Par où Kant se décante

Le 9 février 1904, dans la rade de Chemulpo (aujourd’hui Incheon, en Corée du Sud), la flotte japonaise attaque les deux navires de guerre russes qui s’y trouvent, et ceux-ci se sabordent après avoir été durement touchés. La guerre entre les deux pays ne sera pourtant formellement déclarée que le lendemain. Donc, en regard des lois internationales, cette agression relève de la piraterie. Mais elle vient également rappeler au monde que les traités ne sont que papier, et que quand ils ne reflètent pas les vrais rapports de force, ceux-ci reprennent vite le dessus, avec brutalité si besoin est.

Trois jours plus tard, le 12 février, l’Europe célèbre le centenaire de la mort de Kant, l’homme qui justement voyait dans le développement de la « juridicisation » des relations internationales la clef d’une paix perpétuelle. Lire la suite

Deux jours avant la guerre

L’événement qui fut le détonateur de la guerre de 1914, l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, a parfois masqué les causes profondes de la guerre. Souvent, il a aussi fait oublier la chronologie précise des événements qui du 28 juin au 3 août conduiront à la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France.

Durant tout ce long mois de juillet 1914 revenaient en mémoire les événements précédents qui avaient seulement menacé la paix, comme l’affaire Schnaebelé ou l’épisode de la canonnière Panther. L’incertitude domina longtemps et encore le premier août, date de l’article intitulé « Le Moral » que nous vous proposons aujourd’hui, Maurras prend quelques précautions de journaliste qui cherche à se garantir contre le retournement possible des événements.

La mort tragique de Jaurès semblera un coup de théâtre fait pour démentir les derniers espoirs, même si l’on peut douter que sa survie aurait changé grand chose à l’implacable marche des alliances. Cette mort sur laquelle nous reviendrons à l’occasion d’autres articles est connue dans la soirée du 31, alors sans doute que l’article de Maurras est déjà écrit et composé pour le lendemain. C’est du moins ce que semble indiquer le texte qui relate les circonstances de la mort de Jaurès sur la même page que notre article et nie que l’assassin Raoul Villain soit un membre de l’Action française, comme la rumeur en courait à tort — il avait en revanche été militant du Sillon de Marc Sangnier.

À quoi pense donc Maurras dans cet entre-deux où tout a déjà été dit de la guerre presque certaine, mais où l’on veut encore se raccrocher aux derniers espoirs ténus de paix ou espérer un sursis qui permettrait une meilleure préparation ?

Il songe, dans un article où certains accents sont presque intimistes, à son propre sort et au handicap qui lui interdit de mettre ses actes en conformité avec ses déclarations en prenant sa part sinon aux combats, du moins à l’effort militaire de l’arrière où il aurait dû, selon son âge, être mobilisé. Il songe aussi aux membres de l’Action française qui partiront, veut voir en eux les mieux armés moralement des patriotes, et il se souvient sans doute, sans les rappeler explicitement, de ses propres prévisions funestes de l’été 1913 sur les « cinq cent mille jeunes Français couchés froids et sanglants sur leur terre mal défendue ». On sait que le nombre des victimes dépassera de manière inimaginable pour l’époque ce chiffre de cinq cent mille, et que parmi eux l’Action française versera un tribut de sang dont elle ne se remettra jamais tout à fait.

Aménités, amitiés, fiertés françaises

Par quel paradoxe se fait-il que la France soit enviée par le monde entier et si volontiers dénigrée par ses ressortissants ? Comment se fait-il qu’un pays à ce point jalousé par ses voisins, que les Dieux auraient si outrageusement privilégié le jour où ils ont répandu richesses et faveurs à la surface du monde, reçoive aussi peu de considération de la part de ceux qui partagent le privilège d’y vivre ? Pourquoi ces diables de Français vont-ils si volontiers chercher leurs modèles ailleurs, là où l’herbe serait plus verte, les lois plus justes, la société plus moderne, les libertés mieux garanties ?

