La Chair, le Scapulaire et le Suicide

Scapulaire

La Bonne Mort est l’un des plus anciens, et en tous cas le plus mystérieux, des neuf contes du Chemin de Paradis. Il a failli donner son nom, ou presque, au recueil lui-même, qui devait à l’origine s’appeler La Douce Mort. Charles Maurras, dans un extrait de lettre cité par Roger Joseph et Jean Forges, donnait des détails sur son projet de publication.


« … J’écris mon bouquin comme un livre de médecine avec des observations numérotées, dont je manière le style et qui forment dans le développement et la théorie comme de petits contes, des nouvelles très léchées, aussi artistement que je peux. Si tu as lu au temps jadis quelque Mois de Marie avec méditation, exemple, et application, tu as une idée de mon bouquin… »

En fait seuls les trois derniers contes, ceux de la série « Harmonies », conserveront ce système de numérotation. Le premier d’entre eux, La Bonne Mort, a été composé en 1892 et publié en quatre épisodes dans La Cocarde en 1894 ; il n’est accessible que dans l’édition de 1895 et dans une plaquette publiée en juin 1926, à 715 exemplaires.

Maurras - La Bonne Mort, 1926
La Bonne Mort, chez Claude Aveline en 1926.

En effet, Charles Maurras a choisi de le supprimer intégralement de l’édition de 1920 et de toutes les suivantes. La Bonne Mortn’y subsiste en effet que dans le sommaire et par une page de garde, et Maurras s’explique dans la Postface (devenue par la suite seconde Préface) sur cette disparition ; le conte, violemment anti-chrétien, a été sacrifié car, explique son auteur, « je n’ai pu faire abstraction de mon grand désir d’éviter toute offense aux catholiques et au catholicisme ».

Ce qui n’empêche pas Maurras de faire procéder à la réédition de 1926, sous forme de livre d’art réservé « à quelques centaines de bibliophiles ». Et ce qui ne l’empêche pas d’y revenir en détail, en 1945, dans Le Mont de Saturne :

Ce matin, à mon réveil, je me suis reporté au conte-poème que Maurras a appelé La Bonne Mort.

C’est ma bataille qui m’y a fait repenser… La bataille de mon Moi lumineux et supérieur contre le moi fatal, l’inférieur, l’inconscient charnel et manuel n’est pas sans quelque analogie avec l’historiette du petit Octave de Fonclare quand il se tue pour être sûr d’échapper à l’enfer éternel qu’il voit suspendu sur son rêve luxurieux. Ce que je vais faire ne s’en distingue pas essentiellement. Mais le pauvre gamin voulait damer le pion à Dieu. Il se battait contre la Lumière des Lumières et la Force des Forces. Cet enfantillage n’est pas tout à fait idiot parce qu’il rentre, à quelque degré, dans le cas traditionnel des bons chevaliers médiévaux qui, pécheurs endurcis, ne se sauvaient qu’en se pendant au ruban bleu de Notre-Dame, et leur pieuse fraude était rachetée par la foi. Octave a retrouvé l’équivalent du ruban bleu dans le noir scapulaire de saint Simon Stock, moine du Carmel. Le thème reste absurde en soi parce que, par définition, l’on ne vainc pas Dieu, on ne ruse pas avec Dieu, on ne se bat pas contre Dieu.

Je me bats, moi, contre la Nature, une Nature diabolique et démoniaque. Je n’en ai qu’à cette figure du Mal, à l’immense monstre isiaque, bigarré d’entrelacs des ténèbres et des couleurs qui sont imprimées dans ma main. D’après un axiome, on triomphe de la nature en lui obéissant ; j’applique l’axiome inverse, je me ferai son vainqueur en lui désobéissant. Après tout, n’est-ce pas le procédé du héros qui se détourne d’elle et la laisse accabler par les énergies du devoir et de la vertu ? Je lui oppose et lui applique la puissance explosive du plus sage des désespoirs. Contre sa folie, ma raison. Elle veut m’imposer les horreurs d’une longue vie. Je ne veux pas les vivre, moi, je le lui prouve, je me tue.

Qui sera quinaud, elle ou moi ?

Cependant, La Bonne Mort ne sera pas reprise dans les Œuvres capitales.

La version de 1926 est légèrement différente de celle de 1895. La numérotation y est remplacée par des culs-de-lampe et le texte est précédé d’un avertissement qui reprend la partie de la Postface relative à La Bonne Mort. Cet avertissement s’achève sur une phrase qui peut prêter à confusion (et Roger Joseph s’y est trompé) :

J’ai donc effacé de la première rédaction quelques mots qui n’avaient jamais correspondu à ma vraie pensée. La voici telle quelle, pour le public étroit des cinq ou six cents personnes qui sont capables de la connaître sans en souffrir.

En fait aucun mot blasphématoire n’a été effacé de la première rédaction ; Maurras voulait sans doute évoquer des coupes qu’il avait faites dans d’autres contes où, effectivement, les versions de 1895 et de 1920 diffèrent parfois par la soustraction de passages plus lestes que d’autres. Rien de tel dans La Bonne Mort ; les modifications y sont minimes, il n’y en a exactement que dix, et elles ne portent que sur l’ajout ou le remplacement d’un mot ou le restylage d’un morceau de phrase sans changement de mots.

Nous avons choisi de panacher les deux textes, en gardant celui de 1926, les modifications étant signalées en note, mais en rétablissant la numérotation de 1895. Celle-ci a en effet été conservée dans toutes les rééditions pour les deux autres « Harmonies ». Enfin nous avons repris l’essentiel des illustrations de 1926, à l’exclusion des lettrines.

Scapulaire de N.-D. du Mont Carmel
Scapulaire de N.-D. du Mont Carmel.

Deux petits morceaux d’étoffe reliés par un cordon… et que de pouvoirs ! Le pauvre Octave de Fonclare y croit dur comme fer, au point que salut et damnation se fondent et se confondent :

… Son cœur se gonfle de désirs. De ses mains qui frémissent s’envolent des baisers à tout l’horizon bienheureux et les dames en ont leur part. Car il se sent libre d’aimer à son plaisir toutes les choses. Les vents, les fleurs inclinent également vers lui. Car la Nature voit que ce petit être, en son rêve, la concilie au pur Esprit. Minute harmonieuse ! Il ne refuse rien, n’a scrupule de rien. Mais tout ce printemps déchaîné enflant ses lèvres de sang pur, il baise à la folie le petit scapulaire de Notre-Dame du Carmel, instrument de vie éternelle.

Qu’il y ait là matière à blasphème, cela ne fait aucun doute. Et l’élégance aérienne du style, loin d’en atténuer la portée, l’avive à un degré rarement atteint. On imagine aisément, pour forcer le contraste, de quels termes poisseux et de quels détails anatomiques scabreux eussent usé un Sartre, ou une Violette Leduc, pour croquer la même scène.

Le lecteur d’aujourd’hui n’aura sans doute pas la même sensibilité au scandale que Brunetière, en son bureau de la Revue des deux mondes, en 1892. Il sera davantage intéressé, par exemple, par la problématique générale du suicide des adolescents que par les risques d’une interprétation trop littérale de l’immunité garantie par le port du scapulaire. Mais le propre d’un conte est de rester ouvert à toutes les imaginations, et La Bonne Mort n’est pas avare de sens cachés. À chacun d’aller en chercher là où il lui plaira.