L’évidence de Kiel et Tanger

par Nicolas le 29 mai 2008

Actuel Kiel et Tanger ? inactuel ? « Un acquis pour la suite des temps » affirmait Boutang de ce livre écrit en 1905, revu et publié en 1910, puis modifié en 1913 et 1921, notre texte reprenant cette « édition définitive » publiée à la Nouvelle Librairie nationale.

Et effectivement il vaut mieux parler de permanence des impuissances républicaines dénoncées par Maurras que d’actualité ou d’inactualité.

Certes la république française n’est plus tentée par l’essai d’alliance allemande fait par Hanotaux et qui achoppa sur l’hostilité anglaise, qui plus est en plein déclenchement de l’Affaire Dreyfus. Plus question non plus d’alliance anglaise comme d’un point cardinal de la politique étrangère et maritime voulue par Delcassé et que l’Allemagne arriva à briser.

Les termes sans doute ont changé. Mais l’alternative insoluble elle-même, ce fait que l’une comme l’autre politique étrangères contraires restent stériles faute de suite, de conduite, et par l’intervention directe de l’étranger jusque dans le gouvernement de la France, tout cela ne dira-t-il rien à nos contemporains ?

Car au delà des précisions d’histoire sur la vie parlementaire et intellectuelle de la troisième République, l’un des propos essentiels de Kiel est bien celui-là : la république française ne peut avoir de politique étrangère. Sans doute elle met ce nom sur quelque chose, mais de politique suivie, de définition clairement affirmée des intérêts de la France et de poursuite acharnée de ces intérêts, non. Et si elle n’en a pas, ce n’est pas par accident, c’est parce qu’elle est une république démocratique et parlementaire, c’est en raison même de sa substance institutionnelle. Maurras va jusqu’à dire que l’une comme l’autre alliance avait son sens. L’une comme l’autre aurait pu être conçue, poursuivie, achevée par un régime autre. La République, parce que république, les a naufragées toutes les deux.

Mais Kiel et Tanger ne parle pas seulement de la politique étrangère. Un autre grand thème de Kiel est lui aussi une permanence républicaine : c’est l’impossibilité, de Félix Faure et Méline en Poincaré, d’une république conservatrice ou même modérée. Là aussi les conditions du régime sont contraires à ce qu’on voudrait en faire : la république ne peut que continuer sur son erre, la question religieuse jouant le rôle du cliquet après l’Affaire. Cet éloignement d’une modération prospère pour une construction de plus en plus idéologique et gauchie n’est qu’à peine entamé par les nécessités de la Guerre — rappelons que c’est précisément au prétexte de la guerre que la France basculera dans le régime redistributif en créant un impôt sur les revenus contre lequel le pays avait longuement renâclé.

Là encore, qui dira que l’impossibilité d’une politique conservatrice ou simplement pragmatique du fait même des pesanteurs du régime et de son organisation ne peut être lue aujourd’hui dans les préoccupations politiques les plus immédiates ?

Maurras est clair et sans nuances quand il résume dans l’introduction sa longue démonstration qui va suivre :

Sept ans de politique d’extrême-gauche, les sept ans de révolution qui coururent de 1898 à 1905, firent à la patrie française un tort beaucoup moins décisif que les trois années de République conservatrice qui allèrent de 1895 à 1898.

Le lecteur de 2008 trouvera aussi bien des pages qui, évoquant les rêves de paix de Jaurès ou les ambiguïtés de Gambetta sur la Revanche, le feront réfléchir sur les motivations réelles des pacifismes actuels ou sur les buts inavoués des efforts pour établir une justice internationale qui trancherait sans conflits les rapports entre les nations.

Si bien qu’il n’est pas absurde de reprendre aujourd’hui mot pour mot l’exhortation de Maurras :

Le patriotisme sincère ne peut fermer les yeux. Mais de semblables inquiétudes sont bien dures à exprimer ! En réimprimant aujourd’hui question et réponse, je voudrais pouvoir n’en rien dire de plus et me contenter d’une adjuration sommaire au Français, à l’allié, au civilisé, à cet homme pensant qui est intéressé à la vie de la France :

— Prenez ! lisez ! voyez ! N’est-ce pas l’évidence même ?

