élucubration : Moréas chante… C’est au dessous de tout. Mais ce qui me dépasse, c’est qu’un maestro comme Offenbach ait accepté de faire de la musique sur cette puérilité.

Monsieur Montoja qui lui succède est véritablement doué. Les Veuves du Luxembourg sont charmantes et son Vieux Modèle dit par Ivanoff est un petit chef-d’œuvre. Encore Bailliot. Toujours lui donc ! Qu’est-ce qu’il va nous envoyer ? À Lourcine ! C’est absolument infect. Je ne veux plus rien savoir de ce Monsieur.

M. Ferny, bravo, bravissimo ! Tiens la grande blonde coiffée à la vierge demande la parole. D’une voix aigrelette, vinaigrette, Melle Elias interprète les Accidents de chemin de fer, chanson de Jules Jouy. L’une et l’autre sont très bien. M. Dumont et son Syndicat tout à fait d’actualité et notre Yann Nibor dans un deuxième numéro terminent très honorablement une soirée, bien commencée. Derrière moi, une dame que je ne connais point murmure, en me désignant à cet efflanqué de F.-A, Cazals : « Tu ne trouves pas que ce type-là a une tête de congre ? » « Ouigre » fait l’autre. Je trouve cela fort peu spirituel. Le congre est un poisson de mer que j’aime énormément. Il se mange à la sauce blanche et à la sauce tartare. Certes je ne suis pas beau, mais, tout de même, je me flatte de n’avoir pas une tête de poisson. Cela d’ailleurs est d’un intérêt très relatif.

Je le répète, je suis très content de ma soirée : Il faut bien que jeunesse se passe !

C’est un refrain qu’il me plaît de citer et je ne pouvais mieux terminer ce compte-rendu d’une soirée qui sera le couronnement, la consécration, le triomphe de la chanson zutiste au Quartier latin.

Francisque SARCEY.

Voici un fac-simile d’une feuille de présence à l’une des soirées de la Plume, en décembre 1891. La signature de Maurras (assez différente de celle qu’on lui connaîtra plus tard) est à droite, à peu près au milieu de la page, barrée du paraphe d’une signature qui a pris place au dessus. On reconnaît entre autres Verlaine, Bloy, Lugné-Poe, Retté, Boutique… ainsi que pour l’École romane Moréas et La Tailhède, ou Édouard Dubus et Stuart-Meryll qui en étaient proches sans en faire partie. Dans la relation d’une soirée du début 1893, on trouve mention de Maurice Pujo.

Que pensait Maurras de ces soirées ? sans doute du bien, puisqu’il assista semble-t-il à plusieurs. Elles allaient d’ailleurs bientôt se transformer en banquets réguliers, présidés par des gloires des lettres déjà vieillissantes que les jeunes poètes n’avaient pas toujours ménagées dans leurs articles : Zola, Banville, Scholl, Vacquerie, Mallarmé, Clarétie… La seule indication que l’on ait est pourtant un peu lapidaire et comme réticente, recueillie au milieu d’autres par la revue dans son numéro du premier juin 1893 :

Mon cher Cazals,

Mon opinion sur les Soirées de la Plume ?
J’ai vu des gens qui s’y divertissaient infiniment.
Que puis-je vous dire de plus ?

Votre,

Charles Maurras.

La réponse d’Adolphe Retté sur Pythéas

Le Repentir de Pythéas écrit par Maurras en janvier 1892, était sévère pour Adolphe Retté et son Thulé des brumes. D’autant que Maurras était l’une des rares voix critiques dans un concert de louanges.

Adolphe Retté répondit en février 1892 dans La Plume (n° 68, 15 février) à l’article de Maurras paru dans l’Ermitage. Nous ne reproduisons ici que la deuxième partie de son article intitulé Écoles.

De par les résultats acquis, de par la valeur éprouvée de son fondateur, l’école romane est plus intéressante bien que MM. Moréas et Maurras aient fait, inconsciemment, et à maintes reprises, le possible pour empêcher qu’elle réussisse.

M. Moréas est un excellent poète ; nous l’avons dit plusieurs fois et nous nous plaisons à le répéter mais il est un exécrable théoricien absolument dépourvu d’idées générales. Les Premières armes du symbolisme, la préface du Pèlerin passionné viennent à l’appui de notre dire aussi bien que tel article du Figaro (toujours la réclame) par où M. Moréas voulut répondre aux attaques de M. Fouquier — comme si l’on répondait à un Fouquier ! Il était dit notamment dans cet article « Le symbolisme que j’ai en partie inventé…, le symbolisme est mort. »