Maurras s’est maintes fois posé la question… et lorsqu’il publie, pendant la Grande Guerre, le recueil Quand les Français ne s’aimaient pas, c’est à cela qu’il pense. Mais le public ne le comprend pas ainsi. Le contresens est général ; on a lu « Quand les Français se disputaient, étaient divisés, perdaient leur temps et leur énergie à des querelles intestines », là où Maurras écrivait : « Quand les Français, réunis pour le pire dans une même détestation d’eux-mêmes, s’accordent à n’encenser que ce qui vient de l’étranger ».

Le 9 octobre 1941, alors que la seconde guerre devient à son tour mondiale, il reprend la même interrogation, dans un article publié par le journal Candide sous un titre qui fait écho au précédent : Français, aimons-nous nous-mêmes. On retrouvera cet article en 1949 dans le recueil Inscriptions sur nos ruines paru aux éditions de la Girouette.

Pour ne pas heurter la censure, a fortiori en zone occupée, Maurras y adopte un ton très intemporel qui le rend étrangement contemporain. Si l’on en excepte quelques phrases qui évoquent le contexte de l’époque, le lecteur français d’aujourd’hui pourra croire qu’il lit une libre tribune parue le matin même dans son journal favori. Il est vrai que le sujet abordé est au cœur de ce « débat sur l’identité nationale » que le gouvernement français porte depuis plusieurs mois (le site qui lui est consacré a été ouvert le 2 novembre 2009).

Or, nulle part dans tout ce que nous avons jusqu’ici numérisé de Maurras, et cela commence à faire une masse considérable, nous n’avons trouvé les mots « identité nationale ».

Abstraction faite de ce que les mots souvent passent de mode, changent de sens ou cèdent leur place à un remplaçant venu d’ailleurs, ceci n’est pas sans signification. Pendant plus d’un demi-siècle, Maurras qui fut le théoricien du « nationalisme intégral » n’aurait-il jamais été confronté à ces questions omniprésentes aujourd’hui, « Qui est français ? » ou « Qu’est-ce qu’être Français ? ».

Mais si, bien entendu ! Ce fut pour lui un thème de prédilection, une source continuelle de polémiques et d’indignations. Simplement, les mots « identité nationale » n’avaient aucun sens pour lui. Ils n’ont surtout aucun sens en regard, tant des attendus que des fins, de la nature même de son combat :

Le combat qu’il soutint fut pour une Patrie,
Pour des Rois, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel…

La France existe, s’impose à nos esprits, héritage vivant à faire fructifier et à transmettre, et cela suffit ; le cœur et la raison l’entendent, la petite patrie (Martigues, puis la Provence) s’y insère, l’universel (la Méditerranée, la beauté, l’esprit classique) la prolongent, et nous ne sommes ni dans le débat, ni dans la volonté populaire, ni dans le consensus démocratique :

… la France des Bourbons, de Mesdames Marie,
Jeanne d’Arc et Thérèse et Monsieur Saint-Michel.

Notre Paris jamais ne rompit avec Rome,
Rome d’Athènes en fleur a récolté le fruit ;
Beauté, raison, vertu, tous les bonheurs de l’homme…

Dès lors « être Français » devient extrêmement simple. Encore faut-il que ces Français comprennent la chance qui est la leur, et reconnaissent à la France toutes les aménités dont elle leur fait un don gracieux.

Moderne, utilisé dans le jargon des urbanistes, le mot aménité aurait pu être utilisé par Maurras, certainement pas le mot identité. Le terme qui en revanche revient constamment sous sa plume dès qu’il faut donner consistance à l’attachement patriotique est amitié, mot devenu de nos jours désuet, voire inconvenant.

Enfin, pour terminer ce survol lexical, il est un mot rare chez Maurras qui apparaît à une place centrale dans l’article d’aujourd’hui, c’est la fierté, la fierté française (et non nationale) qui vient faire écho à nos contemporaines « marches pour la fierté »…

Deux points donnent à ce texte de Maurras une dimension quasiment prémonitoire. D’une part, il fait l’éloge de la fierté sans fioritures ni raisonnements qui se cultive dans les chantiers de jeunesse, comme s’il pressentait que c’est précisément là que se forge l’énergie qui permettra à la France de rebondir après la Libération. De même, dans sa défense de la langue, Maurras semble être l’inspirateur de la loi 101 du Québec !

Français, aimons-nous nous-mêmes

Français, aimons-nous nous-mêmes.