{ 4 commentaires… lisez-les ci-dessous ou ajoutez le vôtre }

1 Jacques 30 mai 2008 à 14:00

Extraordinaire.
Relu a la Pentecote, j’y ai releve ce passage :

L. : « Fût-elle respectueuse de la religion et de ses ministres, je haïrais encore la République.
B. : « Pourquoi ? »
L. : « Parce qu’elle est la diversité. En cela, elle est essentiellement mauvaise…
 » La diversité est détestable. Le caractère du mal est d’être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouvernement de la République qui, plus qu’aucun autre, s’éloigne de l’unité.
Il lui manque avec l’unité, l’indépendance, la permanence et la puissance. Il lui manque la connaissance, et l’on peut dire de lui qu’il ne sait ce qu’il fait. Bien qu’il dûre pour notre châtiment, il n’a pas la durée, car l’idée de durée implique celle d’identité, et la République n’est jamais un jour ce qu’elle était la veille. Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas.
Et vous avez vu qu’elle n’en était pas déshonorée. Des hontes, des scandales qui eussent ruiné de puissants empires, l’ont recouverte sans dommage. Elle n’est pas destructible, elle est la destruction. Elle est la dispersion, elle est la discontinuité, elle est la diversité, elle est le mal. »

Dialogue entre M. l’abbé Lantaigne et M. le professeur Bergeret
« L’orme du mail »
Anatole France
1896
cite par Maurras dans « Kiel et Tanger ».

2 Jacques 30 mai 2008 à 14:04

Un autre texte interessant sur les ambitions irrealistes :

« Le pouvoir, en France, a toujours eu la manie des représentations théâtrales, des écoles spéciales, des administrations dispendieuses ; et, de tous ces premiers frais prélevés sur le nécessaire des contribuables, il résulte que notre industrie est encore, à quelques égards, dans l’enfance, que nous avons à peine une marine militaire suffisante, que notre marine marchande décroît chaque jour au lieu d’augmenter, et que nos routes sont à peu près les plus mal entretenues de l’Europe civilisée. L’Angleterre, qui n’a ni école navale, ni école polytechnique, ni école de commerce, ni direction générale des ponts et chaussées, possède en revanche la première marine, les plus nombreux canaux, les plus beaux chemins de fer et les routes les plus parfaites du monde. Quelques bonnes lois et la protection bienveillante d’un gouvernement partout présent et partout respecté, ont donné au commerce et à l’industrie manufacturière de la Grande-Bretagne le quasi-monopole du monde. En France, on sacrifie tout à la décoration, de l’autre côté de la Manche, on ramène tout à un but d’utilité pratique. Nous savons broder admirablement les manchettes à l’usage de quelques centaines de courtisans ; l’Anglais vend des chemises et des jupes aux trois-quarts de l’humanité. »

l’Echo de la Fabrique
1834

http://canutdelacroixrousse.blogspot.com/

3 Tietie007 19 avril 2009 à 19:07

Maurras prétendait dans ce livre, que la République ne pourrait pas mener une guerre victorieuse, ce qui a été dementi quelques années plus tard !

4 Nicolas 19 avril 2009 à 19:24

Cher Tietie007,

Effectivement, la République a gagné la guerre de 14-18. Du moins a-t-elle été dans le camp des gagnants. Elle en est ressortie ruinée, exsangue, des générations entières mortes, un grand quart nord-est stérilisé sous les destructions, et elle en a aussi profité pour imposer l’impôt sur le revenu et entrer dans le socialisme. Tout cela a marqué le début du déclin français et européen.

Belle victoire. Sincères félicitations.

En revanche, vous ne relevez pas la prédiction par Maurras des « cinq cents mille jeunes français étendus morts sur leur terre mal défendue », prédiction faite en 1913. Il est vrai qu’il était encore en dessous du résultat de la « guerre civile européenne » que fut le Grande Guerre. Et que la France gagna, comme vous le rappelez, sous un régime républicain.

Bien à vous.

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