Hé non, M. Moréas, vous n’avez rien inventé du tout. — D’abord parce que de tous les poètes qu’on s’est plu à ranger parmi les symbolistes, vous êtes bien le moins symboliste qu’on puisse voir. Allégoriste si l’on veut, oui, et rien de plus. D’abord, votre admirable rhétorique confinée dans le domaine du sentiment pur ignore trop toute émotion profonde, est trop en dehors de la sensation et de l’idée pour avoir jamais pu prétendre à ériger des symboles. Ensuite, le symbolisme comporte un trop grand nombre de personnalités divergentes et aussi intéressantes que la vôtre pour que vous ayez sujet de déclarer qu’il est mort. D’abord qu’est-ce que le symbolisme ? Si l’on interrogeait séparément chacun des poètes dits symbolistes, il est à croire qu’on obtiendrait autant de définitions qu’il y aurait d’individus interrogés. Aucun de nos confrères ne nous démentira à cet égard. Pour nous, nous ne considérons le terme de symbolisme que comme une étiquette désignant les poètes idéalistes de notre génération ; c’est une épithète commode et rien de plus. — L’art n’a rien à voir avec les étiquettes et les écoles, l’art c’est la vie vue en rêve, et non le symbolisme ou le romanisme.

Mais vous, mal content de n’être qu’un très bon poète vous avez cru devoir vous affubler d’un plumet roman. — Parce que vous vous efforcez à une laborieuse marqueterie où des mots du XVIe siècle s’enchâssent de mots du XIIIe parce que vous déployez à nouveau les guenilles de la défroque mythologique ; parce que vous restituez aux fleuves de la Russie méridionale leurs noms anciens ; parce que, surtout, vous avez dévoyé quelques charmants poètes non dépourvus de talent mais qui depuis qu’ils vous fréquentent refont Galatée, et emploient comme vous les vocabulaires périmés, les paillons mythologiques l’Arax et le Strimon, pour toutes ces raisons, ne croyez pas avoir fondé une école. — Tout au plus restera-t-il de votre tentative une sorte de Parnasse plus ennuyeux et plus mort que le premier. Quant à vos disciples quand ils seront las de vous donner du laurier et de clamer que si vous les accueillez au rang de vos poètes, leur front démesuré atteindra jusqu’aux cieux, ceux qui auront quelque fleur bien personnelle à cultiver retourneront dans leur jardin et vous laisseront seul animer les échos de votre Olympe déserté, — Les autres…, ce n’est pas la peine d’en parler ; ils seront votre école.

On est particulièrement peiné de voir M. Maurras employer son talent juvénil au los de l’école romane d’autant que cet écrivain aggrave son cas d’un rêve d’alliance entre M. Moréas et le félibrige.

M. Maurras, dernièrement, dans l’Ermitage nous prit à partie au sujet de nos prétendues tendances germaniques. Il négligea du reste de réfuter les arguments d’un article sur la question que nous avons publié ici-même en août dernier, et s’est contenté d’affirmer à nouveau et sans démonstration probante que Shakespeare représentait évidemment l’aboutissement de la Renaissance italienne et de déplorer notre penchant vers Siegfried et Brunehild. Il crut aussi pouvoir s’autoriser de certaines réponses de M. Oscar Wilde à un journaliste pour déclarer que ce poète applaudissait au romanisme. Comment M. Maurras ne s’est-il pas aperçu que M. Wilde avait très spirituellement plaisanté son interlocuteur ? Quant à l’opinion de M. Wilde sur l’école romane, nous pouvons avec presque certitude, nous porter garant qu’elle est loin de lui être sympathique. M. Maurras n’a sans doute jamais entendu dire, à M. Wilde parlant des théories de M. Moréas : « Oh ! ce n’est pas intéressant ! »

Nous concéderons à M. Maurras ceci : actuellement, un écrivain de talent ou de génie et de sang plus ou moins germanique n’est tout à fait complet que par une éducation gréco-latine ; mais de la plus forte part de son talent ou de son génie, il sera toujours redevable à son origine d’homme du nord. — Le midi pur ne donne (toujours actuellement et à peu d’exceptions prés) que des rhéteurs ou des adaptateurs habiles. Quant aux félibres, on peut les diviser en deux catégories. Les uns, patoisants honorables, produisent des poèmes égaux en intérêt aux poèmes bretons ou picards. Les autres ne sont que des entrepreneurs de tutupanpan.

Il n’y a qu’une langue en France, le Français. Et la meilleure preuve, c’est que M. Maurras lui-même écrit en français les Quatre âmes de mon pays qui sont une chose exquise.

M. Maurras devrait donc parachever cette œuvre au lieu de s’employer à réunir des brebis derrière la houlette de ce pasteur de l’Hymette : notre ami Moréas. Qu’il se pénètre de cette vérité au Nord comme au Midi, il n’y a pas d’écoles, il y a des individus.

M. Maurras a interrogé Pythéas afin de nous confondre ; nous, nous avons interrogé la grande Muse éternelle : « Déesse, lui disions-nous, est-il vrai que désormais les poètes devront élire l’un d’entre eux pour roi afin que celui-ci leur départisse les vêtements dont il ne voudra plus et les fasse obéir au geste de son sceptre ? Est-il vrai qu’il faut fonder des écoles ? »

Mais la grande Muse étoilée ne répondit rien. Un sourire dédaigneux fleurissait sur ses lèvres et ses regards terribles restèrent perdus vers les profondeurs éthérées.

Adolphe Retté.