Pie X

PioX

Dans la polémique autour de la condamnation par Rome au tournant de 1926 et 1927, un certain nombre de sujets enflent et font à leur tour polémique dans la polémique, rendant le tout un peu plus compliqué et fragmentaire encore.

Parmi ces sujets, l’un tient particulièrement à cœur à Maurras, qui y revient sans cesse : quelles furent les réelles pensées de Pie X à son égard ? et à l’égard de l’Action française ?

La question pourrait paraître anecdotique. Après tout, quelle importance ? en 1927 Pie X est mort depuis assez longtemps, il appartient aux brumes d’avant-guerre et du tout début du conflit. C’est surtout Benoît XV qui est associé à la guerre et à l’immédiate après-guerre pour les contemporains de la condamnation. Pie XI règne, n’est-ce pas son sentiment à lui qui compte, puisque ce sont ses décisions qui maltraitent l’A.F. ?

Sans doute. Mais plusieurs autres considérations expliquent l’attitude de Maurras, qui revient longuement sur Pie X dans un article de L’Action française du 18 janvier 1927, qui sera repris dans L’Action française et le Vatican.

D’abord Pie X n’a pas cessé d’être populaire et aimé. Dès 1923 est introduite sa cause en béatification, la même année un monument pour les vingt ans de son accession au pontificat est érigé à Rome. L’affluence est telle et si durable sur son tombeau que l’on doit marquer d’une croix de bronze l’emplacement qui y correspond dans la basilique Saint-Pierre pour que les fidèles puissent s’agenouiller dessus sans avoir à accéder en trop grand nombre aux cryptes. C’est donc tout naturellement qu’il importe pour Pie XI de condamner en ne paraissant pas être incohérent avec les positions d’un prédécesseur vu comme un grand pape.

Du côté de l’Action française, on se réclame de Pie X pour des raisons symétriques : si un tel pape n’a pas condamné l’A.F., que Pie XI s’en mêle-t-il, lui dont la politique semble bien aventureuse et porter des fruits bien minces, en Europe comme au Mexique où les Cristeros sont persécutés sans que Rome y puisse rien, prêchant une sorte de résignation plus honteuse et impuissante que véritablement évangélique ?

De plus, Pie X reste le pape de la réaction anti-moderniste : celui qui avait semblé donner à l’A.F. et à Maurras une victoire presque personnelle contre le Sillon, le pape aussi de la résistance aux lois anticléricales françaises, dont on sait que le vote puis l’application avaient mobilisé les royalistes. On ne lâche pas facilement la mémoire d’un tel allié.

Enfin Pie X était le pape de l’avant-guerre : l’A.F., toujours prompte à craindre un conflit avec l’Allemagne, y reste sensible alors que l’après-guerre semble de plus en plus lourde de désillusions, puis de menaces. D’autant que la polémique avec Rome autour de Pie X permet de mettre en cause un allemand, le cardinal Esser, qui avait déjà mené la charge contre Maurras en 1914. Ainsi se met en place un vaste tableau où, d’Andrieu en Passelecq et de Passelecq en Esser tout en n’oubliant pas le discours du nonce à l’Élysée, l’on est passé, pour expliquer la condamnation romaine, des débris revanchards du Sillon à la politique pontificale qui voulait se concilier Briand, puis de là à la signification allemande de la politique briandiste qui passe par le Zentrum, le parti catholique allemand. Ce tableau est-il trop vaste ? On a quelque peine à en accepter certains détails, qui semblent trop bien s’arranger. Mais on aurait plus de peine encore à accepter sans nuance le tableau que tracent certains d’un Pie XI nullement trompé par un entourage pro-allemand, qui n’aurait en vue que le bien des fidèles et qui ne répondrait à aucun motif politique en condamnant l’Action française.

Au delà de la grande politique européenne ainsi esquissée, peut-être un peu à contre-temps car précisément on n’est plus, en 1926, aux temps des Rampolla et des exclusives, il reste les faits, les arguments échangés, leur origine et leur caractère plus ou moins conforme à la vérité. Dans ce domaine, il nous semble que les arguments de l’A.F. et de Maurras, parfois un peu forcés sans doute dans la polémique, restent plus solides et convaincants que ceux des tenants de Rome, d’Andrieu ou des débris du Sillon qui, à l’époque, préparent déjà sourdement les évolutions de l’Église qui auront lieu après une autre guerre.